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«Comment les populations vont-elles réagir?»
Économie 10 min. 18.07.2022
Les conséquences de la baisse de l'euro

«Comment les populations vont-elles réagir?»

Benjmain Holcblat estime que le marché sera très dépendant de l'escalade ou non du conflit en Ukraine.
Les conséquences de la baisse de l'euro

«Comment les populations vont-elles réagir?»

Benjmain Holcblat estime que le marché sera très dépendant de l'escalade ou non du conflit en Ukraine.
Photo: dr
Économie 10 min. 18.07.2022
Les conséquences de la baisse de l'euro

«Comment les populations vont-elles réagir?»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Voir l'euro au même niveau que le dollar n'inquiète pas spécialement Benjamin Holcblat. Ce chercheur à l'Université de Luxembourg s'interroge davantage sur les raisons de cette baisse...

Maître de conférence en finance à l'Université de Luxembourg, Benjamin Holcblat (39 ans), passé par les Etats-Unis et la Norvège, réside depuis six ans au Grand-Duché. À notre demande, il évoque la baisse de l'euro - dimanche soir, il valait 1,008 dollars -, ses raisons et ses éventuelles conséquences.


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L'euro a reculé à 0,9998 dollar vers 12h45 GMT, dans le sillage de la publication des données sur l'inflation aux Etats-Unis, avant de rebondir.

Comment se calcule la valeur d'une monnaie?

Benjamin Holcblat - «Essentiellement par les transactions sur le marché des changes. Plus vous achetez une devise, plus cette devise monte. Et vice versa. Exemple : si vous achetez du gaz ou du pétrole exportés par les États-Unis, vous allez devoir le payer en dollars et donc échanger des euros contre des dollars. Ce genre de transaction tend à faire monter le dollar vis-à-vis de l'euro.

Il y a aussi des facteurs financiers car on n'acquiert pas uniquement une devise pour acheter un bien commercial, mais aussi pour investir. Cela se reflète par le taux directeur des banques centrales. La FED aux États-Unis et la BCE en Europe.


Les taux directeurs revus à la hausse dès juillet
La Banque centrale européenne (BCE) a acté jeudi l'arrêt de son soutien monétaire à l'économie, mettant fin à des années d'achats nets d'actifs et planifiant pour fin juillet la première hausse, en plus de dix ans, de ses taux directeurs.

Quel est l'impact des politiques menées par ces dernières?

«En général, pour lutter contre l'inflation, une banque centrale augmente ses taux directeurs. Ceux-là même qui, par effet de ricochet, déterminent les taux d'emprunt, par exemple ceux des crédits immobiliers. Quand la BCE augmente son taux directeur, toutes les banques européennes auront également tendance à augmenter leur taux d'intérêt. Ce qui est une bonne nouvelle si vous avez de l'épargne, une moins bonne si vous êtes emprunteur...

La BCE ne peut pas se permettre de se montrer aussi agressive que la FED pour la simple raison que dans sa zone, elle doit composer avec des pays déjà très endettés

D'ailleurs, le raisonnement est le suivant : en augmentant les taux, c'est plus coûteux d'emprunter, ça ralentit l'économie, la demande et donc l'inflation. À ce niveau, la politique de la FED est plus agressive que celle de la BCE. 

Comment expliquez-vous ces deux politiques?

«Depuis toujours, la FED est un peu en avance sur l'Europe qui, elle, est plus suiveuse. On l'a vu lors de la crise de 2008. De plus, la BCE ne peut pas se permettre de se montrer aussi agressive que la FED pour la simple raison que dans sa zone, elle doit composer avec des pays déjà très endettés. 


Des finances publiques jugées «solides»
Le premier trimestre 2022 s'est positivement déroulé du point de vue de la situation financière de l'Etat. Yuriko Backes, la ministre des Finances, a fait le point ce lundi.

Après, tout résumer aux taux serait un peu réducteur. Traditionnellement, pour relancer l'économie, une banque centrale diminue ses taux. Il n'y a pas si longtemps que ça, on pensait qu'il était impossible d'avoir des taux d'intérêt négatifs. Quand ils sont apparus, cela a créé des distorsions et d'autres instruments de politique monétaire ont été mis en place, ce qu'on appelle le Quantitative easing. Cela permet de rendre l'argent moins cher pour les banques, les entreprises et les particuliers.

Depuis plusieurs semaines, on assiste donc à une augmentation des taux qui, si on vous suit bien, ne serait pas une mauvaise chose?

«Ah non! La remontée des taux doit renforcer la monnaie, mais le taux de change est toujours relatif à une autre devise. Mais comme la BCE annonce une augmentation des taux plus faibles qu'aux Etats-Unis, ça n’aide pas par rapport au dollar.

Pour la première fois depuis 30 ans, l'Allemagne a annoncé en mai un déficit commercial

Vous expliquiez que la BCE évite d'augmenter trop fortement son taux directeur pour éviter de mettre certains pays européens en grande difficulté. Quels sont ces pays?

«Ils ne le diront pas comme ça et je ne suis pas dans la tête de Christine Lagarde (NDLR: présidente de la Banque centrale européenne) et de ses économistes…  Dans le cas actuel, la dette souveraine de plusieurs pays européens est assez élevée et si vous augmentez les taux, vous augmentez par conséquent la dette. Pour des pays comme l'Italie, ça peut être très problématique. La BCE en est consciente et a annoncé la mise en place de mécanismes pour essayer d'éviter cet effet indésiré. Eviter que la différence entre le taux d'intérêt sur la dette souveraine allemande et le taux d'intérêt de celui de l'Italie, de l'Espagne ou même de la France ne soit trop élevée.

Tout est donc une question d'équilibre…

«Oui. C'est l'équilibre des marchés de taux de change qui définit le taux de change.

La guerre en Ukraine et ses conséquences sur le plan énergétique et alimentaire est-elle la seule explication à cette baisse de l'euro ou n'a-t-elle fait qu'accélérer cette baisse observée depuis mai 2021 ?

«Il est clair que ce conflit est la courroie de transmission principale de la baisse de l'euro vis-à-vis du dollar. Le prix des matières premières, notamment de l'énergie (pétrole, gaz...) a fortement augmenté. Conséquence : pour la première fois depuis 30 ans, l'Allemagne a annoncé en mai un déficit commercial. On parle de l'Allemagne, connue dans le monde entier depuis des décennies comme un grand pays exportateur, qui avait été attaqué par (Donald) Trump en raison de son énorme excédent commercial.


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D’un point de vue économique, il est fort probable que dans les prochaines années, voire les prochaines décennies, l’Europe n'aura pas de commerce actif avec son plus grand voisin, très riche en matières premières et en énergie.

À ce propos, la Russie voulait que les pays européens achètent ses produits en rouble. Était-ce une manière de préserver sa monnaie?

«Oui, c'était l'une des raisons principales. La Russie a eu peur d'un effondrement du rouble qui, finalement, n'a pas eu lieu.

C'est inquiétant pour les personnes qui, en temps normal, ont déjà du mal à boucler leur fin de mois

La Russie, quant à elle, n'a pas eu de mal à trouver des acheteurs…

«Economiquement, pour l'Europe, c'est une perte de compétitivité considérable et ce d'autant que la Chine et l'Inde, deux concurrents directs, achètent leurs matières premières à la Russie. Et à bon prix. Enfin, à bon prix au vu du cours du marché actuel. L'Europe, elle, va devoir importer ses matières premières, à prix plus élevés, depuis les Etats-Unis et d'autres pays. Bref, cela ne va pas se régler du jour au lendemain.

Les Etats-Unis peuvent-ils profiter de l'occasion pour augmenter leurs prix ?

«Les Etats-Unis n'ont pas besoin d'augmenter leurs prix pour que leur gaz, par exemple, nous revienne plus cher que celui en provenance de Russie. Depuis des décennies, des investissements de plusieurs milliards avaient été réalisés entre la Russie et l'Europe pour faciliter l'importation de pétrole et de gaz. Là, il faut que ces produits traversent l'Atlantique par bateau. C'est plus coûteux. Imaginez que vous décidez du jour au lendemain de changer de boulanger et d’acheter votre pain dans la ville voisine. Même si le prix de la baguette est le même, au final, ça vous reviendra plus cher en raison du transport…

Que vous inspire la situation actuelle et quel impact va-t-elle avoir sur le consommateur dans les prochains mois?

«L'effet se voit très rapidement sur des produits comme le pétrole, mais le coût de construction va augmenter. C'est inquiétant pour les personnes qui, en temps normal, ont déjà du mal à boucler leur fin de mois.


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Imaginez que vous êtes français, que vous gagnez le smic et que vous êtes obligé de faire 130 km par jour pour travailler, la facture d'essence augmente de façon considérable. Si, en plus, vous avez une augmentation sur les produits alimentaires, ça risque de se refléter politiquement ou par des manifestations… La vraie question qui risque de se poser est la suivante: comment les populations vont-elles réagir? Dans quelle mesure sont-elles prêtes à faire des sacrifices économiques pour une guerre dont on ne sait pas quand et comment elle va se finir...

Au Luxembourg, il y a un énorme déficit de logements. Il y aura peut-être un refroidissement du marché, c'est-à-dire un ralentissement de l'augmentation des prix, mais une vraie baisse significative me paraît difficilement concevable

Par le passé, l'euro a-t-il déjà été confronté à ce type de situation?

«À sa création, l'euro était à peu près au même niveau que le dollar. Donc, il n’y a rien de vraiment inquiétant. 

Tous les pays de la zone euro vivront-ils de la même manière cette dépréciation de l'euro?

«Ah non… Parmi les grandes nations européennes, l'Allemagne sera l'un des pays les plus exposés. Après, la France l'est également, mais son électricité est produite en grande partie par ses centrales nucléaires et ses importations en gaz sont plus diversifiées, par exemple l'Afrique du Nord. Après, depuis le début des années 2000, de manière structurelle, la France est en déficit commercial. Passer du positif au négatif interpelle plus les esprits que de passer du négatif à un peu plus de négatif…


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Quelles peuvent être les conséquences pour le Luxembourg?

Dans tous les pays d'Europe, on va assister à une baisse du pouvoir d'achat, peut-être plus importante au Luxembourg qu'en France, mais comme le revenu moyen y est plus élevé, il y a moins de risques de paupérisation.

Le renchérissement des matières premières va conduire certaines industries à mettre la clé sous la porte, ce qui va éroder un peu plus encore la base industrielle européenne

Une augmentation des taux entraîne normalement une baisse des prix de l'immobilier. Sera-ce le cas cette fois?

«C’est vrai, ça augmente le risque de baisse. Cela étant, soyons concret : au Luxembourg, il y a un énorme déficit de logements. Il y aura peut-être un refroidissement du marché, c'est-à-dire un ralentissement de l'augmentation des prix, mais une vraie baisse significative me paraît difficilement concevable. En France, enfin pour ce qui est de la zone frontalière influencée directement par le Luxembourg, on devrait assister à la même tendance.

Une monnaie trop forte ne serait pas bonne non plus…

«Ce n'est ni bon de l'avoir trop faible ou trop forte. Si vous avez une monnaie faible, vos exportations sont moins chères et ça doit donc booster les ventes. Dans le cas actuel, ce mécanisme est à prendre avec des pincettes en raison de l'augmentation du pétrole. Si la monnaie est trop forte, c'est l'effet inverse. Là encore, c'est relatif car il est connu que certaines exportations sont moins sensibles au prix. Par exemple, les gens qui en ont les moyens vont plus facilement acheter une Mercedes que le modèle équivalent de chez Renault et ce même s'il sera plus cher. Pourquoi? Parce que le produit allemand est réputé plus qualitatif.


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Il y a aussi l'écosystème industriel. Fin des années 90, début des années 2000, c'était très intéressant de délocaliser en Chine pour les salaires. Aujourd'hui, un salaire sur la côte chinoise n'est pas nécessairement plus bas qu'un salaire en Roumanie ou Bulgarie. Donc, pour toutes ces raisons, j'ai du mal à croire que la baisse de l'euro va finalement booster nos exportations. Surtout que le renchérissement des matières premières va conduire certaines industries à mettre la clé sous la porte, ce qui va éroder un peu plus encore la base industrielle européenne. Et à un moment, même si vos coûts de fabrication ou les salaires sont faibles, c'est difficile de faire quoi que ce soit. 

Sous quel seuil, l’euro ne doit-il pas descendre en comparaison avec le dollar?

«C'est difficile de donner un chiffre, mais au fond, ce qui est inquiétant, ce n'est pas tant la baisse de l'euro que les raisons de cette baisse...» 

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