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Pourquoi un fait divers est devenu une affaire d'Etat
Culture 11 min. 07.12.2016 Cet article est archivé
Affaire Lunghi/RTL/Bettel

Pourquoi un fait divers est devenu une affaire d'Etat

Xavier Bettel est au coeur de l'affaire en tant que ministre de la Culture et des Communications.
Affaire Lunghi/RTL/Bettel

Pourquoi un fait divers est devenu une affaire d'Etat

Xavier Bettel est au coeur de l'affaire en tant que ministre de la Culture et des Communications.
Photo: Chris Karaba
Culture 11 min. 07.12.2016 Cet article est archivé
Affaire Lunghi/RTL/Bettel

Pourquoi un fait divers est devenu une affaire d'Etat

Marie-Laure ROLLAND
Marie-Laure ROLLAND
La diffusion du reportage du 3 octobre dans «Den Nol op de Kapp» a eu un effet de catalyseur qui a mis en lumière des dysfonctionnements structurels qui touchent à la fois le Mudam et RTL. Notre analyse.

Par Marie-Laure Rolland

Au départ était une interview qui tourne mal. Aujourd'hui, il n'est pas exagéré de parler d'affaire d'Etat. Pourquoi? Parce que la diffusion du reportage du 3 octobre 2016 dans «Den Nol op de Kapp» a eu un effet de catalyseur qui a mis en lumière des dysfonctionnements structurels. Cela concerne le fonctionnement du Mudam. Cela touche aussi la gestion problématique d'une chaîne de télévision privée qui doit assumer une mission de service public. Quand souffle sur ces problèmes un vent de populisme, de repli identitaire, de clientélisme et de «je-m'en-foutisme», la mèche d'une interview ratée devient explosive.

Dommages collatéraux

«Mir sinn awer net hei an der Türkei!». Cette phrase restera sans doute dans les annales de la vie politique et médiatique luxembourgeoise. D'un air outragé, Maître Urbany annonce le 3 octobre dans l'émission «Den Nol op de Kapp» que la collaboratrice de RTL, Sophie Schram, porte plainte pour coups et blessures volontaires contre le directeur du Mudam, Enrico Lunghi. Il dénonce l'atteinte à la liberté de la presse, accusation relayée le lendemain par le Premier ministre et ministre de la Culture, Xavier Bettel, qui ordonne une enquête disciplinaire. Au regard des développements qui ont suivi, cette phrase prend des accents singuliers.

Depuis, le directeur du musée, qui s'est senti lâché par sa hiérarchie, a jeté l'éponge et annoncé qu'il quittera son poste à la fin de l'année. A l'issue d'un audit interne de RTL Group, le directeur général de RTL Lëtzebuerg, Alain Berwick, a démissionné de ses fonctions exécutives. Le gouvernement est sur la sellette concernant la dégradation de l'image du Mudam et la négociation du futur contrat de concession avec RTL Group.

Ci-dessous, un rappel de la chronologie de l'affaire.

«Si c'était à refaire...»

Lors de son intervention devant les commissions de la Culture et des Médias de la Chambre des députés, le 28 novembre, le Premier ministre Xavier Bettel a indiqué que si c'était à refaire, il procèderait de la même manière. Entre-temps, le rapport définitif du commissaire adjoint chargé de l'instruction disciplinaire de la Fonction publique, est arrivé sur son bureau. L'affaire n'a pas été classée sans suite mais elle n'a pas non plus été transmise en Conseil de discipline – où ont atterri l'année passée 61 % des instructions traitées. Enrico Lunghi, qui a eu connaissance du rapport provisoire, s'en est dit satisfait et estime que «l'instruction a été menée sérieusement».

Xavier Bettel va devoir décider des suites à donner au dossier. Conformément à l’article 56§5 du Statut des fonctionnaires, il s'agira d'un avertissement, d'une réprimande ou d’une amende ne dépassant pas le cinquième d’une mensualité brute du traitement de base.

On peut se demander, pourquoi Enrico Lunghi a démissionné dès le 28 octobre, avant de connaître le résultat de l'instruction et son éventuelle sanction. Il s'en est expliqué dans la lettre envoyée le 6 novembre au Comité international des musées d'art moderne. Sa démission résulte du sentiment d'avoir été lynché symboliquement par son ministre de tutelle et lâché par son conseil d'administration.

Ce jugement peut paraître sévère, dans la mesure où son conseil d'administration l'a confirmé dans ses fonctions lors de sa réunion extraordinaire du 6 octobre. Mais ce conseil mentionne dans un communiqué qu'il «regrette profondément l'attitude déplacée de son directeur général et son emportement». Cela après avoir vu les rushs de l'interview et sans attendre les conclusions de l'enquête disciplinaire.

Pilotage sous pression

Dès lors, comment continuer à diriger un musée qui, pour reprendre l'expression du galeriste Alex Reding, «a été conçu comme une sorte de Formule 1 pour le circuit international», ajoutant que «c'est un bâtiment extrêmement difficile à piloter». Enrico Lunghi a estimé que c'était impossible. Derrière «l'assassinat médiatique» d'Enrico Lunghi, c'est aussi le musée qui était en ligne de mire. Il faut dire que les pressions sur cette institution n'ont jamais cessé depuis ses origines. L'interview pour «Den Nol» visait à faire un reportage sur les artistes exclus «du petit  cercle élitaire» pouvant exposer dans les musées du pays, comme l'explique à qui veut l'entendre le responsable du magazine «Den Nol op de Kapp», Marc Thoma. La lettre de l'artiste Doris Drescher a conduit sa collaboratrice, Sophie Schram, au Mudam. Avec les suites que l'on connaît lorsque l'interview a dérapé.

Le musée ne fait pas l'unanimité non plus dans certains cercles du pouvoir. Le parti libéral a voté contre sa construction en 1996. Henri Grethen, grand collectionneur, ne fait plus partie depuis janvier 2016 du conseil d'administration du Mudam mais il a été nommé à son conseil de gestion et des finances. Or il ne cache pas son inimitié pour Enrico Lunghi. Dans le livre «Piccolo Mondo» sur la scène de l'art contemporain, publié par Josée Hansen en 2015, il critique ouvertement le directeur du Mudam: «Lui et ses curateurs ont toujours de grandes ambitions, mais nous n'avons pas l'argent qu'il faudrait pour les réaliser». Il ajoute que «nous sommes un groupe d'administrateurs à estimer que le musée devrait faire des expositions plus populaires, qui attirent plus de monde». Pourtant, en 2015, le musée a affiché 91.000 visiteurs, soit environ un tiers de toutes les entrées dans les musées du pays.

Le Mudam a attiré en 2015 plus de 90.000 visiteurs, soit environ un tiers de toutes les entrées dans les musées du pays.
Le Mudam a attiré en 2015 plus de 90.000 visiteurs, soit environ un tiers de toutes les entrées dans les musées du pays.
Photo:Lex Kleren

La question du nerf de la guerre

L'argent, comme partout, est le nerf de la guerre qui a contribué à user le directeur démissionnaire. En 2014, après des coupes budgétaires décidées par le nouveau gouvernement, un amendement a été voté pour supprimer la disposition qui garantissait un budget d'acquisition annuel de 620.000 euros pour la collection. Cette somme a dès lors été affectée au budget général pour renflouer les caisses d'une institution qui, depuis plusieurs années, réclamait 300.000 euros supplémentaires par an pour faire face à des frais de fonctionnement sous-évalués. En clair pour payer son électricité. Pour 2017, un coup de pouce de 217.523 euros est prévu, portant la dotation publique à 6,9 millions d'euros.

Un statut qui pose question

En 1998, le Mudam a été créé sous forme d'une fondation. L'idée était, suivant l'inspiration des musées anglo-saxons, d'attirer de grands mécènes susceptibles de soutenir le développement du musée. Or il s'est avéré au fil du temps que ce modèle ne fonctionne pas comme prévu. Si le Mudam peut compter sur un cercle de mécènes qui contribue à environ 6 % de son budget, l'essentiel de ses recettes provient de l'Etat (81,6 % d'un total de 8,52 millions d'euros en 2016).

Depuis le renouvellement du conseil d'administration en janvier 2016, plus aucun représentant du gouvernement ne siège au sein de la Fondation. Son comité de gestion et de finances, qui veille à la bonne utilisation des deniers publics, est lui aussi uniquement composé de personnalités de la société civile. Les comptes sont déposés au ministère de la Culture, et la Cour des comptes de l'Etat peut effectuer un contrôle a posteriori.

La Fondation du Mudam donne ainsi l'impression d'être un électron libre que le gouvernement regarde de loin, un satellite culturel qui tourne autour du ministère de la Culture pour recevoir des subsides et advienne que pourra.

Compte tenu de la part massive du financement public dans le budget du Musée d'art moderne, des voix s'élèvent pour une réforme de son statut en établissement public, à l'instar de la Philharmonie ou de la Rockhal. Un statut qui lui offrirait davantage de sécurité non seulement pour son financement, mais aussi pour sa collection dont il n'est pas prévu par la loi qu'elle est inaliénable. Un tel projet pourrait constituer une sortie de crise pour le gouvernement.

Turquie ou Corée du Nord?

La sortie de crise du côté de RTL est-elle réglée par le prochain départ du directeur général? Il est probable que cela prendra du temps.

La question se pose de savoir qui remplacera Alain Berwick à son poste de directeur général, mais aussi s'il restera en charge de la négociation du futur contrat de concession qui lie RTL Group et l'Etat luxembourgeois pour la période 2020-2030.

Alain Berwick a dirigé RTL Lëtzebuerg pendant 22 ans.
Alain Berwick a dirigé RTL Lëtzebuerg pendant 22 ans.
Photo: Guy Jallay

Après 22 ans de règne, Alain Berwick a fortement imprimé de sa marque la «culture» de RTL Lëtzebuerg. La fameuse phrase de Maître Urbany, «Mir sinn awer net hei an der Türkei!» faisait référence au Luxembourg, pays civilisé où l'on respecte la liberté de la presse. Que cela ne soit pas le cas en interne ne perturbait manifestement pas l'avocat de RTL – qui est aussi l'avocat personnel d'Alain Berwick. D'après nos informations, il a validé le montage du reportage du 3 octobre avant sa diffusion. Cela en contradiction avec l'article 4.1 du code de déontologie des journalistes de RTL à Luxembourg, qui veut qu'il y a «obligation de ne pas altérer de façon sensible par des coupures ou modalités de montage le sens des déclarations et images recueillies».

Lorsque les fuites au sein de RTL Télé Lëtzebuerg ont commencé après la diffusion du 3 octobre, nous avons interrogé des confrères sur la raison expliquant qu'ils acceptent l'interventionnisme de leur directeur général. «En Corée du Nord, on ne fait pas grève», nous a-t-il été répondu. C'est dire le climat qui régnait au sein de la rédaction, où ceux qui n'obtempéraient pas étaient priés de prendre la porte. «Lorsque l'on a une famille et une maison à rembourser, on exécute les ordres», commentait une autre personne.

Mélange des genres

Du côté de «Den Nol», ce type d'interventionnisme ne dérangeait pas. Un caméraman qui a longtemps travaillé pour l'émission nous a indiqué que tous les sujets sensibles étaient validés par le directeur général. Après avoir été le témoin à Bertrange d'une mise en scène du même acabit que celle ayant incriminé Enrico Lunghi, il a refusé de continuer à travailler pour «Den Nol». D'après lui, ce type de montage est la règle et non l'exception.

D'après nos informations, Marc Thoma ne verrait au demeurant toujours rien à redire à son montage du 3 octobre. Le fait de couper la séquence de l'agression de 20 secondes ne changerait d'après lui rien au fait en lui-même.

C'est dire que la question de la déontologie pose débat au sein de RTL et qu'un changement de «culture» pourrait prendre du temps. D'autant que du fait des contraintes budgétaires et des effectifs réduits, on y cultive le mélange des genres.

Ainsi, Marc Thoma a une carte de presse mais travaille en indépendant pour un magazine qui ne relève pas de la mission de service public de RTL Télé. Sophie Schram n'a pas de carte de presse. Elle était employée aussi bien pour des magazines comme «Den Nol» que pour le journal télévisé, format relevant du service public, où elle a réalisé des «reportages d'ambiance» avant d'être mise à l'écart.

Dans un entretien à «Forum», en septembre 2001, Alain Berwick indiquait clairement sa méthode: «Nous avons fait des magazines justement pour avoir de l’audience au moment des ,news‘. Pour moi, le côté commercial n’est pas un problème. C’est le téléspectateur qui juge s’il veut regarder ou non ces magazines. S’il les regarde, c’est qu’il aime les regarder».

Un service public à quel prix?

Cette course à l'audience a provoqué la dérive populiste de «Den Nol», dans un contexte de recul des recettes publicitaires. Sur la base de la pige publicitaire «Luxembourg Ad'Report», on peut estimer les revenus publicitaires nets de RTL Télé entre 7 à 8 millions d'euros en 2015, pour un coût annuel du programme TV qui s'établit d'après nos sources entre 18 à 20 millions d'euros par an.

Comment maintenir un service public de qualité au sein d'un groupe privé qui a des contraintes de rentabilité? A-t-on encore besoin de télévision à l'heure d'internet et à quel prix? Autant de questions qui devront être mises cartes sur table pour le futur contrat de concession.

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Itv Enrico Lunghi (10e anniv Mudam), Foto Lex Kleren