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Avec le «banquier repenti», Jean-Michel Naulot: «Réformer? Il ne faut que quelques lignes...»
Économie 5 min. 18.09.2014

Avec le «banquier repenti», Jean-Michel Naulot: «Réformer? Il ne faut que quelques lignes...»

Pour Jean-Michel Naulot, les lobbies ont rendu les réformes trop compliquées

Avec le «banquier repenti», Jean-Michel Naulot: «Réformer? Il ne faut que quelques lignes...»

Pour Jean-Michel Naulot, les lobbies ont rendu les réformes trop compliquées
(Photo: archives)
Économie 5 min. 18.09.2014

Avec le «banquier repenti», Jean-Michel Naulot: «Réformer? Il ne faut que quelques lignes...»

Banquier d'affaires puis membre de la Haute autorité des marchés financiers, Jean-Michel Naulot n'a pas attendu son départ à la retraite après 37 ans de  services pour mettre les pieds dans le plat en publiant «Crise financière – Pourquoi les gouvernements ne font rien». Ce proche de Michel Barnier fustige autant le manque de courage des hommes politiques que l'omniprésence des lobbies.

Les médias français vous ont surnommé le «Banquier repenti»...

Repenti de quoi? J'ai fait mon métier de banquier correctement comme 99,99% des banquiers en respectant les règles et les procédures...

Vous avez quand même attendu quelques mois avant la retraite pour vous apercevoir que quelque chose ne fonctionnait pas dans le système!

C'est la première fois en 25 à 30 ans que je retrouvais une liberté de parole! Mais en réalité, j'ai senti une angoisse monter pendant vingt ans. Mon premier papier d'alerte, dans Le Figaro, remonte à 1995. J'y évoquai la naissance du grand casino mondial, la dérive du système économique vers un capitalisme financier et l'hypertrophie par rapport à l'économie réelle. Il ne me semblait plus possible de rester silencieux...

Pourquoi, tout à coup, il vous faut dire stop?

De là où je suis, à la commission des émetteurs de l'AMF de 2004 à 2007 puis à celle des marchés, je considère la crise économique et financière de même nature que celle de 1929! Et, évidemment, je commence à observer ce qui va se dire sur la régulation internationale de la finance. J'ai cru que Barack Obama, qui avait l'air très offensif et décidé, au sommet du G20 de Londres en avril 2009, allait bousculer les choses. Que les dirigeants politiques occidentaux allaient non seulement lancer des réformes mais changer de système! Dès que les premiers moments de calme sont revenus, les marchés financiers sont repartis normalement. Obama s'est battu un an avant de donner l'impression que personne ne voulait risquer de perturber les marchés...

La situation est très différente politiquement aux Etats-Unis et en Europe...

Oui, la démocratie américaine est tellement atteinte qu'on a l'impression, comme c'était le cas dans les années 1920, que les riches étaient responsables de toutes les décisions... Sans parler de cette espèce de consanguinité des politiques et des financiers... En Europe, il a fallu faire comprendre que le temps de la démocratie et celui des lobbies n'était pas compatible. Mais que s'est-il passé: des douze chantiers lancés à Londres, la Commission européenne a accouché ses idées de réformes. Il a fallu deux nouvelles années entre les propositions et le moment où le trilogue a donné son accord. Puis encore deux ans et demi avant qu'elles ne soient traduites pour transposition auprès de l'ESMA. Et encore le temps de transposition en droit national.

Est-ce que c'est seulement un problème institutionnel?

L'aspect institutionnel européen ne facilite pas les choses. Mais le problème de fond vient du contournement des objectifs. Prenons par exemple le document que Paul Volcker, le patron de la Fed, la réserve fédérale américaine, doit rendre à Barack Obama. Il fait 30 pages. Quand il est présenté au Congrès, sous l'effet des lobbies, il fait 298 pages. Et ce sont eux qui se plaignent que les textes soient trop compliqués! Le texte final comprend 950 pages!

Comment les lobbies perturbent à ce point le processus de réforme? Vous disiez que les politiques «contournent le problème»...

Sur les douze chantiers de Londres, il ne faut que deux ou trois mesures dans chacun des cas, de quelques lignes chacune, pour changer les choses.

Dit comme ça, ça a l'air simple... mais pas très crédible...

Prenons le trading à haute fréquence, si vous voulez un exemple concret. On sait que 50% des transactions, passées par des robots, se terminent dans 90 à 95% des cas par des annulations! Qu'elles ne servent qu'à asphyxier le marché. Il ne faut pas plus de trois ou quatre mesures pour changer les choses. Il y avait aussi des discussions sur le nombre de chiffres après la virgule dans les cotations, par exemple. On avait prévu que deux suffiraient... avant que les Britanniques, qui se demandaient pourquoi il y aurait des limites si cela ne posait pas de problèmes n'obtiennent de revenir à trois...

On a quand même l'impression que les choses évoluent...

Pour moi, les Etats-Unis ont fait le quart du travail et les Européens le tiers! On est dans une situation où si le moindre problème survient, on n'aura plus les moyens d'agir!

Donc vous ne faites pas partie de ces gens qui disaient que Mario Draghi a sorti «l'artillerie lourde» jeudi dernier...

Non! Il y a deux ans, il nous a dit qu'il avait toute une série d'instruments. Aujourd'hui, il est au bout. Et ce qu'il a annoncé ne va pas relancer l'économie! Sans compter que le rachat de dettes souveraines par la BCE poserait un problème de non compatibilité avec les Traités. En plus, la BCE a assez peu de fonds propres et la moindre perte devrait être absorbée... par les contribuables! Son discours peut avoir deux intérêts: ou mettre la pression sur les Etats membres pour davantage de réformes structurelles ou bousculer l'Allemagne... Sans inflation ni croissance, par exemple, le pacte de responsabilité en France est remis en cause. Quand il n'y a aucune confiance, en plus...

A propos de confiance, j'ai lu sur votre blog de Médiapart que vous n'étiez pas tendre avec Jean-Claude Juncker comme président de la Commission européenne?

Non, je ne suis pas du tout emballé! C'est lui qui a rédigé le traité de Maastricht! Président de l'eurogroupe, il a piloté les politiques d'austérité. Au lancement de la monnaie unique, on a juste pensé aux institutions mais pas à la convergence. Economique, énergétique, fiscale ou sociale. Et nous sommes très éloignés les uns des autres. C'est ça le problème!

Thierry Labro