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«Certaines entreprises feront peut-être faillite»
Économie 13 min. 27.10.2022
Interview de Franz Fayot

«Certaines entreprises feront peut-être faillite»

«Le marché est pour le moment extrêmement volatil. Le pire n'est pas encore derrière nous», estime le ministre Franz Fayot (LSAP).
Interview de Franz Fayot

«Certaines entreprises feront peut-être faillite»

«Le marché est pour le moment extrêmement volatil. Le pire n'est pas encore derrière nous», estime le ministre Franz Fayot (LSAP).
Photo: Anouk Antony
Économie 13 min. 27.10.2022
Interview de Franz Fayot

«Certaines entreprises feront peut-être faillite»

Thomas BERTHOL
Thomas BERTHOL
Dans une interview accordée à Virgule.lu, le ministre de l'Economie passe en revue la situation économique actuelle du pays et ses dossiers en cours.

Inflation record dans la zone euro, mais aussi flambée historique des prix de l'énergie avec la guerre en Ukraine, Franz Fayot (LSAP) reconnaît que la situation économique est actuellement «tendue». Le ministre de l'Économie revient dans un entretien accordé à Virgule.lu sur la situation économique actuelle que traverse le Grand-Duché, les dossiers en cours et les projets qu'il souhaiterait mettre en œuvre avant les prochaines élections législatives.

Comment qualifieriez-vous la situation économique actuelle au Luxembourg? Tendue à cause de l'inflation?

On voit effectivement une inflation élevée qui va maintenant être freinée chez nous par les mesures qu'on a prises dans la dernière tripartite, comme le plafonnement des prix du gaz et de l'électricité.

Notre inflation est très largement liée à l'énergie, elle est importée à 90%. Il n'en reste pas moins que la situation reste tendue et très volatile en raison des coûts de l'énergie, mais aussi d'un certain nombre de matières premières et de composants électroniques qui mettent du temps à être livrés. Cela entraîne ainsi des retards dans de nombreuses activités.

Certaines entreprises orientées vers l'exportation sont confrontées au problème de la compétitivité lié au prix de l'énergie. On regarde cela de près et on attend de voir ce qui va ressortir du nouveau Temporary Crisis Framework (TCF) au niveau des aides de l'énergie.


Le Luxembourg se dirige tout droit vers la récession
Entre des bonnes et des mauvaises nouvelles, le Statec prévoit également une nouvelle tranche d'indexation pour le premier trimestre 2023.

La situation est donc bien tendue. Le Statec a déjà indiqué que l'activité du deuxième trimestre était en baisse et cette tendance continue à se confirmer, de telle sorte qu'on table sur une possible récession à la fin de cette année ou début 2023. Le PIB n'a varié que de 0,5% sur un trimestre et le taux de chômage est toujours très bas, mais les créations d'emplois progressent un peu moins rapidement.

On constate donc déjà une petite dégradation de la situation et tout cela s'inscrit évidemment dans un contexte compliqué avec le changement climatique, la transition de l'économie vers d'autres domaines et la recomposition géopolitique.

Avec les prix de l'énergie élevés, craignez-vous que certaines entreprises, notamment dans l'artisanat, soient poussées à mettre la clé sous la porte ?

Je pense qu'on n'en est pas encore là. Pendant la pandémie de covid-19, nous avons réussi avec plusieurs aides-chômage partiel, prêts garantis, aides directes-à bien stabiliser notre tissu économique dans sa globalité. Des aides ont aussi été mises en place avec la tripartite, ce qui permet à nos entreprises de bien s'en sortir.


06.10.2022 Bäckerei Jean-Marie Hoffmann , Wormeldange , Bäcker Produktion ,  , Foto: Marc Wilwert / Luxemburger Wort
Comment artisans et entreprises font-ils face à la crise?
Les coûts de l'électricité, du gaz et des produits pétroliers ont fortement augmenté au cours des derniers mois - les entreprises luxembourgeoises sont également fortement touchées.

Pour les petites entreprises, ces aides sont suffisantes, notamment celle qui s'élève à 500.000 euros. Il y en a également une dont le montant se chiffre à 2 millions d'euros et qui couvre des entreprises un peu plus consommatrices d'énergie. On arrive ainsi à absorber le choc. Les sociétés orientées vers l'export peuvent aussi bénéficier d'un soutien allant jusqu'à 50 millions d'euros, car elles peuvent être menacées par la compétitivité d'autres pays, parce que nous importons toute l'énergie. 

Mais il est clair que nous devons régler la situation actuelle au niveau européen, notamment par des achats mutualisés comme la mise en place d'une plateforme d'achat pour le gaz.


Le monde paiera «le prix de la guerre» en 2023, selon l'OCDE
La guerre va continuer à coûter cher aux Etats du monde: l'OCDE a nettement dégradé sa prévision de croissance mondiale l'an prochain devant les effets plus durables qu'anticipé de la guerre en Ukraine, l'Europe payant la plus grande facture.

Selon l'OCDE, le monde paiera en 2023 le prix de la guerre en Ukraine...

Tout dépendra de la durée de cette guerre, mais selon l'état actuel, le conflit risque encore de durer. Il va continuer à impacter les marchés de l'énergie, mais aussi les nombreuses chaînes de valeur. Mais je pense qu'il y aura en 2023 déjà certaines réorganisations du marché et des matières premières. Le découplage du gaz russe est d'ores et déjà acquis, les Européens sont quand même parvenus à remplir leur réservoir de gaz, à tel point que les prix ont chuté.

Certaines entreprises feront peut-être faillite, mais je ne m'attends pas à une hécatombe. Certains secteurs devront ainsi s'adapter, en cherchant par exemple d'autres marchés pour leurs produits en fonction de la nouvelle donne géopolitique

Est-ce qu'il y a encore des échanges commerciaux avec la Russie?

Assez peu je dirais. Il y a peut-être encore des entreprises qui exportent vers la Russie, mais je pense que ça doit être très minime. On n'avait déjà pas énormément d'échanges commerciaux avec la Russie, mais certaines entreprises luxembourgeoises y étaient implantées. D'après mes informations, c'est très difficile pour l'instant de continuer à travailler là-bas. Je n'exclus pas qu'il y ait encore quelques entreprises qui y ont une usine ou un site de production encore en activité.

La guerre en Ukraine perdure, les sanctions prises envers la Russie sont-elles vraiment efficaces? Vous vous étiez écharpé avec l'ADR à ce sujet à la Chambre en juillet dernier.

L'origine de toute cette misère, c'est l'attaque de la Russie contre l'Ukraine et c'est la raison pour laquelle il y a eu une envolée des prix de l'énergie et une rupture des chaînes de valeur. Ne tombons pas dans le narratif du piège russe! On ne peut pas être cynique à un point de se dire qu'on va condamner une guerre et vouloir la victoire de l'Ukraine ou la fin du conflit, tout en continuant à commercer avec la Russie comme si de rien n'était.


«L'unique but des gens qui habitent ici? Faire du pognon»
Virgule.lu a profité de la rentrée parlementaire de l'ADR pour s'entretenir avec Fred Keup, son président, et Fernand Kartheiser, son chef de file à la Chambre. Au menu: Hymne à la Joie, nostalgie et portes ouvertes...

Je pense que les sanctions permettent de fortement pénaliser l'économie russe qui n'est plus qu'une économie de guerre. Mais ne cédons surtout pas aux sirènes qui pensent que finalement tous nos malheurs sont liés aux sanctions européennes et américaines.

Revenons au Luxembourg. Selon une récente étude, le Grand-Duché est le deuxième pays de l'UE, derrière la Roumanie, où le risque de pauvreté professionnelle est le plus élevé et un travailleur luxembourgeois sur dix est pauvre...

Je crois qu'il y a évidemment un coût de la vie qui est élevé au Luxembourg. On sait que c'est un phénomène qui est largement lié aussi au prix du logement. Mais un certain nombre de prestations gratuites existent et ces chiffres n'en tiennent sans doute pas compte comme la gratuité des transports publics ou des livres scolaires. Nous avons aussi pas mal de transferts sociaux qui permettent d'amortir le choc. Mais il est vrai qu'il existe un risque de pauvreté. Ce n'est pas une bonne évolution et il faut continuer à lutter contre cela.

«Etre également ministre de la Coopération et de l'Action humanitaire permet d'avoir un autre regard sur l'économie», confie Franz Fayot.
«Etre également ministre de la Coopération et de l'Action humanitaire permet d'avoir un autre regard sur l'économie», confie Franz Fayot.
Photo: Anouk Antony

Comment faire concrètement?

Nous avons l'index, avec un ajustement régulier des salaires face à l'inflation, nous disposons également de hausses régulières du salaire social minimum. On a un Etat-providence fort au Luxembourg. Le marché du logement est en surchauffe, il faut augmenter l'offre. Mais aussi s'attaquer à ce qui ne va pas et nous sommes en train de le faire avec la réforme de l'impôt foncier et la taxe sur la mobilisation foncière. Nous prenons des mesures, ce chantier n'est évidemment pas facile.

L'accord de coalition DP-LSAP-déi gréng prévoit de ne pas dépasser 30% de dette publique. Votre collègue Claude Haagen (LSAP), ministre de l'Agriculture et de la Sécurité sociale, estime qu'il ne faut pas s'enfermer dans un dogmatisme budgétaire. Vous partagez ce point de vue?

Oui, tout à fait. Je pense que là, on est dans une phase de transition et de mutation profonde où l'Etat doit pouvoir faire des investissements dans nos infrastructures et dans nos entreprises pour aborder la décarbonation et la digitalisation, dans l'intérêt des générations futures. Il faut se donner pour cela la marge de manœuvre budgétaire nécessaire.

Les 30% ne font pas partie des dix lois sacrées.

Franz Fayot

Je ne dis pas que c'est qu'il faut maintenant s'endetter de manière légère. Ce seuil de 30% a été fixé, mais nous traversons une époque exceptionnelle avec une guerre que personne ne voyait venir. Nous avons aussi dû financer une pandémie. Tout ça coûte de l'argent. Je crois qu'il est aussi clair que nous ne faisons pas n'importe quoi avec cet argent, on le gère en ''bon père de famille''. Les 30% ne font pas partie des dix lois sacrées.


Le seuil de la dette publique divise la coalition
Dans leur accord de gouvernement, DP, LSAP et déi gréng se sont mis d'accord de ne pas franchir le seuil de 30% du PIB pour la dette publique. Mais avec le contexte inflationniste actuel, certaines positions ont évolué.

Dépasser les 30% n'équivaut donc pas forcément à mettre en péril le triple A?

Pour le triple A, les agences de notation regardent une trajectoire, les dépenses et les recettes d'un Etat et s'il y a un problème au niveau des finances publiques. Je pense qu'on est encore assez loin de cette zone à risque et que nous avons encore de la marge. Maintenant, on est tous alignés. Je pense que ce sont de faux débats qui n'existent pas vraiment. On est tous alignés sur la prudence budgétaire, tout en étant aussi, je pense, tous d'accord qu'il faut continuer à investir dans l'intérêt du pays.

La coalition DP-LSAP-déi gréng a donc la même ligne à ce sujet?

Oui, absolument.

Ça peut vraiment être la prochaine sucess story luxembourgeoise.

Franz Fayot, ministre de l'Economie

Ce lundi, vous avez rencontré les syndicats de Liberty Steel. Le site de Dudelange est à l'arrêt depuis 18 mois. Un industriel est prêt à reprendre l'usine, mais que pouvez-vous faire si le propriétaire ne souhaite pas la vendre?

J'ai déjà envoyé une lettre au management de Liberty Steel Dudelange pour exprimer mon incompréhension devant la situation qui est quand même inédite au Luxembourg. On n'a jamais eu le cas où un propriétaire d'une usine qui, a priori, pourrait bien fonctionner ne souhaite ni vendre son usine ni la faire fonctionner normalement. Je me suis également inquiété d'un certain nombre d'anomalies depuis que cette histoire a commencé il y a un an et demi dans la gestion de l'entreprise. Il me semble qu'il y a un certain abus de droit de propriété dans la manière dont cette entreprise est traitée par son propriétaire.


Virgule, Situation Liberty Steel Dudelange, Photo:Chris Karaba/Luxemburger Wort
«Les salariés attendent avec angoisse leur salaire»
Depuis 18 mois, les employés de l'usine Liberty Steel à Dudelange trépignent de pouvoir reprendre leur travail. L'activité sera encore à l'arrêt jusqu'à la fin de l'année au minimum.

Je peux exprimer des réserves très fortes et les inviter à reconsidérer leur position, mais je n'ai pas de leviers juridiques à les pousser à vendre et c'est problématique. Je pense qu'à l'avenir, il faudra se munir d'un instrument de nationalisation. A mon avis, l'hypothèse la plus préférable est que l'entreprise fasse faillite et qu'il puisse y avoir un repreneur ensuite.

C'est tout à fait inadmissible que cet investisseur détruise par négligence un outil important de l'industrie. Je pense que s'il n'y a pas d'issue rapide à cette situation, il y aura vraisemblablement aussi une suite judiciaire à ce dossier.  Nous avons évidemment perdu toute confiance dans ce groupe.

Un autre dossier fait aussi beaucoup parler de lui, c'est l'installation de Google à Bissen. Avez-vous bon espoir que ce projet voie encore le jour?

Nous avons gagné les recours introduits par le Mouvement écologique contre les modifications du PAG, donc la balle est maintenant dans le camp de Google et il y a un certain nombre d'études d'impact environnemental qui doivent encore être effectuées. Contrairement à ce que certains ont pu dire, le projet n'est pas mort. Ils ont acheté un terrain et ils ont encore le temps jusqu'à début 2024 pour obtenir l'autorisation de construire.  Nous attendons la décision de Google et restons prudemment optimistes parce que c'est un site au coeur de l'Europe.


Baugrundstück für Google Niederlassung in Bissen.
«Comment assurer l'approvisionnement en eau potable?»
Le Mouvement écologique réitère ses critiques à l'encontre du projet du datacenter à Bissen, après une pique du ministre de l'Economie.

Vous avez encore des signes de vie de la part de Google?

Mes équipes sont en contact avec les équipes techniques de Google. Mais les prix de l'énergie actuels n'aident pas, car un centre de données nécessite beaucoup d'énergie. C'est aussi une technologie qui évolue très rapidement. Des redimensionnements ou des changements seront certainement apportés au projet initial présenté il y a quatre ans. Tout cela doit aussi être pris en compte. Il n'en reste pas moins que Google s'intégrerait parfaitement dans notre écosystème numérique.

En août dernier, vous avez déclaré que «le potentiel de l'économie spatiale est énorme». Qu'apporte ce secteur concrètement à l'économie luxembourgeoise?

De nombreuses entreprises viennent s'implanter ici. 70 entreprises du secteur sont d'ores et déjà présentes au Luxembourg. C'est un créneau très intense en recherche et développement, très innovateur et qui a un potentiel énorme pour l'emploi, et cela permet évidemment de fournir des recettes pour l'Etat.


Les Européens se sont fait un nom dans le lancement de satellites, avec le soutien financier grandissant du Grand-Duché.
«Le secteur spatial luxembourgeois a décollé»
NewSpace Europe, la grand-messe du secteur spatial, a lieu cette semaine au Luxembourg. En l'espace de quelques années, le pays s'est taillé une solide réputation dans ce domaine.

L'exploration spatiale est un créneau d'avenir. Dans un premier temps, l'objectif est d'explorer la Lune avec la construction d'une station lunaire, avec tout ce que tout ce que cela implique. Nous avons des entreprises chez nous qui fabriquent des bras de robots, des panneaux photovoltaïques à installer sur la Lune. Ces entreprises sont à cheval entre l'économie de données et l'économie de l'espace.

En octobre 2023, soit dans un an, se tiennent les prochaines élections législatives, quels sont les chantiers que vous souhaitez encore mettre en oeuvre? 


Trois scénarios pour l’avenir du Luxembourg
Luxembourg Stratégie a tenu sa deuxième conférence publique annuelle le 17 et le 18 octobre, avec pour thématique «L’économie réelle: entre fondations & limites biophysique».

Luxembourg Stratégie fait notamment partie des chantiers à poursuivre. Cela va d'ailleurs certainement aussi nourrir la discussion en vue des prochaines élections. Je suis persuadé que la question de notre développement économique, notre avenir et de l'économie du bien-être seront des sujets importants.

Pour le reste, il y a encore énormément de choses à gérer, à commencer par la crise actuelle. Luxembourg Stratégie doit d'ailleurs nous aider à rendre notre économie plus durable et résiliente. 

Au Parlement, nous avons également un projet de loi sur le filtrage des investissements étrangers qui est en cours d'instance. J'espère également que le projet concernant le développement économique soit encore adopté avant la fin de la législature. Nous attendons l'avis du Conseil d'Etat sur la question. Cette loi remplacera celle datant de 1993 sur le développement des zones d'activités économiques (ZAE). Ces ZAE seront gérées de manière plus intelligente et circulaire concernant l'installation de parkings, la gestion de l'eau et des déchets. Nous avons récemment inauguré une ZAE dans le Nord du pays, à Troisvierges.

Serez-vous candidat pour les prochaines élections législatives?

Oui, je serai certainement candidat. 

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