Alan Yarrow, Lord-maire de la City de Londres

«Des relations concurrentielles et complémentaires»

Le Lord-maire de la City londonienne rencontre le ministre des Finances luxembourgeois ce lundi.
Le Lord-maire de la City londonienne rencontre le ministre des Finances luxembourgeois ce lundi.
(Photo: CLC)

Monsieur Yarrow, qu'est-ce qui vous amène au Grand-Duché ces lundi et mardi?

Il s'agit d'une tournée de promotion, mais nous souhaitons aussi parler aux représentants du Luxembourg avant que le pays ne prenne la présidence de l'Union européenne. Nous voulons marteler le fait que 85% de nos actionnaires veulent voir rester la City au sein d'une Europe réformée.

Quel message livrerez-vous au public ?

Que nous voulons faire en sorte que l'Union européenne demeure compétitive pour avancer avec elle.

De quoi parlerez-vous avec le ministre des Finances?

Nous avons beaucoup de choses à l'agenda. Dans l'ensemble, nous essaierons de faire en sorte que la City londonienne demeure le centre financier de l'Europe. À cet égard nous nous inquiétons de savoir quelles sont les préoccupations des autres places en terme de compétitivité. Nous voulons bien comprendre comment le Luxembourg se positionne par rapport à ça.

Nous allons aborder plusieurs secteurs d'activité comme l'assurance ou encore l'expansion des banques chinoises en Europe, au Luxembourg comme à Londres. Car nous travaillons aussi sur l'internationalisation du RMB ici et nous nous affirmons comme le principal hub occidental de la monnaie chinoise.

Très concrètement, à quelles préoccupations faites-vous référence?

Je pense à des sujets qui pourraient permettre ou empêcher l'ensemble du secteur tertiaire européen d'être globalement compétitif.

Comme la taxe sur les transactions financières...

C'est un exemple parmi beaucoup d'autres.Je pense aussi au TTIP ( accord de commerce et d'investissement avec les États-Unis, ndlr). En tant qu'Européens, nous passons beaucoup de temps à penser à nous-mêmes et pas assez à l'impact que peuvent avoir nos décisions à l'extérieur du marché unique. La City de Londres croit au libre-échange et nous n'aimons pas ce qui nous ralentit sur cette voie.

Quelle est la position de la City pour ce qui concerne les tax rulings et notamment sur la nécessité de les communiquer aux administrations fiscales étrangères?

Sur le fond, nous souhaitons que toutes les sociétés et les citoyens britanniques contribuent individuellement aux progrès économiques et sociaux en payant leurs impôts. Cela dit, les sociétés chercheront toujours des juridictions compétitives. Et cela paraît raisonnable pour une firme de tenter de profiter pleinement, légalement et de manière éthique, du système mis en place par le gouvernement, pour payer des impôts de manière efficiente. Mais un point clé demeure. Les mêmes règles du jeu doivent s'appliquer à toutes les sociétés et ces dernières doivent les respecter.

Comment percevez-vous les relations entre la place financière luxembourgeoise et la City?

À la fois concurrentielles et complémentaires. Comme dans toutes les affaires en fait. Il faut travailler avec tous ses collègues où il y a un intérêt partagé. Par exemple quand on constate que la Commission ou un autre régulateur instaure une règle nuisant au commerce, je pense qu'il est dans l'intérêt du Luxembourg de travailler ensemble.

Comment avez-vous perçu l'affaire LuxLeaks depuis Londres?

Je pense, d'une manière générale, et il s'agit là de ma perception personnelle, que sur ces sujets, il faut très vite faire la distinction entre l'évitement fiscal et l'évasion fiscale. Le premier est légal. La deuxième non. Ensuite vient la question «où les taxes doivent-elles être payées?». Sincèrement, je crois qu'elles doivent être honorées dans le pays où le revenu est généré. Je fais ici référence à Amazon et Starbucks qui utilisent des véhicules voués à minimiser le taux ou l'assiette d'imposition dans le pays où l'argent est généré. Que dirait le Luxembourg si Amazon y avait effectivement un marché et que la société transférait, le plus légalement du monde, ses revenus à l'étranger? Être légal ne signifie pas forcément être juste.

D'accord, mais au Royaume-Uni vous avez également de nombreux régimes fiscaux préférentiels comme ceux destinés aux fortunes étrangères («non-doms»), celui de la propriété intellectuelle ou encore celui des Hedge Funds... Vous ne communiquez donc pas sur ces sujets.

Je dois dire que la politique fiscale n'est pas quelque chose sur lequel nous communiquons quand nous nous déplaçons à l'étranger. Nous soulignons davantage la nature compétitive du cluster, de l'ensemble de notre industrie. Je fais par exemple valoir que nous mettons à disposition des services dans une juridiction compétitive, où la base légale est très stable. Le droit anglais est le plus utilisé dans le monde pour les affaires et l'arbitrage britannique sur les conflits commerciaux fait figure de référence.

Le Luxembourg et le Royaume-Uni ont parlé de s'associer sur le dossier de la TTF.

La City et l'industrie financière luxembourgeoise pèsent très lourd dans l'emploi total de nos pays respectifs. Tout le monde profite du succès des services financiers. Si les gouvernements ou la Commission compliquent les choses, ce n'est pas dans notre intérêt.

Justement. Les représentants luxembourgeois ont subi de nombreuses pressions ces dernières années à Bruxelles. Est-ce que le Royaume-Uni ressent la même chose, notamment pour son régime fiscal ?

Pour être honnête, je ne pense pas que les Allemands ou les Français aient utilisé Londres comme ils ont utilisé Luxembourg, pour éviter de payer des impôts. C'est la raison pour laquelle nous n'avons pas subi ce genre de pression. Les régimes fiscaux préférentiels concernent surtout les îles offshore plutôt que le centre financier continental.

Vous allez visiter le Freeport au cours de votre passage au Grand-Duché. Est-ce que vous souhaitez répliquer la chose à Londres?

Le concept me paraît a priori tout à fait intéressant. Mais je ne suis pas encore très au fait de sa manière de fonctionner. Je comprends qu'il s'agit d'une sorte de capsule fiscale, d'une zone d'exemption temporaire de taxe. Mais il est trop tôt pour envisager quoi que ce soit.

Enfin, on ne peut se quitter sans parler d'un éventuel Brexit. Quel serait l'impact sur la City si cela arrivait?

Encore une fois, je livre mon avis personnel. Je pense ainsi que ce ne serait clairement pas dans notre intérêt. Cela pénaliserait une grande partie des 22.000 sociétés étrangères opérant dans ce pays et les 250 banques étrangères de la City qui se veulent une porte d'entrée sur l'Europe («gateway to Europe»). Cependant, l'euroscepticisme se fait perceptible depuis quelques années et la City fonctionnait avant d'entrer dans l'Union européenne. Nous pourrions ainsi trouver des voies alternatives pour faire des affaires. Donc d'un côté, nous ne voulons pas que ça arrive. D'un autre, nous avons deux fois plus d'échanges de devises étrangères et des sociétés pourraient venir s'installer pour bénéficier de ces compétences en dehors de l'Europe. Mais d'une manière générale, je pense qu'il s'agirait d'une situation perdant-perdant. Si nous perdons, l'Europe perdra aussi.

Interview: Pierre Sorlut