Changer d'édition

«Quo Vadis, Aida?»: un coup de poing
Culture 1 4 min. 17.04.2021

«Quo Vadis, Aida?»: un coup de poing

Aida (Jasna Duricic) va devoir affronter la hiérarchie militaire pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être dans le Srebenica de 1995..

«Quo Vadis, Aida?»: un coup de poing

Aida (Jasna Duricic) va devoir affronter la hiérarchie militaire pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être dans le Srebenica de 1995..
Photo: LuxFilmFest
Culture 1 4 min. 17.04.2021

«Quo Vadis, Aida?»: un coup de poing

Thierry HICK
Thierry HICK
Critique ciné: Jasmila Žbanic dénonce avec «Quo Vadis, Aida?» une guerre à double tranchant.

Aida est interprète pour le compte des Nations Unies, mais aussi épouse et surtout mère de deux garçons adultes. Elle vit des jours difficiles lorsque les militaires serbes s’emparent de Srebenica sous le regard impuissant des Casques bleus. Des milliers de Bosniaques comme elle se retrouvent bloqués, à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, dans un camp de réfugiés. Les soldats de l’ONU leur promettent sécurité et protection. La suite des événements de ce juillet 1995 est tristement connue.

Se basant sur des faits réels – et quelques éléments de fiction – la réalisatrice bosniaque Jasmila Žbanic avec son Quo Vadis, Aida? – distingué cette année avec le Grand prix et le prix de la critique au récent LuxFilmFest – revient sur cet épisode tragique qui a marqué à tout jamais son pays. N’apportant peut-être pas de nouveaux éléments de vérité – est-ce bien nécessaire? – Jasmila Žbanic préfère se concentrer sur différents personnages qui vivent, subissent de plein fouet cette guerre, cette tragédie humaine, qui à l’époque se déroulait dans l’indifférence totale aux portes de l’Europe.

Les vidéo 360 ne sont pas supportées. Voir la vidéo 360 dans l'app Youtube.

Le camp de l’ONU d’une part avec son colonel Karremans, complètement dépassé par la situation, et d’autre part, du côté serbe, le général Mladic, intrépide sur la marche à suivre dans cette opération d’épuration ethnique. Perfide et dangereux, ce chef de guerre est représenté sans détours, sans compromis.

La scène des négociations entre les deux parties belligérantes témoigne de la brutalité de cette confrontation sans merci entre les occupants et les occupés.

La guerre, au plus près

La réalisatrice filme de l’intérieur, capte les moindres faits et gestes au plus près de part et d’autre d’une ligne de front bien présente, mais que rarement illustrée. La cinéaste puise dans le pouvoir de suggestion que lui offre son art pour hurler sa colère. Ses propos, avec tout ce qu’ils suggèrent et sous-entendent en sont d’autant plus violents et insupportables. Jasmila Žbanic prend position, le contraire devant l’horreur serait bien étonnant.

Les scènes de foule où les réfugiés et déplacés sont entassés comme du bétail sont sans complaisance, Jasmila Žbanic se refusant à tout moment d’embellir le décor ou le fil narratif de son film. Au contraire et tout en déclinant un misérabilisme déplacé, la réalisatrice capte la douleur, la peur et le désespoir total de la population bosniaque aux mains de l’envahisseur serbe. Humiliation, propagande, persécution, intimidation, déportation et exécution sont au rendez-vous. Certains moments sont difficilement supportables, le spectateur étant au plus près confronté à l’horreur.

Un destin humain

Au-delà de cette sale guerre, c’est aussi le destin humain et personnel d’Aida qui se retrouve au centre de l’histoire. Employée de l’ONU, elle jouit d’une situation privilégiée, sa vie n’est pas en danger. Son mari et ses deux enfants, eux par contre sont menacés.

Confrontée à la hiérarchie militaire, Aida va tout mettre en mouvement pour sauver sa famille. Défier et passer outre les règles militaires, l’interprète se défend, corps et âme, pas uniquement contre les effets de la guerre mais aussi contre tous ceux qui s’opposent à son combat. C’est une Jasna Duricic sincère, combative et jusqu’au-boutiste qui donne tout son sens au personnage d’Aida.

Quo Vadis, Aida? associe en parallèle les deux histoires, les deux tragédies qui se déploient. Jasmila Žbanic oscille entre les deux univers, les mélange, les confronte et met en exergue l’égoïsme naissant et croissant de l’interprète. Comme pour montrer, que finalement face au mal, face à la destruction, l’être humain peut lui aussi devenir victime d’émotions qu’il entendait jusque-là refuser. Et pourtant, la lutte d’Aida reste défendable et légitime. Mais aussi perdue. 

Une fois la guerre terminée, Aida tente de retrouver un semblant de vie. Là encore les moments de forte tension sont présents, les images sont à nouveau bouleversantes. Les images de Jasmila Žbanic parlent un langage on ne peut plus clair. Les blessures de cette guerre fratricide – Aida, qui jadis était enseignante reconnaît un ancien élève parmi les soldats serbes – sont béantes.

La pire leçon de ce Quo Vadis, Aida est le sombre constat, que le triste sort d’Aida pourrait finalement être celui de toutes les femmes, épouses et mères de n’importe quelle guerre. Une mise en garde qui mise dans les mains de Jasmila Žbanic se transforme en véritable coup de poing. 

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.