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Une immersion sensorielle dans le quotidien des frontaliers
Culture 4 1 7 min. 21.10.2022
A La Massenoire à Esch-Belval

Une immersion sensorielle dans le quotidien des frontaliers

Mehdi Ahoudig et Samuel Bollendorff proposent une expérience immersive de photographie parlante sensorielle.
A La Massenoire à Esch-Belval

Une immersion sensorielle dans le quotidien des frontaliers

Mehdi Ahoudig et Samuel Bollendorff proposent une expérience immersive de photographie parlante sensorielle.
Crédit: Léa Cheymol I Esch2022
Culture 4 1 7 min. 21.10.2022
A La Massenoire à Esch-Belval

Une immersion sensorielle dans le quotidien des frontaliers

Mélodie MOUZON
Mélodie MOUZON
Mehdi Ahoudig et Samuel Bollendorff ont passé plus de deux ans aux côtés de frontaliers lorrains. Avec l'exposition "Frontaliers. Des vies en stéréo", ils proposent au public une expérience immersive et inédite à découvrir dès ce samedi et jusqu'au 5 février 2023.

«Les mineurs de fond lorrains d'autrefois ont été remplacés aujourd'hui par les frontaliers, qu'on pourrait appeler des ''comptables de fond''...». L'image est un brin provocatrice mais résume un des constats de l'étude de terrain menée pendant près de deux ans et demi par le réalisateur son et audiovisuel Mehdi Ahoudig et le photographe et cinéaste Samuel Bollendorff. Le résultat de leurs entretiens avec des frontaliers français est à découvrir dans l'exposition «Frontaliers. Des vies en stéréo» qui est à voir dès ce vendredi à La Massenoire à Esch-Belval.


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L'exposition, organisée par Esch2022, se veut immersive. Même si les deux initiateurs du projet ne veulent pas trop en dire pour laisser un effet de surprise, le public pourra découvrir «des photos monumentales et immersives» et un casque leur permettra de vivre «une expérience sonore à 360 degrés.»

Un travail débuté en 2020

Pour rendre compte pleinement de son enquête, le duo propose en effet un engagement physique au spectateur. Des photographies animées, des panoramiques composés à partir d’une multitude d’images, des vidéos incrustées dans des images fixes... L'objectif est de brouiller les pistes de perception, de mettre à distance le réel brut et «d’élaborer un univers à traverser au fil d’une expérience spatiale et temporelle, progressive et asynchrone.» L’engagement physique du spectateur et son immersion sonore visent à enrichir les images «pour créer une expérience de photographie parlante sensorielle.»

Mehdi Ahoudig et Samuel Bollendorf travaillent ensemble depuis une douzaine d'années. Ils ont décidé de braquer leur caméra et leur micro sur une communauté de frontaliers en particulier: ceux qui résident en Lorraine. Plus de 90% d’entre eux vivent en Meurthe-et-Moselle et Moselle, et notamment dans les huit communes de la Communauté de Communes Pays Haut Val d'Alzette d’Esch2022.

L'aventure du projet documentaire a débuté début 2020. Il ne s'agissait pas de produire une étude «sociologique» mais d’entreprendre plutôt «un voyage documentaire» en réalisant une étude de terrain audiovisuelle. «Pour cela, nous avons passé beaucoup de temps dehors», raconte Mehdi Ahoudig. «Principalement à Tressange, près de Bure, non loin de la frontière luxembourgeoise». 

Les deux artistes ont rencontré environ 80 personnes. «Nous sommes d'abord allés à la rencontre des personnes qu'on croisait pour leur expliquer notre démarche et leur demander les réalités de la vie d'un frontalier», explique Mehdi Ahoudig. «La première étape a été de réaliser un enregistrement sonore. C'est moins intimidant que la présence d'une caméra. On accède plus facilement à la parole quand elle est affranchie des regards», confie Samuel Bollendorff. La caméra s'est invitée par la suite.

Une typologie des frontaliers

Au total, il leur aura fallu plus de deux ans d'étude sur le terrain pour recueillir l'ensemble de ces témoignages. «Une telle démarche, cela demande du temps car il faut construire une relation de complicité pour pouvoir entrer dans l'intimité de nos interlocuteurs», explique Samuel Bollendorff. A partir de ce matériel, ils ont tenté de dresser une typologie des frontaliers et présentent, dans le cadre de l'exposition, leurs rencontres avec une douzaine de personnes. 

Un film documentaire intitulé «Il était une fois dans l'Est» accompagne ce travail sonore et photographique. Il sera diffusé prochainement à la télévision française sur France 3 ainsi que dans différents cinémas. 

De ces nombreuses heures passées dans les lieux de vie des frontaliers lorrains, les deux artistes retiennent un «territoire très contrasté»: d'un côté, «ceux qui ont décidé de passer la frontière chaque jour pour gagner plus d'argent et vivre d'une manière plus confortable» et de l'autre, «ceux qui se sont refusés à traverser cette frontière pour diverses raisons comme le temps passé dans les transports ou la différence de management.»

«Un statut particulier»

La question de l'Europe s'est également retrouvée au coeur de leur enquête. «Les frontières ont été abolies au sein de l'Union européenne mais le travail en a réinstauré», souligne le cinéaste Samuel Bollendorff. «Frontaliers, c'est un statut un peu particulier. Ce ne sont pas vraiment des travailleurs détachés, mais pas vraiment non plus des immigrés, même s'il y a des thématiques et des propos propres à l'immigration qui reviennent dans les discours. On ne les considère pas comme des Luxembourgeois sur leur lieu de travail et dans leur pays, ils ont un statut de nouveaux fortunés. C'est une expérience de vécu un peu différente de la frontière».

Leur travail de terrain a mis également en évidence un territoire lorrain très marqué, qui peine à suivre son voisin luxembourgeois en matière d'emploi. «Je vis à Paris mais étant franco-luxembourgeois, je connais les problématiques liées à l'attractivité du Luxembourg. Mehdi, lui, vient de Marseille. Il a donc découvert tout cela.» Le duo voulait travailler sur l'héritage lorrain, ce «territoire minier» qui côtoie le «pays des banques.»

Un questionnement sur le système

Les deux curateurs de l'exposition ont passé plus de deux ans aux côtés de dizaines de frontaliers lorrains.
Les deux curateurs de l'exposition ont passé plus de deux ans aux côtés de dizaines de frontaliers lorrains.
Crédit: Esch2022

C'est de là qu'est née l'allégorie du «comptable de fond», qui a remplacé le mineur . «Les corons ont été abandonnés en Lorraine pour laisser place à des lotissements pour frontaliers qui fleurissent tout le long de la frontière», image Samuel Bollendorff. «Ils mettent leurs enfants dans la crèche de leur entreprise, leur employeur devient parfois leur banquier,... On retrouve ici le mode de fonctionnement paternaliste du passé minier. L'asservissement qui caractérisait le travail à la mine recommence en quelque sorte avec le secteur de la finance. Cela pose un questionnement plus large du système.»

On l'aura compris, si l'exposition veut avant tout proposer un point de vue humain et immersif sur le quotidien des frontaliers lorrains, l'engagement social et politique des deux artistes transparaît également. «Notre objectif n'était pas de présenter ces frontaliers comme des victimes. Ce n'est pas le cas. Mais ils sont pris dans une course effrénée qui les dépasse parfois. Nous ne portons pas de jugement là-dessus. Nous voulions par contre montrer à travers notre travail les deux facettes de la médaille d'une vie de frontalier, selon le côté de la frontière où l'on se trouve...».


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