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«Aller vers une intégration encore plus poussée de la finance verte»
Économie 6 min. 08.10.2018

«Aller vers une intégration encore plus poussée de la finance verte»

«Aller vers une intégration encore plus poussée de la finance verte»

Économie 6 min. 08.10.2018

«Aller vers une intégration encore plus poussée de la finance verte»

Nadia DI PILLO
Nadia DI PILLO
Eric Usher, responsable de l'initiative finance au Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), explique comment le Luxembourg peut contribuer à accélérer l'essor de ce secteur.

La finance durable est devenue un sujet de compétition entre les places financières. L'enjeu est de transférer les milliers de milliards d'euros qui irriguent les circuits financiers vers une économie moins nocive pour la planète: moins d'énergie fossile, plus de renouvelables, des transports propres et des villes durables... 

Eric Usher, responsable de l'initiative finance au Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), explique comment le Luxembourg peut contribuer à accélérer l'essor de ce secteur. 

Eric Usher, la finance durable est entrée dans une phase d'expansion et d'accélération. Doit-on y voir un signe de mode ou de maturité?

Il y a des signes qui montrent que la finance durable est en train de devenir un courant dominant. Si on se place du point de vue des «risques», des progrès significatifs ont été accomplis. Il y a, très clairement, une plus grande prise en compte des risques climatiques par les acteurs financiers. Un grand pas a notamment été franchi avec les recommandations de la «Task Force on Climate Disclosure» (TCFD) mandatée par le Financial Stability Board (FSB). Remises en 2017, ces recommandations sont très ambitieuses et exigeantes, en ce qu'elles visent à définir des stratégies cohérentes avec des trajectoires de long terme de réduction d'émissions.

Eric Usher
Eric Usher
Photo: Gerry Huberty
  • Mais ces recommandations sont volontaires, elles ne sont pas réglementées...

On voit pourtant l'industrie et en particulier l'industrie financière récupérer un certain nombre de propositions. Le plus grand défi concerne actuellement les «risques de transition» qui sont engendrés par les processus d'ajustement visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre qui affecteront le modèle d'affaire des entreprises. Là, très clairement, on voit beaucoup d'acteurs financiers repenser leur modèle d'activités et créer de nouveaux concepts pour réaliser la transition énergétique. Mais ce travail est loin d'être terminé.

  • Vous dites qu'il est temps de transformer le risque en une réelle opportunité...

La transition vers une économie à faible émission de carbone nécessitera des financements importants. Les coûts de cette transition se chiffrent en milliers de milliards. L'une des façons de mobiliser les fonds nécessaires sera de recourir aux «obligations vertes», des instruments de dette spécifiquement dédiés au financement de projets ayant des effets positifs sur l'environnement. Le Luxembourg se trouve au cœur de ce marché, mais la course ne fait que commencer. Les obligations labellisées vertes représentent moins de 2 % des émissions totales d'obligations. Beaucoup d'institutions financières ont procédé à des tests, des essais, d'autres ne proposent qu'une toute petite gamme d'actifs verts. Nous sommes encore très loin de voir des portefeuilles entiers s'aligner sur la finance durable. Le marché offre donc encore beaucoup d'opportunités.

  • A votre avis, le temps est-il venu de pénaliser les actifs «bruns» et de récompenser les actifs verts?

Les institutions financières ont la nécessité d'avoir un bon positionnement prix sur le marché. Il n'y a donc probablement pas qu'une seule solution, mais tout un équilibre à trouver. Il faudra certainement chercher un chemin qui ne créera pas des contraintes supplémentaires pour le système financier. Notre position consiste à dire qu'il faut se concentrer sur les aspects ayant un réel impact positif social et environnemental. Cet engagement passe par la nécessité d'aligner l'ensemble des portefeuilles d'investissements aux objectifs climatiques. Il est clair que pour avoir un impact significatif sur la transition vers une économie et une société durables, l'intégration de considérations relatives à la durabilité doit dépasser le stade de niche et s'étendre à des ensembles de portefeuilles d'investissement.

  • Cela veut dire, dans les faits, que la finance durable ne doit pas s'opposer aux produits et services financiers traditionnels mais fusionner complètement?

La perspective est en effet une fusion à plus long terme. Et d'ailleurs la question centrale ne sera pas celle de savoir combien d'obligations vertes une société aura émises, mais de savoir si le portefeuille tout entier sera vert et durable. Depuis 2015, il y a eu beaucoup d'expérimentation en matière d'innovation, maintenant il faut commencer à parler de portefeuilles verts entiers. C'est l'un des principaux défis actuellement.

  • Que pensez-vous du plan d'action de la Commission européenne pour amener le système financier à soutenir les actions de l'UE en matière de climat et de développement durable?

C'est un grand pas en avant, un plan très ambitieux qui vise en effet très large. Il ne sera pas facile à mettre en place, mais il y a une dynamique très positive en Europe. Je dirais même que l'Union européenne est de retour dans le leadership de la finance durable, ce qui n'était pas le cas il y a quelques années à peine. Les grandes institutions financières et les régulateurs ont fait de grands progrès au cours des dernières années.

  • L’investissement vert n'a jamais autant intéressé la Place financière luxembourgeoise. Quels autres pays ont sensiblement progressé?

En Europe, à côté du Luxembourg, on peut citer les pays du Nord, les Pays-Bas et un nouveau- venu, la France, où le secteur bénéficie d'un fort leadership politique. Les investisseurs institutionnels, assureurs, fonds de pension et autres institutions se développent très rapidement en ligne avec les priorités du gouvernement. C'est une course très compétitive, et elle s'accélère en Europe.

En dehors de l'Union européenne, la Chine a entrepris énormément d'efforts dans le développement durable, dans les énergies renouvelables. Dans une moindre mesure, l'Inde est aussi engagée dans un processus de développement durable. Beaucoup de pays se sont engagés sur cette voie. Même si l'administration américaine a donné des signaux qui vont dans le sens contraire, les investisseurs américains, eux, n'ont pas changé. Loin de régresser ou encore moins d'être stoppées, les énergies renouvelables progressent plus vite que jamais aux Etats-Unis.

  • Que préconisez-vous pour accélérer l'essor de la finance verte au Luxembourg?

Le Luxembourg a intérêt à aller vers une intégration encore plus poussée de la finance verte.

Il faudra notamment analyser comment le pays peut tirer parti de son cadre et de l'expertise en financement mixte pour mieux relier les investisseurs et les bénéficiaires. Il faudra promouvoir l'innovation, augmenter la boîte à outils, investir dans les compétences, intégrer la finance durable dans toutes les formations du secteur financier. Le Luxembourg a toujours bénéficié d'un avantage «first mover», mais beaucoup d'autres pays veulent une part du gâteau. Le challenge pour le Luxembourg est d'accélérer, d'avancer encore plus vite.

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