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"Sixty8" de Andy Bausch sur les écrans: L'heure de gloire des «Rusty Boys»
Culture 6 2 6 min. 29.09.2017

"Sixty8" de Andy Bausch sur les écrans: L'heure de gloire des «Rusty Boys»

"Sixty8", le nouveau documentaire de Andy Bausch

"Sixty8" de Andy Bausch sur les écrans: L'heure de gloire des «Rusty Boys»

"Sixty8", le nouveau documentaire de Andy Bausch
Photo: Samsa Films
Culture 6 2 6 min. 29.09.2017

"Sixty8" de Andy Bausch sur les écrans: L'heure de gloire des «Rusty Boys»

Dominique NAUROY
Dominique NAUROY
Des manifs, des hippies, du rock et des filles: Andy Bausch ne trahit pas le mythe dans «Sixty8». Son nouveau documentaire remonte le temps pour s'arrêter cette fois au tournant des années 60 et 70, lorsqu'une partie de la jeunesse luxembourgeoise a voulu faire son mai 68.

Par Marie-Laure Rolland

Des manifs, des hippies, du rock et des filles: Andy Bausch ne trahit pas le mythe dans «Sixty8». Son nouveau documentaire remonte le temps pour s'arrêter cette fois au tournant des années 60 et 70, lorsqu'une partie de la jeunesse luxembourgeoise a voulu faire son mai 68.

«A l'époque j'avais neuf ans. Je jouais aux cowboys et aux indiens et j'écoutais France Gall». Le réalisateur Andy Bausch n'a aucun souvenir de la révolte de mai 68 en France. A observer son look – jean, santiags et casquette américaine – il en est resté à sa période cowboys et n'a pas cédé aux sirènes des hippies. Pourquoi dès lors s'intéresser à cette période? «Pour la musique de cette décennie, qui fait partie de mon univers. Et aussi l'envie de savoir: est-ce qu'ils se marraient à cette époque?».

Cette question, il l'a posée à quelque 25 témoins qui ont vécu le «mai 68 luxembourgeois» en avril 1971, soit trois ans après leurs petits camarades du quartier latin. «Les choses mettent toujours du temps à arriver au Luxembourg. Et puis il ne faut pas oublier que nous n'avions pas d'étudiants à l'époque. Ils étaient à l'étranger», rappelle l'un d'eux.

Pour la jeune génération, les noms de ces témoins n'évoqueront sans doute pas grand-chose. Aucune indication ne précise ce que sont devenus ces anciens maoïstes, trotskistes ou autres sympathisants qui rêvaient de refaire le monde. Mais au fond, était-ce bien nécessaire? Le documentaire d'Andy Bausch se limite au récit de la rébellion. Pas vraiment à sa mise en perspective historique ni à ses répercussions jusqu'à aujourd'hui. «Il faut bien faire des choix pour tenir dans les 84 minutes», se justifie-t-il. On ne se refait pas, pourrait-on ajouter. C'est du «light» mais qui a le mérite d'attirer l'attention sur une période de notre histoire qui reste encore largement à écrire.

Où sont les femmes?

Les anciens reconnaîtront dans ces «rusty boys» (André Jung figure d'ailleurs parmi les acteurs de l'époque) des personnalités qui ont fini par se ranger dans le secteur public, comme profs notamment, ou qui sont devenus avocats ou artistes.

Tous, ils s'enflamment devant la caméra au récit de leur jeunesse rebelle: de l'ancien directeur du Grand Théâtre Frank Feitler à l'écrivain Lambert Schlechter en passant par le musicien Luke Haas (entre-temps décédé), l'avocat Gaston Vogel, les artistes Anne Weyer et Berthe Lutgen ou encore l'une des figures emblématiques de la lutte lycéenne de l'époque, l'historien Lucien Blau. La révolte a tourné court assez rapidement. «On jouait à la révolution», concède un témoin. Pourtant, certains sont intarissables sur leurs faits d'armes. Au risque de lasser le spectateur par le récit de blagues de potaches somme toute universelles.

Des scènes interprétées par des acteurs "rejouent" l'ambiance qui régnait dans les lycées à l'époque du "Wullmaus".
Des scènes interprétées par des acteurs "rejouent" l'ambiance qui régnait dans les lycées à l'époque du "Wullmaus".
Photo: Samsa Films

Quelques purs et durs sont restés sur les barricades: l'avocat Gaston Vogel, à l'époque président du Comité Vietnam et de l'ASSOSS des étudiants, l'écrivain Lambert Schlechter dont l'anticléricalisme notoire ne s'est pas émoussé, ou encore l'ancien député Déi Lènk André Hoffmann.

Lorsque l'on glisse au réalisateur qu'il y a très peu de femmes parmi ses témoins, à une période charnière de la libération sexuelle, il concède qu'il aurait pu davantage creuser le sujet. Il indique avoir cherché à contacter l'une des grandes figures féminines de l'époque, Flo Weimerskirsch, mais qu'elle n'a pas donné suite.

La journaliste Claude Wolf avait 18 ans en avril 1971. En marge de la projection à la presse du film, elle nous a confirmé que les filles restaient pour la plupart en retrait. «Je me souviens que nous regardions passer la manif d'avril 1971 de nos fenêtres. Cela nous paraissait extraordinaire», dit celle qui était alors au Lycée de jeunes filles à Esch.

La bande son des Sixties

La chronique de ces années «Sixty8» commence à Paris. Des images d'archives montrent le quartier latin en ébullition. «CRS-SS», «Sous les pavés, la plage», «Faites l'amour pas la guerre»... les slogans sont arrivés jusqu'au Luxembourg, retransmis par les émissions de télévision aussi bien que par les jeunes Luxembourgeois qui étudiaient à l'époque à Paris. Le film fait allusion à ces expatriés mais ne les a pas retenus dans le casting des témoins. Là encore, «il a fallu faire des choix».

Pour tous ces jeunes, c'est l'époque des Who et de Deep Purple – avec le concert mythique en 1971 dans le stade de l'Union à Bonnevoie – mais aussi de The Black Cats et de Bill Lawrence en Allemagne. Côté luxembourgeois, Fernand Fox chante «d'Mini Moud» et le groupe We Feel va passer quatre mois au Vietnam pour jouer devant les troupes américaines et australiennes. Une expérience plutôt traumatisante dont l'un des protagonistes, qui avait longtemps gardé le silence sur le sujet, témoigne dans le documentaire. Leslie Kent (alias Guy Theisen) sort «Feel free/ Little Child» tandis que Monique Melsen, en minijupe bleue et pull rouge, croque sa «Pomme Pomme Pomme» pour le Luxembourg à l'Eurovision en 1971.

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Voilà pour la bande son, qui court comme un fil rouge tout au long du documentaire. Côté images, l'affaire se corse. «Il y a très peu d'archives vidéo de cette époque au Luxembourg. RTL filmait les manifestations institutionnelles. Pas ce que faisaient les jeunes chez eux ou dans la rue», indique le réalisateur. Ce manque est plutôt habilement masqué par le montage d'archives vidéo filmées à l'étranger, de photos issues de la collection du CNA, de témoignages de personnalités ayant vécu les événements, d'épisodes de fiction et même de séquences animées.

Le film se déroule à la manière d'un livre dont un narrateur tourne les chapitres. Il aborde la question de la musique, des relations entre élèves et profs, le Vietnam, l'heure des femmes, les querelles idéologiques entre factions révolutionnaires, l'ASSOSS des étudiants, l'éclosion artistique (avec notamment la performance des artistes des granges de Consdorf au Salon du Cercle artistique en 1968, dans des tenues très sages vues d'aujourd'hui).

L'un des moments clés du film est le récit de l'affaire du «Wullmaus» pour laquelle le réalisateur a pu mettre la main sur des films d'époque. Une vidéo montre la manifestation organisée en avril 1971 par le «Schülerfront» dans le pays, en solidarité avec quatre élèves expulsés du Lycée Classique de Diekirch. On leur reproche d'avoir publié dans leur journal du lycée, le «Ro'd Wullmaus», une caricature jugée blasphématoire. Elle suggérait un Christ en érection au-dessus d'un lit conjugal où un couple faisait l'amour. Cette affaire ira jusque devant les tribunaux. Trois collaborateurs du «Wullmaus» seront condamnés à des amendes et un mois de prison avec sursis. Plus de 1000 élèves participent aux manifestations.

«En fin de compte, le mai 68 français est arrivé trois ans plus tard au Luxembourg», commente le réalisateur. Son film, pour sa part, a pris de l'avance sur les commémorations des 50 ans des événements qui ne manqueront pas un peu partout dans le monde. On ne peut pas toujours avoir une guerre de retard...

Ce que le film ne dit pas

Comment l'opinion publique a-t-elle réagi à ces événements? Le film n'en parle pas. Nous avons retrouvé dans nos archives le compte rendu qu'en a fait le "Luxemburger Wort" le 28 avril 1971.

Voici l'article paru le lendemain, le 29 avril 1971, sur les interpellations de lycéens ayant suivi les manifestations.



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