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«Superjhemp Retörns» veut renouer avec le public luxembourgeois

«Superjhemp Retörns» veut renouer avec le public luxembourgeois

Illustration: Samsa Film
Culture 1 19 min. 25.09.2018

«Superjhemp Retörns» veut renouer avec le public luxembourgeois

Le film «Superjhemp Retörns» sortira dans les cinémas du Luxembourg le 24 octobre prochain. Claude Waringo, co-fondateur de Samsa Film, société de production responsable du projet, nous raconte la genèse de cette adaptation dont l'objectif est de renouer avec le public du Grand-Duché, en lui racontant une histoire bien luxembourgeoise.

Propos recueillis par Jean Vayssières

À Bertrange, devant le siège de Samsa Film, on se prépare pour la sortie prochaine du film: difficile de ne pas remarquer la voiture aux couleurs de Superjhemp stationnée sur le parking, ou l'affiche promotionnelle derrière la vitre de l'étage. Adapté des bandes dessinées de Roger Leiner et Lucien Czuga, ce long-métrage à 3,5 millions d'euros sortira bientôt dans les salles obscures; pour l'occasion, Claude Waringo, co-fondateur et producteur chez Samsa, nous parle des coulisses du projet. 

  • Comment l'idée de réaliser un film Superjhemp est-elle née?

J'étais moi-même initiateur du projet, dans le sens où je cherchais des sujets luxembourgeois susceptibles d'intéresser le public. J'avais l'idée de produire ce film depuis un certain moment mais il me fallait évidemment, dans un contexte luxembourgeois dans lequel le choix de réalisateurs n'est pas énorme, quelqu'un qui puisse le réaliser dans le cadre d'un certain budget. Il fallait quelqu'un qui s'y connaisse en effets spéciaux, car il ne s'agissait pas de les faire produire à l'étranger.

  On a décidé de prendre les personnages principaux et de réinventer une histoire complète

C'était il y a cinq ans je crois, au FilmFest du Luxembourg. J'ai vu le court métrage d'un jeune luxembourgeois, Felix Koch, et me suis dit qu'il avait les compétences requises. J'ai également aimé son approche des personnages: elle était d'un certain comique, tout en conservant une profondeur. J'ai proposé à Felix d'écrire l'histoire et de la réaliser et il s'est avéré, ce que je ne savais pas, que les bouquins de Superjhemp avaient accompagné toute sa jeunesse, donc il connaissait par cœur la bande dessinée, les personnages, etc... il cherchait aussi un sujet de premier long-métrage, ce qui n'est jamais facile. 

Alors on a commencé à réfléchir ensemble sur une histoire. On s'est vite rendu compte que les bandes dessinées en soi, de toutes petites histoires qui courent sur trois pages maximum, étaient très proches d'une réalité luxembourgeoise qui datait, puisque ça a été écrit il y a vingt ou trente ans. On a décidé de prendre les personnages principaux et de réinventer une histoire complète autour de Superjhemp. On est arrivés à une histoire qui dure une heure et demie et qui, je trouve, est assez bien trouvée.

  • Pourquoi adapter Superjhemp au cinéma ?

C'est une longue discussion, qui dure depuis des années au Luxembourg: quel film peut-on faire en luxembourgeois pour un public luxembourgeois ? Pas mal de gens se disent que le Luxembourg n'a pas d'histoires à raconter, que ce petit pays restreint les récits. En tant que producteur, dans ce cas, on commence par lire pas mal de bouquins d'auteurs luxembourgeois. 

Le producteur Claude Waringo dans son bureau, dans les locaux de Samsa Film.
Le producteur Claude Waringo dans son bureau, dans les locaux de Samsa Film.
Photo: Jean Vayssières

Il m'a semblé que Superjhemp faisait quand même partie de la littérature, même si c'est une bande dessinée. C'est quelque chose que pas mal de gens connaissent, je dirais même pratiquement tout le monde, les luxembourgophones en tout cas. Après, il fallait trouver un point de vue intéressant sur le personnage, surtout dans notre époque moderne: ça ne sert plus à rien de raconter Superjhemp avec Jean-Claude Juncker. Tout l'enjeu, c'était ça: trouver une situation dans laquelle le Superjhemp que tout le monde connaît, avec ses forces et ses faiblesses -car ce n'est pas un super héros américain, on se fout aussi un petit peu de notre propre gueule- puisse s'intégrer dans une histoire complète qui dure une heure et demie. 

  Ca ne sert plus à rien de raconter Superjhemp avec Jean Claude Juncker

Le film a été montré à très peu de gens. Lucien Czuga l'a vu après avoir été consultant sur le scénario. Ce que lui en a pensé, je ne sais pas si c'est à moi de le dire; mais il est à nos côtés à 100% pour défendre le film. Malheureusement l'un des deux auteurs est mort, on a discuté avec lui avant son décès et il nous a donné son accord, mais il n'avait pas lu le scénario terminé. Lucien l'a lu et nous a soutenus sur un certain nombre de détails: la langue, le positionnement du personnage dans un Luxembourg fictif, le «Petit-Duché»... Sans en dire beaucoup plus, Lucien est ravi.

  • Superjhemp ressemble beaucoup au Superdupont francais, créé par Marcel Gotlib. Ce dernier parodie le patriotisme à outrance, en jouant avec les symboles de la culture française. Est-ce également l'objectif de Superjhemp, que l'on peut voir aux côtés de la Gëlle Fra, ou dans l'affaire du Bommeleeër?

Je crois que l'envie des deux auteurs était vraiment de croquer le Luxembourg. Superdupont est davantage concentré sur les personnages. Il y a quand même dans Superjhemp une volonté absolue de coller à la réalité luxembourgeoise, qui est un peu spéciale, tout en la retravaillant de façon moins parodique que Superdupont.

J'espère franchement que le message passera. Ce n'est pas en toute première couche, mais en deuxième ou en troisième. C'est pour ça que je me dis que ce film ne peut pas être entièrement compris en un seul visionnage. C'est un peu comme les Astérix: on dit toujours que quand on le lit à sept ans, on n'y voit pas les mêmes choses qu'à 60, et j'espère franchement qu'on a réussi à faire la même chose, en partie. 

On peut voir les choses du pur point de vue de l'histoire: un homme, une femme, un enfant et ce qui se passe entre eux, dans un contexte très typiquement luxembourgeois. L'idée était aussi de raconter une histoire qui tienne la route entre ce qu'un vieux couple, entre guillemets, peut encore vivre avant d'être pris dans une histoire plus grande que la leur. C'est aussi l'histoire d'un père et de son fils, qui n'ont pratiquement pas de contacts et vont apprendre à se connaître. J'espère franchement que l'on a réussi à reprendre les schémas de la bande dessinée tout en racontant une histoire humaine intéressante.

  • Le film porte donc un message, en filigrane ?

C'est un film qu'on a fait pour le plus grand nombre, on n'appelle pas à la révolution ou quoi que ce soit [rires]. Mais par petites touches, il parle du Luxembourg d'aujourd'hui. Ce ne sera pas facile avec les sous-titres français: je n'ai jamais autant transpiré en essayant de trouver les bonnes formulations pour le sous-titrage. Normalement ce sont des professionnels qui le font et moi je le découvre le jour de la première. Mais là, une blague sur trois est hyper spécialisée sur le Luxembourg, ne serait-ce que le jeu sur le nom des marques par exemple: un francophone aura beaucoup de mal à le comprendre. 

Il y a quand même dans Superjhemp une volonté absolue de coller à la réalité luxembourgeoise, qui est un peu spéciale

Pour la traduction, on a essayé de coller le plus possible aux blagues originelles. Il est clair qu'un francophone ne verra pas le même film: on a fait de notre mieux et je vous incite à venir le voir, car le film contient notre interprétation du Luxembourg: nos personnages, notre Premier ministre, le Grand-Duc... mais beaucoup de blagues sont difficiles à comprendre une fois traduites. 

À un moment donné s'est posée la question du sous-titrage en général: on le fait ou pas ? J'ai toujours pensé qu'il fallait essayer de le faire, sachant que le nombre de francophones dans le pays est quand même important et qu'il ne faut pas se fermer de portes. Je pense au public luxembourgeois dans le sens le plus large. C'était la bonne solution. Après on verra si on fait des traductions anglaises et caetera, mais pas pour l'instant: il est uniquement sous-titré en français.

  • La film a été tourné et post-produit à 100% au Luxembourg. Il s'agit d'un parti pris ?

En réalité, il l'a été à 95%. Il y a certaines choses qu'on a dû faire en Belgique par exemple, car la Belgique est co-productrice du film avec environ 10% du financement et, quand on a une coproduction avec un pays, il faut dépenser un peu d'argent chez eux. On est en train de faire le mixage et l'étalonnage là-bas, une petite partie de la postproduction en somme. 

Les effets spéciaux sont 100% luxembourgeois: ça c'est important, car c'est le plus gros montant dans la postproduction. C'est tellement luxembourgeois qu'on a même une coproduction à l'intérieur même du Luxembourg, avec la boîte qui fait les effets spéciaux. Ils sont revenus en coproduction en remettant une partie de ce qu'ils gagnent dans le film. Ils ont voulu vraiment montrer ce qu'ils savent faire, car ce genre d'effets spéciaux n'ont jamais été faits au Luxembourg.

  • Comment le casting s'est-il déroulé ?

Heureusement qu'on s'est mis d'accord avec Luc' (Lucien Czuga, ndlr) dès le départ. Selon lui et Roger, quand il était encore en vie, Superjhemp ne pouvait être joué que par un seul comédien. Ça posait deux problèmes: d'abord, ce comédien a aujourd'hui environ 58 ans, contrairement au personnage de la bande dessinée qui est beaucoup plus jeune. Ensuite, il est l'un des plus gros comédiens luxembourgeois en Allemagne: André Jung. 

«C'était l'une des conditions de Lucien Czuga et de Roger Leiner pour me donner les droits: André Jung en tant que Superjhemp, et Luc Feit dans le rôle du commissaire un peu barjo».
«C'était l'une des conditions de Lucien Czuga et de Roger Leiner pour me donner les droits: André Jung en tant que Superjhemp, et Luc Feit dans le rôle du commissaire un peu barjo».
Illustration: Samsa Film

Je suis allé le voir quand il était encore à Munich, dans le plus grand théâtre de la ville. Il venait de jouer le rôle principal dans un Shakespeare. On est allés manger ensemble après: il y avait des gens autour de nous, des copains à lui, alors je lui ai proposé d'aller fumer une cigarette. Je lui ai dit: «J'ai un truc impossible à te demander, mais si jamais tu pouvais me dire oui, je serais l'homme le plus heureux du monde. Est-ce que tu serais d'accord pour jouer Superjhemp ?». Il sortait d'un Shakespeare, quand même ! [rires]. Il m'a regardé, il m'a dit «Tu me donnes une cigarette?», j'ai répondu oui, et il m'a dit «D'accord je vais le faire». C'était aussi simple que ça, finalement. 

C'était l'une des conditions de Luc et de Roger pour me donner les droits: André Jung en tant que Superjhemp, et Luc Feit dans le rôle du commissaire un peu barjo. On a eu les deux, c'était la base du deal. Le projet n'était pas donné à la base: ni financièrement, ni au niveau des conditions artistiques. Comme je le disais, on a aussi dû jouer avec le fait qu'André a un certain âge. Dans la bande dessinée, les enfants sont très petits, ils ont cinq ou sept ans. À son âge, ça ne marchait plus vraiment. On a donc inventé un personnage devenu adolescent, et à partir de là on a travaillé toute l'histoire d'un Superjhemp disparu il y a trente ans, qui doit revenir, d'où le titre «Superjhemp Retörns». 

  • Ne craignez-vous pas qu'une nouvelle histoire, inventée de toutes pièces, puisse être mal reçue par certains ?

Je crois franchement qu'on a très bien réussi. J'ai vu les réactions des premiers amis, sur Facebook, qui sont tous de vrais «Superjhempophiles». Je les ai vus aussi à Contern, dans une grande expo de bande dessinée au Luxembourg. Luc' y était aussi, et on a vendu des affiches. C'est la première fois qu'on vend des affiches ! C'est un truc incroyable. Quand on demande cinq euros pour des affiches, normalement les gens n'en veulent pas ! 

Je crois que l'esprit Superjhemp est dans le film

Là, les vrais «Superjhempophiles» venaient et disaient: «J'ai 39 albums, il me manque juste le 40ème !», et tous aimaient déjà l'affiche. Pourtant, ce qui est le plus compliqué, c'est de mettre un vrai visage dans un costume qui existe déjà. Et ils ont tous adhéré. Je crois que l'esprit Superjhemp est dans le film, donc je ne crois pas qu'on aura beaucoup de critiques de ce côté-là. Peut-être sur d'autres aspects, il est trop tôt pour le savoir !

  • On dirait qu'il y a un vrai engouement pour ce film au Luxembourg.

J'ai vu ce matin même que la bande-annonce sur Facebook avait été vue 16.000 fois, ce qui n'est pas rien au Luxembourg. Je me dis que si 16.000 personnes voient la bande-annonce, sans une seule critique dans les commentaires... s'ils viennent tous à deux, ça fait déjà 32.000 entrées... c'est pas mal ! [rires]. Mais bien sûr, je ne veux pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. On a une vingtaine de sponsors, et c'est la première fois de ma vie que je vois des sponsors d'accord pour financer une partie du film. Normalement, un sponsor, il nous donne cinq pots de yaourt gratos. Là, ils mettent de l'argent frais, du cash, ils font des virements ! Ils n'en donnent jamais.

En fait, on a fait du product placement (placement de produit, ndlr). Évidemment, puisque dans la bande dessinée, tout se joue sur la déformation des marques luxembourgeoises. Les cinémas Kinepolis, la bière Simon qui devient Sibon... On retrouve ça dans le film, donc les marques devaient être d'accord de voir leur logo déformé à l'écran.

Tous ces gens vont faire des efforts lors de la sortie du film: des concours, des places pour l'avant-première... Volkswagen sort une golf spéciale Superjhemp ! Ils vont produire une voiture Superjhemp ! Les bus Emile Weber vont habiller un bus entier, qui va circuler dans Luxembourg Ville pendant trois semaines. Gulf, le mazout, va habiller un camion citerne ! Dans tous les points de vente de la BIL (Banque Internationale à Luxembourg), il y a des écrans pour diffuser la bande-annonce. Il y a des trucs comme ça, pour lesquels je me suis dit: «mais... c'est juste pas possible». Pourtant ça se passe, parce que les gens ont envie de faire partie du truc. Je me dis que si l'engouement est déjà présent au niveau des sponsors, j'imagine que le public va suivre. Mais encore une fois... je croise les doigts ! On n'est sûrs de rien.

  • Le Luxembourg possède-t-il les moyens et le savoir-faire pour réaliser des effets spéciaux?

On aurait pu faire ce film avec un million de plus. Je dirais même deux de plus, sans aucun problème ! Là, le but était de trouver le bon équilibre entre les moyens du film en général et les effets spéciaux. Ce bon équilibre, c'était 350.000€. C'est le coût des effets spéciaux, sachant que Naco productions, qui est l'un des coproducteurs, a remis une grosse partie dans le film.

«À Contern, dans une grande expo de bande dessinée au Luxembourg, [...] on a vendu des affiches. C'est la première fois qu'on vend des affiches ! C'est un truc incroyable. Normalement les gens n'en veulent pas !»
«À Contern, dans une grande expo de bande dessinée au Luxembourg, [...] on a vendu des affiches. C'est la première fois qu'on vend des affiches ! C'est un truc incroyable. Normalement les gens n'en veulent pas !»
Illustration: Samsa Film

C'est quelque chose qu'il faut avoir en tête quand on écrit le scénario, parce que les effets spéciaux, ça se paye par plan et même par image. On avait au départ 180 plans qui devaient être traités par les effets spéciaux, à la fin du tournage. On s'est dit que ce serait impossible de rentrer dans le budget donc on a coupé 60 plans, et il en reste à peu près 120 aujourd'hui, ce qui est énorme pour un film luxembourgeois. Même si dans une grande production hollywoodienne, il y en a peut-être... 20 fois, 30 fois plus ? 

Leur complexité est évidemment moindre ici: il s'agissait principalement de faire voler un homme en faisant en sorte qu'il soit reconnaissable. Il n'était pas question de faire voler une espèce de poupée ou quoi que ce soit, même si c'est une technique qu'on a utilisée. Et là, on entre vraiment dans l'écriture du film: il ne faut pas dépasser le nombre de plans qui comportent des effets spéciaux. Mais c'est justement ça qui est intéressant aussi: dans l'écriture, on prévoit déjà ce qu'on devra faire plus tard et on sait qu'il y a une limite à ne pas dépasser. Toute création est toujours plus intéressante avec des limites.

  • Le budget a-t-il été compliqué à respecter ?

Très compliqué: nous n'avons eu que 30 jours de tournage, ce qui est très très peu. Nous n'avons pas fait une seule heure supplémentaire, ce qui faisait partie du deal avec le réalisateur. Le soir, à l'heure où on devait arrêter, c'est pas qu'on coupait l'électricité... mais presque, donc certains plans n'ont pas été tournés et il a fallu trouver des solutions.

 Pas une seule heure supplémentaire: le soir, à l'heure où on devait arrêter, ce n'est pas qu'on coupait l'électricité... mais presque

Félix a fait un travail gigantesque, incroyable. Il a réussi à raconter son histoire en très peu de jours de tournage. Le problème c'est que c'est toujours compliqué: quand le public entend parler de 3,5 millions d'euros, il se dit que c'est beaucoup d'argent, je m'en rends absolument compte. Mais c'est différent quand on rentre dans le détail de l'endroit où va cet argent. C'était un film compliqué, avec la mise en place d'effets spéciaux sur le plateau -puisque pour faire voler quelqu’un il faut aussi des câbles et du matériel-, donc parfois on faisait trois plans par jour, puis il fallait en faire 40 le lendemain pour rattraper le retard. Pour l'instant, on demande beaucoup à nos techniciens et à nos réalisateurs, pour démontrer qu'il y a un certain genre de film ou de série qui peut se faire au Luxembourg, qu'il y a un savoir-faire.

  • Le film sera-t-il distribué à l'étranger ?

J'espère, mais je ne crois pas. Si une sortie est envisageable, je dirais qu'elle se ferait plutôt en Allemagne, c'est d'ailleurs là-dessus que l'on commence à travailler un peu: culturellement, c'est quand même le plus proche de ce qu'on pourrait traduire. Mais pour ça, il faudrait qu'on fasse un vrai box-office au Luxembourg. S'il existe un intérêt pour l'étranger, je peux le susciter en leur disant «regardez, voici un film qui a eu un gros succès, imaginez qu'on puisse sortir ça en Allemagne». Mais je connais le marché depuis 30 ans, je sais ce qu'ils vont me répondre: "vous racontez des histoires luxembourgeoises, comment voulez-vous que ça intéresse un Hambourgeois ou un Munichois ?".

Pourtant ce qui m'importe pour ce film, comme pour les autres que l'on a déjà fait, c'est qu'il suive l'exemple de la Flandre. Quand on crée un film en français en Wallonie, on ne dit surtout pas que c'est un film belge, sinon les francophones ne vont pas le voir. À la limite, on dit que c'est un film français, avec si possible un casting français. En Flandre par contre, quand on sort un film en flamand, on le précise en gros sur l'affiche et tous les Flamands vont le voir, parce qu'ils font un autre genre de cinéma depuis des années. Ils font des films pour les Flamands, avec des histoires de chez eux. 

La Wallonie a toujours lorgné sur la France. Le financement des films francophones en Belgique vient en grande partie de la France, donc ils prennent des comédiens français et racontent des histoires universelles, qui peuvent s'exporter un peu partout, à part l'exception des frères Dardenne, qui sont des films d'art et essai pour un petit nombre de gens. Les Flamands, on leur a un peu craché dessus pendant des années en disant qu'ils font leurs trucs dans leur coin; mais en attendant, ils ont réussi à tisser un contact avec leur public. 

 On a perdu le contact avec le public luxembourgeois. J'ai décidé que j'avais envie, de temps en temps, de revenir à ce cinéma-là

Superjhemp et d'autres films que j'ai produits, comme «Eng nei Zäit» ou «Doudege Wénkel», sont des films pour le public luxembourgeois. On peut me dire ce qu'on veut: d'accord, ça coûte 2,5 millions d'euros au Film Fund, mais ce sont des films qui nous permettent de garder le contact avec notre public. Parce que le jour où le public va dire, comme en Wallonie, «oh c'est un film luxembourgeois, je ne vais surtout pas le voir", on est morts. Je dirai au ministre responsable d'arrêter le fond de soutien, il ne servira plus à rien: on est pas là pour produire et financer des films français, anglais ou irlandais. Il faut faire les deux. 

C'est totalement nécessaire, et je crois que ça a été sous-évalué pendant des années. Par nous y compris: on a coproduit une quarantaine de longs-métrages français, on est allés dans tous les grands festivals du monde, mais on a perdu le contact avec le public luxembourgeois. J'ai décidé que j'avais envie, de temps en temps, de revenir à ce cinéma-là. Le cinéma luxembourgeois, ce n'est pas seulement quelque chose qui coûte de l'argent et que l'on projette deux semaines au cinéma Utopia: ça peut aussi être un film qui sort largement et plaît à tout le monde.

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