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«Anticiper les besoins sans attendre»
Économie 8 min. 24.09.2019

«Anticiper les besoins sans attendre»

Parmi les priorités de Corinne Lamesch, figure le nouveau PEPP, le produit paneuropéen d'épargne retraite individuelle

«Anticiper les besoins sans attendre»

Parmi les priorités de Corinne Lamesch, figure le nouveau PEPP, le produit paneuropéen d'épargne retraite individuelle
Photo: Steve Eastwood
Économie 8 min. 24.09.2019

«Anticiper les besoins sans attendre»

Nadia DI PILLO
Nadia DI PILLO
Corinne Lamesch, élue à la tête de l'ALFI en juin dernier, doit s'attaquer à de nombreux chantiers dans un contexte économiquement tendu. Parmi les dossiers qui l'attendent: l'avenir de l'épargne retraite.

Membre du conseil d'administration de l'ALFI (Association luxembourgeoise de l'industrie des fonds d'investissement) depuis juin 2017, Corinne Lamesch (48 ans) en assure la présidence depuis le 19 juin. Elle s'exprime dans une interview donnée au Luxemburger Wort avant la traditionnelle conférence de l'ALFI dédiée à la gestion des fonds d'investissement, et consacrée ce mardi à la distribution globale de fonds.

Corinne Lamesch, vous avez succédé à Denise Voss à la tête de l'Association luxembourgeoise de l’industrie des fonds d'investissement, quelles vont être vos priorités?

«D'abord, nous allons assurer la continuité des travaux entamés par la présidence antérieure et notamment ceux définis dans le papier stratégique pour 2020. Ensuite nous allons définir, ensemble avec nos organes, un plan stratégique à l'horizon 2025. Entre-temps, nous avons d'ores et déjà retenu trois priorités principales, qui sont la finance durable, les fonds alternatifs et l'épargne retraite avec en particulier le nouveau PEPP, le «produit paneuropéen d'épargne retraite individuelle». Nous allons par ailleurs continuer à suivre les grands dossiers à l'agenda, notamment le volet réglementaire et la digitalisation dans le secteur financier tout en continuant à nous pencher sur l'éducation financière.

Pourquoi le plan paneuropéen d'épargne retraite est-il si important à vos yeux?

«Les ménages européens doivent assumer de plus en plus une responsabilité dans leur propre sécurité financière et dans l'épargne à long terme y compris pour la retraite. En même temps, si l'économie européenne doit être renforcée, la mobilité des travailleurs doit aussi être facilitée. Il y a pour l'instant une fragmentation entre les marchés nationaux et la portabilité limitée des produits de retraite individuelle; cela n'est pas idéal pour le développement des produits d'épargne actuels. Le PEPP, lui, sera lié à l'individu et non pas à la relation de l'emploi. Grâce au projet européen, notre industrie pourra proposer des fonds de pension aux investisseurs européens. Nous pensons que le Luxembourg avec son expertise de longue date dans la distribution transfrontalière de produits d'investissement de détail est un centre idéal pour les prestataires et les fournisseurs de PEPP. Les ménages ont placé beaucoup d'argent dans des produits d'épargne qui rapportent très peu actuellement. Investir dans des produits tels que le PEPP – qui est aussi un produit transfrontalier – va vraiment aider à canaliser l'épargne pour le futur.

Corinne Lamesch déplore qu'il faudra encore un certain temps d'implémentation et de test pour le plan paneuropéen d'épargne retraite
Corinne Lamesch déplore qu'il faudra encore un certain temps d'implémentation et de test pour le plan paneuropéen d'épargne retraite
Photo: Steve Eastwood

Quand verra-t-on les premiers fonds d'investissement luxembourgeois dans ce domaine?

«Hélas, cela va encore durer quelque temps parce que, pour l'instant, la législation n'est pas encore en place. Personnellement, je vois ce mouvement un peu comme la naissance de l'OPVCM. Cela a pris beaucoup d'années avant de devenir un produit phare distribué dans le monde entier. Il a aussi été remanié à plusieurs reprises avant qu'il ne devienne le produit que nous connaissons aujourd'hui. Il faudra donc un certain temps d'implémentation et de test pour le plan paneuropéen d'épargne retraite. Il sera aussi important de développer un écosystème autour des nouveaux produits.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour l'ALFI et l'industrie luxembourgeoise des fonds d’investissement?

«Il faudra sans doute inventer quelque chose de nouveau autour de ce produit, proposer de nouveaux services pour assurer non seulement la gestion des fonds mais aussi l'administration autour de ces nouveaux produits.

En matière de finance durable, qu'est-ce que l'industrie luxembourgeoise des fonds peut proposer en plus des produits existants?

«La finance durable est très certainement un domaine d'avenir et l'ALFI a déjà été pionnière dans ce secteur. Cela fait déjà quelques années que l'ALFI promeut les opportunités dans la finance durable pour les gestionnaires de fonds. Maintenant, il faut que les choses s'accélèrent. Prenons la lutte contre le changement climatique par exemple, c'est devenu une priorité absolue dans le monde entier, pour nos gouvernements, pour l'ensemble des politiques, pour la Commission européenne. Il est temps de passer à la vitesse supérieure. En 2020, les travaux sur la réglementation relative à la finance durable devront aboutir. La Commission européenne a publié un paquet de mesures législatives et élaboré un plan d'action pour la finance durable; l'ALFI soutient ces initiatives et nous sommes actuellement en train d'analyser toutes ces propositions afin de nous assurer qu'elles restent flexibles et adaptées au marché. Ce que nous ne souhaitons pas, c'est que ces réglementations deviennent trop figées. La finance durable est un domaine en constante évolution, il est important que le cadre ne soit pas trop rigide. C'est donc un secteur d'activité qui va certainement faire partie de notre plan stratégique 2025. C'est aussi un domaine très important pour nos citoyens. En plus d'un rendement financier, les investisseurs attendent de leur placement un impact social ou environnemental. Il est donc très essentiel que notre industrie offre des produits adaptés à cette demande.

39 % des actifs sous gestion dans les fonds d'investissement responsables en Europe sont basés au Luxembourg

Avez-vous un objectif chiffré clair pour ce secteur?

«La Commission de surveillance du secteur financier a évoqué récemment un objectif de 10 % de fonds durables sur les 4.400 milliards d'actifs sous gestion au Luxembourg. L'Alfi, de son côté, n'a pas chiffré ses ambitions. Notre objectif, pour l'instant, est de faire en sorte que la place luxembourgeoise soit reconnue comme domicile de référence pour lancer de tels fonds d'investissement.

La Place luxembourgeoise n'est-elle pas déjà assez reconnue dans ce domaine?

«Si, elle l'est déjà. Actuellement 39 % des actifs sous gestion dans les fonds d'investissement responsables en Europe sont basés au Luxembourg. Ce chiffre parle de lui-même. Maintenant, il faut que la Place luxembourgeoise reste un leader et un domicile de référence dans ce domaine. Pour y arriver, il est important que le cadre juridique soit flexible et que tous les acteurs du secteur agissent dans la même direction, afin notamment d'attirer les promoteurs au Luxembourg pour y baser leurs produits.

Les incitations financières prévues par le gouvernement pour les fonds durables vont-elles booster ce secteur dans le futur?

«Je ne crois pas que c'est la fiscalité qui va booster ce domaine; c'est un secteur qui se trouve en pleine effervescence avec de nombreux investisseurs qui sollicitent de tels produits. C'est d'ailleurs aussi le souhait des politiciens de faire avancer la finance durable au Luxembourg. Actuellement nous avons la chance d'avoir tout un écosystème derrière ce projet-là et le fait que tout le monde soit sur la même longueur d'onde constitue un réel avantage. 2019 et 2020 seront des années charnière pour la finance durable à cause de cette pression qui vient de tous les côtés. L'Union européenne aussi a la ferme intention de devenir le leader dans ce domaine. Le Luxembourg est très bien placé au cœur de l'Europe pour promouvoir le plan d'action de la Commission européenne. Cela dit, le fait d'avoir un cadre fiscal adéquat pour les fonds durables est aussi un élément non négligeable. 

 Corinne Lamesch ne soutient pas le principe des quotas pour les femmes
Corinne Lamesch ne soutient pas le principe des quotas pour les femmes
Photo: Steve Eastwood

Êtes-vous personnellement en faveur des quotas pour les femmes?

«Non, ce n'est pas quelque chose que je soutiens et je ne pense pas non plus que ce soit quelque chose que les femmes souhaitent elles-mêmes. Ce qui est important, c'est d'avoir des objectifs. Chaque société devrait se fixer des objectifs par rapport à la diversité en fonction de ses départements et de ses métiers.

Le Luxembourg est confronté à une pénurie de talents dans de nombreux secteurs, qu'en est-il de votre industrie?

«De manière générale, je ne dirais pas qu'il y a une pénurie, mais je parlerais plutôt d’un marché très compétitif. C'est donc un sujet qu'il faut suivre de près. Il existe une forte demande de main-d'œuvre dans les secteurs de la gestion des risques, dans la «compliance» ainsi qu'au niveau des professionnels de la gestion. Dans tous les domaines, les profils technologiques sont aussi très recherchés. Si nous voulons être des leaders dans la finance digitale ou la fintech, le Luxembourg devrait faire plus d'efforts pour attirer ces profils-là.

Brexit avec ou sans accord, votre industrie est bien préparée...

«Oui, nous sommes bien préparés à toutes les éventualités, y compris une sortie sans accord. Même ceux qui n'étaient pas encore prêts jusqu'à maintenant ont pu bénéficier d'une période transitoire jusqu'au 15 septembre. Nous croyons que l'essentiel de la préparation s'est fait pour le mois de mars. Maintenant, il faut voir s'il n'y a pas de nouvelles problématiques concernant le Brexit, des questions que nous n'aurions pas identifiées auparavant. Nous croyons cependant que les principaux problèmes comme la délégation ont été identifiés très tôt. La grande inconnue est de savoir ce qui se passera quand la période transitoire sur certains mécanismes viendra à échéance.

Après avoir progressé pendant plusieurs années consécutives, les actifs sous gestion ont baissé en 2018 pour la première fois depuis 2011. Comment se profile l'année 2019 dans votre secteur?

«Notre industrie a eu des difficultés notamment sur le dernier trimestre de 2018 mais la croissance a repris et à présent les actifs sous gestion sont en augmentation. Il est difficile de faire des prévisions pour l'ensemble de l'année parce que les marchés se trouvent toujours dans un contexte de volatilité car la Place luxembourgeoise en dépend également. Nous restons confiants que le Luxembourg saura faire valoir ses atouts même dans une période de volatilité.»


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