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"Arrêtons cette politique arbitraire"
Nicolas Buck plaide pour une stratégie luxembourgeoise de "réindustrialisation".

"Arrêtons cette politique arbitraire"

Guy Jallay
Nicolas Buck plaide pour une stratégie luxembourgeoise de "réindustrialisation".
Économie 5 min. 11.07.2018

"Arrêtons cette politique arbitraire"

Nadia DI PILLO
Nadia DI PILLO
Quel visage pour l'industrie luxembourgeoise de demain? Quels sont les ingrédients d'une vraie politique industrielle? Invité de l'Economist Club mardi soir, le président de la Fedil Nicolas Buck expose sa vision.

"Il faut arrêter de dire que le Luxembourg n'est pas un pays d'entrepreneurs. C'est faux et l'histoire nous montre le contraire!" A 49 ans, le président de la Fédil n'a rien perdu de son parler franc, ni de sa passion pour l'entrepreneuriat et les technologies. Pour lui les politiques court-termistes menées ces dernières décennies n'ont guère été efficaces et il est temps de passer à une politique industrielle nationale plus ambitieuse.

Ce serial entrepreneur - CEO de Seqvoia et ancien président de nyuko - qui a pris la tête de la Fédil au printemps 2016, plaide pour une stratégie luxembourgeoise de "réindustrialisation".

Un cri d'alarme

Son plaidoyer est un véritable cri d'alarme: Nicolas Buck estime qu'il est urgent de rompre avec une politique court-termiste qui favorise quasi uniquement l'importation d'usines et de compétences sur le sol luxembourgeois.

Son credo: "Revenir vers ce qui s'est passé au 19e siècle", avec l'apparition de familles d'entrepreneurs luxembourgeois, comme les familles Metz et Tesch par exemple. "Il nous faut réinventer cette histoire de création industrielle technologique propre au pays. Nous avons réussi à attirer dans le pays des Américains, des Japonais, des Coréens, des industries françaises. Or, souligne-t-il, il n'y a plus vraiment de création technologique industrielle au Luxembourg".

Pour cet expert, qui siège dans de nombreux conseils d'administration, il faut "pousser les élites vers la création d'entreprise, l'innovation et la recherche."

Heureusement le sursaut est possible. A condition de "rééquilibrer les cursus scolaires et d'augmenter le nombre d'étudiants dans les filières scientifiques. Car le point le plus important, explique le président de la Fédil, est en effet le développement des compétences, à savoir les écoles, les universités, l'apprentissage et la formation continue.

"On peut encore facilement trouver des terrains et du capital pour lancer une entreprise, mais au niveau des compétences, le Luxembourg est dernier de la classe", déplore Nicolas Buck. De fait, sur une population de 1.000 jeunes de 25 à 26 ans le Grand-Duché est le pays en Europe avec le plus petit pourcentage d'universitaires dans les sciences.

"Ce chiffre est absolument dramatique. Nous ne pouvons pas aller vers l'économie de demain, vers la transition énergétique sans avoir de chimistes, de physiciens, de techniciens, et donc sans élite politique, économique et sociale disposant du background scientifique nécessaire".

Des atouts à consolider

Centres de recherche, incubateurs, start up, le Luxembourg, explique le président de la Fédil, a beaucoup d'atouts pour briller dans le monde de demain. "Si nous voulons renforcer la base scientifique et technologique de l'industrie luxembourgeoise, il faut continuer à développer les centres de recherche", estime Nicolas Buck.

Alors que les efforts consacrés à la recherche publique ont été démultipliés ces quinze dernières années, les dépenses de recherche et développement (R&D) réalisées par les entreprises, qui culminaient à 1,4% du PIB en 2005, ne s'établissent plus qu'à 0,7% du PIB en 2015. "Aujourd'hui, la recherche publique dépasse largement la recherche privée, qui représente plus ou moins 300 millions d'euros", rappelle-t-il.

Si le LIST est devenu un partenaire clé pour l'industrie luxembourgeoise, "il a une partie qui est moins développée, c'est l'informatique". Le président de la Fédil plaide pour regrouper cette "partie informatique" avec les activités des CERT existant au Luxembourg. "Il faut rassembler les acteurs autour d'un grand champion national des données et de la sécurité informatique au niveau horizontal".

Nicolas Buck plaide aussi pour des centres de recherche "qui n'ont pas de parti pris par rapport à des choix technologiques". "Il faut plutôt créer une base scientifique et aider ensuite les entreprises à développer cette base par rapport à leur technologie".

Autre axe de développement: soutenir et moderniser l'outil de production, à travers l'attribution d'aides financières, la connectivité ou encore le passage à l'industrie 4.0. "C'est tout un ensemble que l'on peut regrouper sous le terme de start up nation et qui comprend les  incubateurs et accélérateurs d'entreprises. Il faut permettre aux grands groupes de partager leurs expériences avec les petits acteurs, favoriser des initiatives pilotes afin de dégager des business models. Le Luxembourg a beaucoup avancé dans ce domaine-là".

En finir avec les clusters

Nicolas Buck enchaîne en parlant de manière plus générale: "Nous essayons de faire passer un message: ne soyons pas dans une politique industrielle arbitraire, où l'on développe certains secteurs et d'autres pas, certaines usines et d'autres pas".

Car, dit-il, le marché se régule différemment, en posant comme principe que "chaque activité industrielle qui se développera à Luxembourg devra concilier gains de productivité, compétitivité et impact sur l'environnement."

Bêtes noires de notre "industriel": les clusters. Grappes d'entreprises, écosystèmes, pôles de compétences, autant de termes qui regroupent des réalités différentes et qui sont censés concilier coopération et collaboration pour aider les entreprises à rester dans la course à l'innovation. Le Grand-Duché en compte plus d'une dizaine dans des domaines aussi variés que l'automobile, des industries créatives et le bois.

"Notre politique industrielle sélective s'appuie sur un certain nombre de clusters et de secteurs spécifiques. Mais soyons clairs: le cluster de l'automobile, qui regroupe des poids lourds du secteur, ne peut être considéré comme un véritable cluster. Les sociétés qui en font partie n'ont rien en commun et ne sont en aucune façon des compétiteurs", observe Nicolas Buck, précisant que le seul vrai cluster luxembourgeois est celui de l'industrie des fonds d'investissement." Son message est clair: "Il faut arrêter cette politique des clusters, cela n'a aucun sens!"

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