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Aleba et OGBL: le duel que tout oppose
Économie 15 min. 21.02.2019 Cet article est archivé

Aleba et OGBL: le duel que tout oppose

Véronique Eischen (OGBL) et Laurent Mertz (Aleba)

Aleba et OGBL: le duel que tout oppose

Véronique Eischen (OGBL) et Laurent Mertz (Aleba)
Photo: Chris Karaba
Économie 15 min. 21.02.2019 Cet article est archivé

Aleba et OGBL: le duel que tout oppose

Interview: Aude Forestier et Nadia Di Pillo

Entre Véronique Eischen (56 ans), figure de l'OGBL-secteur financier, et Laurent Mertz (42 ans), secrétaire général de l'Aleba, l'entente est plutôt bonne. Cependant, lorsqu'il s'agit de s'exprimer sur les sujets brûlants de la place financière, les avis divergent, laissant apparaître des opinions à la fois marquées et solides. L'OGBL veut devenir le syndicat numéro 1 dans le secteur financier tandis que l'Aleba souhaite conserver sa majorité dans le groupe 4 (services et intermédiation financiers) de la Chambre des salariés (CSL), voir son nombre de sièges augmenter tout comme son pourcentage de voix récoltées auprès des salariés du secteur financier.

  • Laurent Mertz, démissions, déchirements internes, procès en cours... l'Aleba a fait beaucoup parler d'elle ces derniers jours. A trois semaines des élections sociales, dans quel état d'esprit êtes-vous?

L.M.: Nous sommes extrêmement sereins. Nous avons fait ces cinq dernières années un travail de fond qualitatif avec en points d’orgue des conventions collectives banque et assurances de qualité et donc on ne peut être que sereins par rapport à ça.

  • Comment comptez-vous gagner des sièges à la Chambre des salariés, alors que votre président vient de démissionner en pleine campagne électorale?

L.M.: L'Aleba n'est pas liée à un seul individu, c'est une organisation qui repose sur un réseau de délégués et un nombre de membres très important sur un secteur d'activité défini. C'est une expertise et c'est ça qui fait notre force. Roberto Scolati a décidé pour des raisons de santé de faire un pas de côté, le Comité exécutif pilote l'organisation jusqu'aux élections. Après les élections sociales, nous élirons un nouveau président, c'est tout.

  • Laurent Mertz, aux élections de la Chambre des salariés en 2013, l'Aleba avait recueilli 50,39 % des suffrages du secteur financier, gardant d'un cheveu sa capacité à signer seule une convention collective. Est-il exagéré de dire que l'Aleba joue sa survie le 12 mars prochain?

L.M.: L'Aleba compte près de 10.000 membres. Elle a la représentativité sectorielle qui lui permet effectivement d’agir seule en terme de convention collective ou de plans sociaux. L’objectif est de conserver cette majorité et je dirais même de l’augmenter. Parler de survie, c’est peut-être exagéré. Au pire des cas, si nous perdons la représentativité sectorielle, nous ne serons pas morts pour autant. On reviendrait à une situation qu’on a déjà connue dans le passé.

  • Véronique Eischen, l'Aleba a perdu en influence au cours des dernières années. Comment l'expliquez-vous?

V.E.: Avant la crise financière de 2008, il y avait beaucoup moins de problèmes sur la place financière, tout allait bien. Cela a changé durant les années qui ont suivi la crise. Les enjeux sont devenus plus complexes. L'Aleba en tant que syndicat sectoriel est beaucoup moins bien armé qu’un grand syndicat national pour faire face aux situations difficiles qui se présentent et ainsi défendre au mieux les intérêts des salariés. Autrement dit, un syndicat national dispose d'une structure, d'une gouvernance, de tout un appareil qui lui permet de gérer les conflits jusqu'au bout. Dans les secteurs où il est majoritaire, l'OGBL a clairement démontré qu'il arrive à bien gérer les conflits sociaux, à faire valoir les droits des salariés, à mobiliser ses milliers de salariés autour d'une cause et de façon très efficace.

  • La représentativité sectorielle a-t-elle encore un sens aujourd'hui?

V.E.: Nous plaidons depuis très longtemps pour un syndicat unique au niveau national afin de donner plus de poids aux salariés. Cela est d'autant plus nécessaire que les patrons sont rassemblés en une seule structure au niveau de l'Union luxembourgeoise des entreprises (UEL).

  • Partagez-vous cette opinion, Laurent Mertz?
Laurent Mertz est le secrétaire général de l'Aleba.
Laurent Mertz est le secrétaire général de l'Aleba.
Photo: Chris Karaba

L.M.: La représentativité sectorielle fait sens pour l’instant, parce qu’elle est là par défaut. Je comprends le point de vue de Véronique Eischen, je peux être d’accord sur certaines choses au niveau du syndicat unique, mais force est de constater aussi que beaucoup de personnes nous rejoignent pour l’indépendance politique que les syndicats nationaux n’ont pas.

V.E.: Nous sommes un syndicat de gauche et fiers de l’être. Mais en ce qui concerne l’indépendance politique, que quelqu’un me montre une seule action où l'OGBL aurait soutenu un parti quelconque. Avant les élections législatives, l'OGBL a analysé tous les programmes des partis politiques et a fait part de ses commentaires. Au final, l’OGBL a dit qu'il soutiendrait quelconque parti qui défend les intérêts des salariés. Autrement dit, le syndicat n’est pas lié au LSAP, ni aux communistes, ni à quelconque autre parti politique.

  • Laurent Mertz, la représentativité sectorielle n'est-elle tout de même pas limitante au regard des enjeux qui sont nationaux, européens, voire mondiaux?

L.M.: Chacun travaille comme il l’entend avec une sensibilité qui lui est propre. Du côté de l’Aleba, il y a un attachement profond à être strictement indépendant de qui que ce soit. C’est ce qui fait notre force, c’est pour ça que les gens nous rejoignent. Je vois qu’en Europe, il y a des mouvements qui sont de plus en plus indépendants des courants de gauche ou de droite. Les syndicats, même s’ils ont leur sensibilité et un positionnement individuel, dès lors qu’il y a nécessité de se réunir par exemple au niveau des conventions collectives, ils le font et ils trouvent un consensus. La force syndicale, elle est là! Avoir un syndicat unique, sans aucune concurrence en place n'est pas la bonne solution.

V.E.: Je ne partage pas du tout cette analyse. En tant que syndicat de représentativité nationale, nous participons à toutes les décisions nationales qui sont prises dans l’intérêt des salariés. C'est le cas par exemple au niveau du Comité permanent du travail où toutes les nouvelles lois sociales sont discutées et négociées. Je pense par exemple au temps de travail, c’était l'une des grandes discussions que nous avons menées et qui a abouti à des progrès très concrets. Sur le compte épargne-temps, le 26e jour de congé, l’OGBL a joué un rôle actif et les résultats sont là! Il ne faut pas non plus oublier l’indexation des salaires et le maintien des pensions au Luxembourg, revendications pour lesquelles l’Aleba n’a pas affiché son intérêt.

  • Imaginons, nous sommes le 12 mars au soir, l’Aleba perd la majorité à la CSL. Est-ce que l’Aleba serait prête à rejoindre les rangs de l’OGBL?

L.M.: Pour l’instant l'Aleba est concentrée sur le maintien de la majorité sectorielle et sur l’augmentation du pourcentage. Il faut aussi voir si l'OGBL-secteur financier rejoindrait l’Aleba dans l’hypothèse où elle perdrait ses sièges à la CSL.

V.E.: Je pense que ce sera très difficile étant donné qu’on a une majorité absolue à la Chambre des salariés. Chacun mène son combat dans l’espoir de gagner les élections. Après le 12 mars, on fera le point sur la situation.

  • Finalement, qu'on ait la représentativité nationale ou sectorielle, n'éprouvez-vous pas un sentiment d'impuissance face aux grandes groupes internationaux présents sur la place financière?

V.E.: L'existence d'un grand syndicat unique permettrait justement de renforcer la mobilisation et d'augmenter les chances d'aboutir à des résultats positifs dans l’intérêt des salariés. En ce qui concerne les plans sociaux, nous revendiquons la mise en place d'un plan de maintien dans l’emploi avant les négociations d’un plan social afin de préserver au maximum l’emploi des salariés dans le secteur.

L.M: La question n'est pas de savoir si les décideurs sont à l’étranger ou pas. A un moment donné, quand il y a des difficultés économiques, il est difficile de travailler sur les causes, donc il faut faire un travail sur les conséquences. Dès lors qu’il y a une décision de suppression d’emploi, il faut veiller à ce que les salariés s’en sortent le mieux possible, à limiter la perte du nombre d’emplois. Celui qui pense pouvoir influer sur des sociétés qui n’arrivent plus à dégager du profit, il se trompe tout simplement...

J'aimerais ajouter que l’Aleba est écartée au niveau du Conseil économique et social (CES), alors qu'elle demande à y être. Nous sommes écartés au niveau du Comité de conjoncture alors que nous demandons à y être. La nouvelle loi sur la délégation du personnel a prévu des délégués permanents pour les syndicats nationaux et pas sectoriels malgré notre demande. On voit quand même à un moment donné que les syndicats nationaux n’ont aucun intérêt à garder le caillou dans la chaussure qu’est l’Aleba.

V.E.: En tant que syndicat national, nous avons une responsabilité largement plus importante que l’Aleba, d’où notre représentation légitime dans ces organes. En ce qui concerne le projet de loi sur les délégués permanents dans les entreprises de plus de 1.000 salariés, un avis a été demandé à la Chambre des salariés et l’Aleba y est présente. Mais le syndicat n'a formulé aucune réponse par rapport à ce projet de loi!

  • Laurent Mertz, est-ce qu'une réforme de la loi sur la représentativité syndicale s'impose?

L.M.: La place du syndicat sectoriel n’est pas là où elle devrait être. Il faut un meilleur équilibre, on ne peut pas avoir des syndicats omnipotents alors qu’ils ne sont pas omniscients et des syndicats sectoriels qui sont juste relégués à des niveaux inférieurs.

  • Laurent Mertz, que pensez-vous de l’augmentation du salaire social minimum et de la 6ème semaine de congés revendiquées par l'OGBL?

L.M.: C'est pour nous utopique!

V.E.: C'est loin d'être utopique. Quand on compare le salaire médian qui est la référence partout en Europe, la situation au Luxembourg n'est pas vraiment avantageuse. Ce n’est pas pour rien que le taux de pauvreté augmente énormément au Luxembourg. Avec une perte du pouvoir d’achat des salariés, du fait d’une politique d’austérité pratiquée en Europe depuis la crise, les salariés sont les grands perdants. Il est temps d’y remédier.

L.M.: Le taux de pauvreté n’est pas lié à la rémunération des salariés. Il y a des phénomènes exogènes, comme l’immobilier par exemple...

V.E.: Quand les salaires n'augmentent pas par rapport à une certaine productivité et un développement économique, cela pose problème.

  • A cet égard, un reproche souvent formulé à l'encontre de l’OGBL est celui d'être dogmatique...

V.E.: Pouvez-vous m'expliquer ce que signifie «être dogmatique»? Est-ce que défendre des acquis sociaux en tant qu'organisation syndicale, c'est dogmatique? Je pense au contraire que demander des augmentations de salaire est la mission même d’un syndicat. Car ce ne sont pas les employeurs qui vont de bon gré redistribuer une partie des bénéfices réalisés par l'entreprise. Dans le cadre d'une convention collective, nous devons nous assurer que la redistribution des profils soit juste et équitable.

Véronique Eischen est une des figures de l'OGBL-secteur financier.
Véronique Eischen est une des figures de l'OGBL-secteur financier.
Photo: Chris Karaba

L.M.: C’est le principe d’une économie capitaliste, ils font le choix qu’ils veulent et ça, il faut l’accepter. Ce qui est dogmatique, c’est de redemander une redistribution pour tous là où l’employeur propose d’autres schémas de redistribution de la richesse et malheureusement on ne peut plus demander la même chose qu'il y a 20 ou 30 ans.

  • Véronique Eischen, négocier une convention collective pour les hors convention, est-ce que c’est une bonne solution?

V.E.: Je ne pense pas. Il faut étendre la convention collective actuelle aux non-conventionnés. La convention collective bancaire stipule que tous les salariés sont couverts, sauf les apprentis et les cadres supérieurs. Nous savons qui sont ces cadres supérieurs, quelles sont les prérogatives pour pouvoir être qualifié de cadre supérieur. Je pense donc que nous devons les intégrer dans la convention collective, que ce soit au niveau de la réglementation des heures supplémentaires, de l’octroi des congés et de tous les autres avantages de la convention collective bancaire.

L.M.: Comme il n’y avait pas d’alignement entre les différentes conventions, nous pensons que faire une convention collective pour les hors convention, c’est une solution.

  • Au niveau du secteur financier, il y a le problème des faux cadres, mais aussi celui des métiers financiers qui échappent complètement aux conventions collectives....

V.E.: Beaucoup d’entreprises sont actives dans le secteur financier mais ne sont pas couvertes par une convention collective. Ce n’est pas normal!

L.M.: Il faut aussi mettre en place, dans l’industrie des fonds d'investissement, un contrat collectif pour les salariés. Si au niveau patronal, on veut mettre en place une convention collective qui couvre à la fois les banques, les assurances et les fonds d'investissement, l'Aleba n'y voit aucun problème.

  • Autre enjeu important: la digitalisation du secteur financier. Comment s'y préparer, comment accompagner au mieux cette transformation numérique?

L.M.: Là où on a effectivement un alignement, c'est sur quoi il faut travailler, à savoir la formation des salariés. Nous avons veillé à mettre en place lors de la convention collective bancaire, un droit à la formation et une augmentation des enveloppes des formations.

V.E.: Ce qui est important aussi, c'est la sécurisation des carrières. Cette discussion doit être menée dans le secteur comme au niveau national, parce qu'elle implique des modifications par rapport au droit du travail, au droit social. Pour nous syndicats, la digitalisation est une évidence, mais on ne sait pas à quelle vitesse et sur quels domaines l'automatisation va se faire de manière prioritaire. Et quand on demande aux employeurs de nous dire quels sont les emplois les plus à risques et ce qu'on peut faire pour préparer les salariés, nous n'obtenons que très peu de réponses.


  • Laurent Mertz, vous revendiquez un droit à la déconnexion. N'est-ce pas une mesure difficilement applicable?

L.M.: C'est un droit nécessaire, sauf que personne n'a encore trouvé la solution magique. Du côté allemand, il y a de très bons modèles. Il faut juste veiller à ce que cela n'impacte pas non plus la compétitivité de l'entreprise.

V.E.: L'OGBL a négocié un droit à la déconnexion dans le cadre de la nouvelle convention collective de l'Université du Luxembourg. C'est quelque chose qui devient de plus en plus important pour les salariés parce que derrière ce droit, il y a des questions de santé, de temps de travail, d'organisation du travail. Il va bien falloir se pencher sur le problème et trouver des solutions au niveau du secteur.

Là où certains voient ou espèrent que le modèle syndical s'effondrera, ce que je constate, en tout cas en ce qui concerne le secteur financier, c'est que le nombre de nos membres continue d'augmenter.

  • Les grands partis politiques sont en quête de renouvellement, de rajeunissement. Qu'en est-il au sein des organisations syndicales?

V.E.: Pour les élections sociales du 12 mars, nous avons recruté énormément de jeunes. Beaucoup sont prêts à s'affilier, à s'engager, c'est très positif.

L.M.: Nous avions lancé une sorte de campagne de sensibilisation destinée aux jeunes salariés et nous avons été étonnés du résultat puisque nous avons attiré énormément de nouveaux membres. Là où certains voient ou espèrent que le modèle syndical s'effondrera, ce que je constate, en tout cas en ce qui concerne le secteur financier, c'est que le nombre de nos membres continue d'augmenter. Et surtout je trouve que particulièrement pour les frontaliers belges ou français, dès lors qu'ils découvrent le modèle syndical luxembourgeois qui est beaucoup plus axé sur la discussion et la constructivité, il y a une sensibilité qui se développe et les salariés sont prêts à s'engager.

  • Véronique Eischen, qu'est-ce qui changerait avec un OGBL majoritaire dans le secteur financier?

Nous avons une autre approche. Avec l’OGBL majoritaire dans le secteur, les droits des salariés seront réellement défendus. Nous défendons un réel dialogue social et nous savons rester ferme jusqu’au bout lorsque c’est nécessaire.


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