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«Ceux qui courent à toute vitesse vont droit dans le mur»
Économie 7 min. 28.10.2019

«Ceux qui courent à toute vitesse vont droit dans le mur»

Pour Isabelle Pailleau, le bonheur en entreprise se situe «dans la coopération entre les individus» et non dans le simple développement individuel.

«Ceux qui courent à toute vitesse vont droit dans le mur»

Pour Isabelle Pailleau, le bonheur en entreprise se situe «dans la coopération entre les individus» et non dans le simple développement individuel.
Photo: Shutterstock
Économie 7 min. 28.10.2019

«Ceux qui courent à toute vitesse vont droit dans le mur»

Nadia DI PILLO
Nadia DI PILLO
Psychologue du travail et cofondatrice à Paris de la «Fabrique à bonheurs», Isabelle Pailleau explique comment conjuguer développement personnel et projet collectif de l'entreprise.

Isabelle Pailleau était à Luxembourg pour la présentation officielle d'Allagi, une société d'impact sociétal qui propose des services de consulting, de workshops et de formations. Psychologue familiale, formatrice et auteure de nombreux livres dont un best-seller sur la psychologie positive, Isabelle Pailleau explique comment conjuguer développement personnel et projet collectif de l'entreprise.   

Il n'y a jamais eu autant de mal-être dans les entreprises qu'aujourd'hui, et en même temps celles-ci n'ont jamais fait autant d'efforts pour le bien-être des salariés. Comment l'expliquez-vous?

Isabelle Pailleau - «L'organisation du travail et le management ont profondément changé au cours des deux dernières décennies: on est passé à un management beaucoup plus barbare, pas ou peu soutenant, chacun étant renvoyé à sa propre responsabilité. Le credo est tout simple: "Fais-ton travail et débrouille-toi pour atteindre tes objectifs", avec personne pour vous soutenir en cas de problème, et sans chef prêt à prendre le relais pour faire face aux urgences. 

On a donc perdu le lien de coopération et de collaboration entre les individus. Il y a une vingtaine d'années, on était déjà dans cette forme de souffrance en entreprise, parce que les collectifs de travail ont été cassés et complètement délaissés.

Isabelle Pailleau

Depuis ce temps, la situation ne s'est pas améliorée. Pourquoi?

«Non, la situation des collaborateurs n'a pas beaucoup progressé. On a, à un certain moment, commencé à travailler sur la question du développement personnel. Or, le revers de la médaille est le côté culpabilisateur du développement personnel. Il y a, en effet, cet effet pervers qui dit: "Développe-toi et si tu te développes bien, tout ira bien". 

Cela veut dire, en d'autres termes, que mon développement et le bonheur ne dépendent que de moi. Sauf que nous sommes des animaux sociaux et en interaction permanente avec des personnes que nous apprécions, avec lesquelles nous partageons les mêmes idées, ou bien avec des personnes que nous n'apprécions pas du tout, mais avec lesquelles on va devoir s'entendre. Il faut donc s'adapter, concilier, trouver des consensus, dialoguer. De ce point de vue, le développement personnel ne fait sens que s'il bénéficie à l'ensemble du groupe.


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L'entreprise a donc privilégié le développement individuel au détriment du développement collectif...

«Si on ne fait le développement personnel que pour soi, on est dans une démarche purement égocentrique. Se sentir mieux, se faire masser, ressentir de la gratitude... Mais pour quoi faire? Cette plongée temporaire en soi-même n'a pas de sens, si elle ne contribue pas à développer une société et un projet collectif meilleur. 


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Malheureusement, au lieu de penser la collaboration, les liens et la confiance dans le groupe, l'entreprise a privilégié le côté "faisons-leur plaisir". Et on a commencé à mettre des bonbons Haribo et des babyfoots un peu partout. Mais développer les individus sans tenir compte du groupe présente un effet pervers. Parce qu'en réalité on ne s'amuse pas du tout. Pour avoir envie d'aller jouer au babyfoot, il faut d'abord que j'ai du temps pour le faire, qu'on m'autorise à faire des pauses et que j'ai créé une relation de confiance suffisante avec mes collègues.

Concrètement, comment le développement personnel peut-il s'exercer dans le monde de l'entreprise?

«De manière concrète, on commence par se développer soi-même en améliorant la connaissance de soi, en valorisant ses talents et potentiels, en améliorant la qualité de vie personnelle. L'idée est de savoir en quoi je vais pouvoir être utile à la société dans laquelle je travaille, la condition préalable étant que je sois placé au bon endroit, car parfois on met les collaborateurs dans des endroits qui sont à l'opposé de ce qui leur fait du bien. 

Quand on a fait le tour de son développement personnel, il faut aller à la rencontre du groupe  

Donc il faut se demander comment on peut être utile, comment on peut avoir confiance en soi et s'affirmer, pouvoir dire ce qu'on pense. On sait qu'il y a des sociétés où on vous demande de ne pas penser, où réfléchir est déjà désobéir, où les seules valeurs appréciées sont la soumission et le fait de ne pas faire de vagues. Dans ce type d'entreprise, on sait d'avance qu'on ne va pas pouvoir se développer. 


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En revanche, si on est dans un type de société où l'on parie sur le potentiel humain, on va faire un développement individuel et aller chercher ce dont on a besoin, comme par exemple trouver du sens dans son travail ou être plus au clair sur ses compétences. 

Quand on a fait le tour de son développement personnel, il faut aller à la rencontre du groupe pour pouvoir réaliser quelque chose qui va contribuer au bien-être de tout le monde. Une fois que cela est en place, l'entreprise peut procéder à des transformations, des mutations internes, etc...

Les entreprises auraient tout à y gagner...

«Oui, mais la difficulté est que le top management est très loin du terrain et n'a donc qu'une idée conceptuelle de ce qui devrait se faire. Les managers mettent en place des process sans aller demander à ceux qui ont les mains dans le cambouis ce qu'ils en pensent. Il n'y a pas assez de dialogue de haut en bas, ni d'ailleurs de bas en haut.

Par ailleurs le management intermédiaire est pris en étau entre ce qu'on leur demande de faire et le réel du terrain et ceux-ci n'ont pas été suffisamment formés. Les middle managers se trouvent aujourd'hui en situation de grande souffrance; ce sont ceux-là qu'il faut soutenir en priorité.


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Que peut-on faire pour améliorer la situation?

«Pour commencer il faut construire le travail ensemble, discuter de la vision au travail. Il est urgent de sortir d'une urgence de produire pour 1. s'asseoir, 2. penser le travail ensemble, 3. le co-construire avec des outils de pensée visuels et des méthodes agiles et 4. malaxer l'activité avant de se ruer sur l'activité. Il va de soi que si on a bien pensé le travail, on ne va plus perdre de temps, et surtout, ce que l'on va mettre en oeuvre va être juste. 

Malheureusement, aujourd'hui, on ne prend plus le temps, on zappe le débriefing, le temps de préparation et on est dans une phase de suractivité permanente qui est délétère et qui épuise le personnel.

Ralentir au travail n'est donc pas une idée de farfelus?

«Absolument pas. Il est nécessaire de ralentir, parce que ceux qui courent à toute vitesse vont droit dans le mur. Aujourd'hui, les entreprises qui vont tirer leur épingle du jeu sont celles qui font une pause et qui prennent le temps de la construction.

Le bonheur en entreprise se situe dans la coopération entre les individus

Bonheur et travail sont-ils réconciliables?

«Oui, mais pas le bonheur au sens de "on est tous très heureux et on s'entend tous très bien". Par bonheur, j'entends plutôt ceci: parfois on n'est pas d'accord, on va en discuter, il va y avoir de la controverse ou du conflit, mais ensemble on va chercher des solutions. 


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Le bonheur, c'est quelque chose qui se construit dans le sens où l'on va se sentir heureux d'avoir trouvé des solutions pour avancer ensemble. Pour moi, le bonheur en entreprise se situe à ce niveau-là, dans la coopération entre les individus, dans le fait de dépasser ses croyances et ses freins et de pouvoir ainsi contribuer à la société.»


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