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Visite dans l'atelier de Robert Brandy et de son fils Kevin : De Bolitho Blane à Mr Black
Robert Brandy et Kevin Brandy, tel père quel fils. Foto:Gerry Huberty

Visite dans l'atelier de Robert Brandy et de son fils Kevin : De Bolitho Blane à Mr Black

Robert Brandy et Kevin Brandy, tel père quel fils. Foto:Gerry Huberty
Culture 12 1 6 min. 04.05.2017

Visite dans l'atelier de Robert Brandy et de son fils Kevin : De Bolitho Blane à Mr Black

Marie-Laure ROLLAND
Pour la première fois, Robert Brandy et son fils Kevin B sont réunis dans une exposition organisée par la galerie mediArt. L'occasion d'une visite dans leur atelier pour comprendre le lien singulier qui les unit.

Par Marie-Laure Rolland

Pour la première fois, Robert Brandy et son fils Kevin B sont réunis dans une exposition intitulée "Tel père, quel fils!", organisée par la galerie mediArt. L'occasion d'une visite dans leur atelier pour comprendre le lien singulier qui les unit.

Ce matin-là, Kevin est déjà au travail. Il y est arrivé comme tous les jours à 8 heures, après avoir partagé un café avec son père au bistrot du coin. Il s'affaire dans son atelier situé à l'arrière du bâtiment que tous deux partagent près de la maison familiale. Un lieu ordonné mais où s'accumulent quantité de matériel de peinture ou de découpage, livres, sculptures africaines, vieux poste de radio, illustrations, stock de toiles et collages. «Chacun travaille dans son coin. Kevin ne vient pas me voir. Moi en revanche je ne peux pas m'empêcher d'aller jeter un œil sur son travail», concède Robert non sans ajouter, dans un mélange de fierté et d'exaspération: «de toute façon il n'en fait qu'à sa tête!»

Dans l'atelier de Robert et Kevin Brandy.
Dans l'atelier de Robert et Kevin Brandy.
Photo: Gerry Huberty

Une force née du handicap

Les histoires de filiation dans l'histoire de l'art ne sont pas rares. Ce qui fait la singularité de celle qui lie Robert et Kevin Brandy tient sans doute en partie au handicap du jeune homme, aujourd'hui âgé de 28 ans. «Kevin était quasi aveugle lorsqu'il est né mais il n'a été diagnostiqué que vers quatre-cinq ans. On a alors découvert qu'il pouvait voir une miette de pain sur une table mais pas un trait. Il avait des problèmes pour évaluer les distances. Il se cognait sans arrêt. Une fois que sa déficience a été corrigée, les choses sont allées mieux mais il est dommage que le diagnostic soit intervenu si tardivement», observe le père.

Est-ce la raison pour laquelle Kevin a développé une relation particulière à son environnement? «Il parle peu. Il s'exprime à travers ses peintures, ses collages.» De fait, il est frappant de constater la place des yeux dans les œuvres de Kevin Brandy. Nombre de ses toiles ou collages s'articulent autour de ces organes peints ou découpés dans des catalogues, qui semblent jaillir de masques qu'il construit autour. Un regard intense, parfois dérangeant, comme pour affirmer qu'il est bien là à scruter son environnement.

Kevin Brandy dans son atelier.
Kevin Brandy dans son atelier.
Photo: Gerry Huberty

Or cet environnement, précisément, est étroitement lié à son père avec lequel il partage non seulement un même lieu de travail mais aussi une même passion pour les automobiles, les chapeaux, les balades en forêt et la fiction. Tandis que Robert Brandy a longtemps cohabité avec l'énigmatique «Bolitho Blane» dont il a retracé la biographie dans son œuvre, Kevin est en compagnonnage avec un «Mr Blake», invariablement coiffé d'un chapeau noir et passionné de voitures.

Faut-il y voir son père? «Non, pas du tout», affirme Kevin. Robert pour sa part admet quelque ressemblance et observe avec une certaine perplexité ce personnage qui vit désormais sa vie autonome dans l'œuvre de son fils.

Collages de Kevin Brandy.
Collages de Kevin Brandy.
Photo: MLR

A chacun son chemin

«Cela fait un moment que je me détache du travail de Kevin. Mais il faut reconnaître que je dois encore un peu me forcer». Pas facile de lâcher prise lorsque les débuts dans la vie de son fils ont été semés d'embûches. Pas facile non plus quand on l'a vu, tout petit, griffonner des dessins dans son coin, «pas mal du tout».

Et puis il y a eu la découverte de ses progrès lorsqu'il a fréquenté l'école Waldorf – «le système luxembourgeois aurait été catastrophique pour lui» – un lieu qui a été «déterminant pour sa découverte de la couleur et de l'aquarelle». Autre moment clé, le premier été passé à travailler ensemble, lorsque Kevin avait 15 ans. Et finalement le début de l'apprentissage dans son atelier à l'âge de 18 ans.

L'intervention du galeriste Paul Bertemes dans cette relation aura été salutaire. En 2010, il propose d'exposer Kevin dans sa galerie. «Cela a été un soulagement. Je n'avais plus à décider sur la manière de conduire sa carrière», observe Robert. Pour marquer cette rupture, Kevin expose sous le nom de Kevin B.

Sept ans plus tard, tous deux exposent pour la première fois ensemble chez mediArt dans un projet intitulé «Tel père, quel fils!». «L'idée de les associer était là depuis longtemps mais je ne voulais pas précipiter les choses. L'exposition montre que s'ils partagent la même passion pour la peinture et se retrouvent dans un même intérêt pour les objets, leurs chemins sont très différents».

Cette diversité de parcours intéresse d'autant plus Paul Bertemes que lui-même est le fils du peintre Roger Bertemes (1927-2006), grande figure de l'art luxembourgeois dont il s'est émancipé à sa manière, non pas en peignant («j'aurais été trop influencé par sa peinture») mais à travers son travail de médiation artistique.

Pour lui, «la force de Kevin est son authenticité, la manière dont il a trouvé de manière spontanée son propre langage pictural très expressif, presque brut». Une démarche qui a évolué ces dernières années, comme pourront le constater les visiteurs qui avaient vu sa précédente exposition chez mediArt en 2013. «Il commence à mieux structurer ce qu'il fait, le rythme de ses peintures», souligne Paul Bertemes.

«Moi je suis trop cérébral»

Robert Brandy dans son atelier.
Robert Brandy dans son atelier.
Photo: Gerry Huberty

Robert Brandy lui-même confie une certaine fascination pour cette manière directe avec laquelle son fils appréhende le geste pictural. «Moi je suis trop cérébral. Je me pose trop de questions. Kevin, lui, ose. Mélanger du jaune et du gris, il faut le faire! Ou encore sa manière de faire ses découpages complètement à l'instinct, sans hésitation. C'est phénoménal et cela marche. Je me rends compte que cela influe sur mon propre questionnement artistique». A tel point que vient parfois le doute. «L'exposition chez mediArt a été une découverte pour moi. C'est la première fois que je nous vois vraiment côte à côte dans un lieu assez intime. Je suis content que cela se soit fait, mais c'est très bien aussi à l'avenir que chacun reste de son côté – sinon il finirait pas me casser!», lance-t-il dans un éclat de rire non dénué d'une réelle interrogation.

La voiture plutôt que le train

Quant à la question de savoir si la peinture de Kevin apporte quelque chose de nouveau à l'histoire de l'art, tant Paul Bertemes que Robert Brandy la jugent non pertinente. «Ce qui compte est l'authenticité de son geste», note le galeriste. «Je ne me suis jamais attaché à suivre les courants artistiques sinon j'aurais dû changer 10 fois de pratique. Je n'avais pas envie d'être toujours le dernier wagon qui va décrocher», observe pour sa part le peintre. Venant d'un amateur de voitures, voilà qui somme toute est cohérent!

«Tel père, quel fils!» jusqu'au 19 mai 2017 chez mediArt, 31 Grand-Rue à Luxembourg. Ouvert du lundi au vendredi de 10 à 18 heures.

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