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Vient de paraître: Les enfants terribles
Culture 4 min. 26.11.2016 Cet article est archivé

Vient de paraître: Les enfants terribles

Gaston Carré publie "Retour en Barbarie"

Vient de paraître: Les enfants terribles

Gaston Carré publie "Retour en Barbarie"
Photo: Marc Wilwert
Culture 4 min. 26.11.2016 Cet article est archivé

Vient de paraître: Les enfants terribles

Marie-Laure ROLLAND
Marie-Laure ROLLAND
Dans son dernier roman, "Retour en Barbarie", Gaston Carré s'interroge sur l'attrait du djihad chez les jeunes.

Par Marie-Laure Rolland

Ce sont des visages jeunes, voire très jeunes qui s'affichent sur les écrans après chaque attentat terroriste signé Daesch. Un phénomène qui ne lasse pas de surprendre et auquel le journaliste et écrivain Gaston Carré consacre son dernier roman, «Retour en Barbarie».

Les lecteurs du «Luxemburger Wort» le savent:  Gaston Carré se plaît à psychanalyser l'actualité, à tenter de comprendre le surmoi qui agite notre monde, les ressorts psychologiques à l'œuvre dans les jeux de pouvoir. Ce qui l'intéresse n'est pas tant le reportage sur le terrain, dans le dur de la guerre et de sa réalité concrète, que l'observation de ce que cela dit de notre société et de ses contemporains.

A côté de son travail de journaliste, son œuvre d'écrivain lui ouvre une porte qui lui permet d'aller au-delà de l'actualité et de l'analyse de celle-ci. L'écriture romanesque est une manière d'entrer dans la psyché de personnages qui sont moins des êtres de chair et de sang que des archétypes qu'il questionne en même temps qu'il se questionne lui-même, comme il le faisait dans son précédent roman, «Retour à 
Jajouka» (Ed. L'Ecailler). L'auteur pose clairement la question dès le préambule: «Avons-nous, nous tous, engendrés des possédés?»

Le livre raconte à la première personne l'histoire de Marc, un père divorcé dont le fils est parti avec son copain Manuel faire le djihad en Syrie. «Le départ de Bruno, je le sus de suite, allait agir comme un attentat, comme un 
11-septembre intime. Dévastation, césure, altération. Plus rien ne serait sûr, pas même la filiation», confie Marc dès les premières pages. Alors que François, le père de Manuel, décide de partir à la frontière turco-syrienne pour essayer de récupérer les deux gamins, Marc reste étrangement apathique, comme sidéré par ce qui lui arrive. Il ne juge pas utile de prévenir son ex-femme de la disparition de leur fils. Elle le saura finalement par François. Il ne veut pas alerter les services de police. Il souhaite avant tout comprendre le choix de son fils et, somme toute, le laisser l'assumer. S'il a voulu partir en Syrie, pourquoi le faire revenir?

Un phénomène de miroir réfléchissant

La question de la filiation est centrale dans ce roman, comme le souligne le choix de Bruno comme prénom du fils djihadiste. Il s'agissait déjà du prénom du personnage central de «Retour à 
Jajouka», un homme qui part sur les traces de Brian Jones au Maroc, évoquant au passage sa jeunesse tumultueuse et enfumée dont lui reviennent les cris des transes orchestrées par les ryth
mes des Stones. De Woodstock à 
Mossoul, même combat?

La filiation remonte même d'un cran avec l'évocation d'un grand-père de Marc, un boulanger allemand. La barbarie nazie plane non loin de cet ancêtre dont une partie de la biographie pendant la Seconde Guerre mondiale reste mystérieuse.

Ainsi, le fils d'aujourd'hui tend un miroir à son père, lequel pousse très (trop?) loin ses réflexions dans la justification du crime. «On ne peut ricaner devant les mobiles de certains convertis, car pour excessive qu'elle soit, c'est une forme de pureté que cherchent les Hervé-
Djamel de la croisade djihadiste. Ils égorgent, ces jeunes-là, mais quand ils meurent ils ont le visage du Christ en croix. En croix, en paix, exaucé».

Fascination morbide

Cette forme de fascination pour la barbarie, que confesse le père, vaut au lecteur plusieurs passages qui racontent par le détail des scènes difficilement soutenables. Le premier chapitre commence au demeurant par la description de l'assassinat des passagers d'un bus par des Talibans dans une vallée de l'Hindu Kush en Afghanistan. Vidéo postée sur Youtube et que Marc retrouve sur l'ordinateur de son fils.

Ce récit de la barbarie est pesant pour le lecteur. L'auteur y revient à plusieurs reprises, dans un exercice dont on ne sait s'il relève de l'exorcisme ou de la fascination morbide. Heureusement, le personnage de Marc est bousculé par les personnes qui gravitent autour de lui. Ces collègues ou amis du narrateur sont journaliste, criminologue, psychologue... Ils interrogent à travers le prisme de leurs spécialités le phénomène djihadiste, élargissant le seul regard de Marc.

Lorsque l'histoire règle ses comptes

Le style baroque et ouvragé de Gaston Carré se déploie dans toute sa majesté sur cette histoire dont la toile de fond se joue entre Paris et Mossoul en passant par l'Afghanistan et l'Amérique, en brassant un siècle d'histoire depuis les accords Sykes-Picot. «L'Europe en 1916 avait coupé le Levant en pièces. Aujourd'hui, cent ans plus tard, ce sont les djihadistes qui tranchent, dans une fureur meurtrière qui n'est qu'un nouvel avatar d'un vieux ressentiment», écrit-il.

Que peut-il advenir de tout cela? L'auteur, lui, ne tranche pas, laissant le lecteur ruminer cette sombre histoire.

Gaston Carré: "Retour en Barbarie", édition La Différence, ISBN 978-2-7291-2287-4 298 pages, 17 euros.