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"Street Ghosts" de Paolo Cirio à Luxembourg: Les fantômes de Google Street View
Culture 5 min. 20.10.2016

"Street Ghosts" de Paolo Cirio à Luxembourg: Les fantômes de Google Street View

Paolo Cirio replace en situation réelle des photos prises par Google Street View pour interroger la frontière 
entre sphère publique et privée.

"Street Ghosts" de Paolo Cirio à Luxembourg: Les fantômes de Google Street View

Paolo Cirio replace en situation réelle des photos prises par Google Street View pour interroger la frontière 
entre sphère publique et privée.
Photo: Lex Kleren
Culture 5 min. 20.10.2016

"Street Ghosts" de Paolo Cirio à Luxembourg: Les fantômes de Google Street View

Marie-Laure ROLLAND
Marie-Laure ROLLAND
Sept ans après la levée de boucliers suscitée par la venue de Google Street View à Luxembourg, voici que surgissent des fantômes du passé. L'artiste new-yorkais Paolo Cirio a installé 35 «Street Ghosts» dans les rues de la capitale. Qu'en pensent les gens aujourd'hui? Nous avons posé la question à l'artiste.

Interview: Marie-Laure Rolland

De drôles de silhouettes ont envahi la ville de Luxembourg depuis quelques jours. On les trouve devant la Poste ou la pâtisserie Namur, au détour de l'Hôtel Cravat ou de l'Office du tourisme. Après New York, Hong Kong ou Berlin, les «Street Ghosts» de Paolo Cirio sont dans le pays. Nous avons rencontré l'artiste américain, venu spécialement de New York pour inaugurer ce projet.

Paolo Cirio, qui sont ces 35 «Street Ghosts» que l'on peut découvrir sur les murs de la ville?

Ce sont des images que j'ai récupérées sur internet en regardant Luxembourg sur Google Street View. Les silhouettes ont été collées à l'endroit où elles ont été photographiées par Google.

Pourquoi ce projet?

Ce qui m'intéresse est de replacer ces images virtuelles dans le réel. Cela pour provoquer des discussions: qu'est-ce qui est public? Qu'est-ce qui est privé? L'art peut aider à mettre en évidence certains phénomènes qui nous dépassent.

Vous habitez à New York. Etes-vous venu au Luxembourg pour repérer les lieux?

Non. J'en ai discuté avec Sabine Dorscheid, la directrice artistique de l'International Kunstverein Luxembourg qui a commandé ce projet et en a supervisé la réalisation pratique. Nous avons convenu de nous concentrer sur le centre de la capitale afin que les «Street Ghosts» soient bien visibles. Pour le reste, il me suffisait de travailler à partir des données récupérées sur internet.

Sur quels critères avez-vous sélectionné telle ou telle personne?

Cela dépendait de l'endroit, des couleurs, du positionnement de la silhouette dans l'espace. C'est aussi un projet photographique donc il fallait que les images soient intéressantes.

Encore fallait-il que les propriétaires des immeubles acceptent de coller ces images sur leurs murs. Ont-ils été faciles à convaincre?

C'est un gros travail qui a été pris en charge par l'IKV. Cela n'a pas été simple. Les occupants des immeubles ne sont pas forcément les propriétaires. Par ailleurs, tous les propriétaires n'acceptent pas de jouer le jeu. Certains craignaient les réactions de Google.

Rencontre avec l'un des 335 «Street Ghosts» devant l'hôtel Cravat.
Rencontre avec l'un des 335 «Street Ghosts» devant l'hôtel Cravat.
Photo: Lex Kleren

Vous n'avez pas demandé l'autorisation de Google pour utiliser ces images. Cela vous a-t-il valu des ennuis de sa part?

Non, le groupe ne m'a jamais contacté. La stratégie marketing de Google est de miser sur son image «sympa». Donc il m'a laissé tranquille. Ce n'est pas le cas de Facebook qui a stoppé l'un de mes projets en me menaçant de procès. J'avais réuni sur un site un million de photos et d'infos privées récupérées sur Facebook. Cela avait suscité beaucoup de réactions des personnes concernées.

Dans l'une de vos prises de position, vous comparez Google Street View à un «énorme parasite social» qui vit sur le dos des gens....

Google prend des photos sans demander d'autorisation et sans payer pour cette information dans l'espace public. En ce sens, il est un parasite qui parvient à se faire énormément d'argent sur le dos de la société.

En quoi ce projet artistique peut-il remettre en cause cet état de fait?

Je récupère ces images et les replace à l'endroit où elles ont été prises. C'est un acte de recontextualisation qui doit amener les gens à se demander qui est propriétaire de ces photos. Est-ce Google? Est-ce la personne prise en photo? Est-ce moi? Cela soulève aussi la question de la perception des images. Lorsqu'on voit son image sur son smartphone, on a l'impression que c'est privé. Lorsqu'elle est affichée sur un mur dans l'espace public, on perçoit physiquement que l'on n'est plus maître de son image.

Le député Mars di Bartolomeo a été pris en photo à côté du «Street Ghost» de la Chambre des députés et la photo a été diffusée par son collègue Serge Wilmes sur Twitter. Au fond, les gens trouvent cela plutôt ludique, non?

J'ai quand même l'impression que la sensibilité sur ces questions évolue, qu'il y a un travail d'éducation qui porte ses fruits. L'utilisation de Snapchat par les jeunes est une forme de réaction. Même Google a évolué. Maintenant, ils floutent les visages, ce qu'ils ne faisaient pas avant.

Un artiste peut-il vivre aujourd'hui sans compte Facebook ou autre média social?

Non. J'ai un compte Facebook mais je ne publie rien de privé. Je m'en sers comme d'un téléphone.

Vous considérez-vous comme un artiste engagé?

Je fais ce que l'on appelle de «l'impact art». Comme beaucoup d'artistes de ma génération – comme Ai Wei Wei pour citer un exemple connu – j'essaye de contribuer à faire évoluer les choses dans une optique positive, sans idéologie, de manière pratique.


Un nouvel acteur culturel

(mlr) - L'exposition «Street Ghosts», à découvrir jusqu'au 15 janvier 2017, a été initiée par un tout nouvel acteur sur la scène culturelle: la International Kunstverein Luxembourg (IKL). Celle-ci est présidée par Daniel Tesch. L'ancienne galeriste Martine Schneider-Speller en est la vice-présidente. La direction artistique revient à Sabine Dorscheid qui a eu l'idée de mettre sur pied cette structure. «Ce sont les membres qui décident des projets artistiques menés. Ils doivent pouvoir s'y identifier, sans considération commerciale», dit-elle.


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