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«Night Songs»: raconter Esch et ses bruits
Culture 6 min. 08.04.2022
Nuit de la Culture

«Night Songs»: raconter Esch et ses bruits

Documenter le paysage sonore d'hier pour les générations futures...
Nuit de la Culture

«Night Songs»: raconter Esch et ses bruits

Documenter le paysage sonore d'hier pour les générations futures...
Photo: Emile Hengen
Culture 6 min. 08.04.2022
Nuit de la Culture

«Night Songs»: raconter Esch et ses bruits

Thierry HICK
Thierry HICK
Le musicien Samuel Reinard donne une voix au passé sidérurgique.

Si samedi soir dans le cadre de la Nuit de la Culture – ou dans les jours et semaines à venir – vous croisez à Belval, si possible le soir, d’étranges personnages la tête en l’air, leur téléphone à la main et coiffés d’un casque audio, ne vous inquiétez pas. Ces noctambules insolites auront sans doute tous chargé l’application GOH pour partager les «Night Songs», imaginées et crées par Samuel Reinard.

Le projet repose somme toute sur une idée de base relativement simple: enregistrer des sons réels en milieu naturel, les transformer électroniquement en leur donnant une touche musicale et les regrouper dans une application, afin que tout un chacun puisse télécharger ces bandes sonores et les écouter à sa guise. Que nenni! Car, ici, c’est un musicien inspiré qui est aux manettes et qui a servi d’interface entre les deux univers. Explications.

Séances d'enregistrement sur le site FerroForum de l'ancienne usine Arcelor-Mittal d'Esch-Schifflange.
Séances d'enregistrement sur le site FerroForum de l'ancienne usine Arcelor-Mittal d'Esch-Schifflange.
Photo: Emile Hengen

Le musicien Samuel Reinard est versé sur la chose électronique. Lorsqu’il n’est pas sur scène, il se retrouve après son travail, souvent seul, derrière ses claviers et autres synthés à bidouiller toutes sortes de sources sonores. Jusqu’au jour où il se rend à l’évidence: tant sa discographie que ses goûts musicaux sont bourrés de «sons et ambiances industriels. Je n’en avais jamais réellement pris conscience», explique l'artiste, qui avec Ryvage s’est lancé en 2017 dans un vaste projet solo.

Eschois d’origine, Minettsdapp pur et dur, il habite toujours la région, le concepteur des «Night Songs» a puisé dans son passé – sonore. «Les bruits des usines m’ont accompagné toute ma jeunesse, ils font partie de mon for intérieur et de la mémoire collective de toute la région», note celui qui aujourd’hui regrette le gueulard de l’Arbed de 6, 14 et 22 heures... «C’est vrai, cette sirène manque dans ma collection. Je voulais récolter aujourd’hui tous ces sons, témoins d’un monde industriel, avant qu’il ne soit trop tard. Que l’on puisse se souvenir dans dix, vingt, trente ans à quoi ressemblait ce monde avec ses bruits si particuliers». 

Avant donc que la région soit plongée dans un long silence irréversible. Pour Samuel Reinard, il incombait de préserver un patrimoine sonore sur le déclin.

Samuel Reinard a lancé son projet solo Ryvage en 2017.
Samuel Reinard a lancé son projet solo Ryvage en 2017.
Photo: Mike Zenari

A la conquête de Belval

C’est armés de micros que l’artiste et son équipe se sont mis à la recherche de sons en recourant à la technique du field-recording. Les sites sidérurgiques d’ArcelorMital de Belval, mais aussi celui hors service de Schifflange ont été auscultés. Pour le site FerroForum de Schifflange, à l’arrêt donc en principe sans bruit, Samuel Reinard a eu l’idée de le faire résonner, de le faire rentrer en vibration avec des bruits de Belval. Une façon de détourner le silence.

Les bruits des usines m’ont accompagné toute ma jeunesse. Ils font partie de la mémoire collective de toute la région.

Samuel Reinard

Mais pourquoi s’intéresser à la nuit? «C’est à ce moment particulier de la journée, lorsque la circulation est faible, que le monde sonore des usines reprend ses droits, Les bruits sont alors plus audibles. La nuit permet par contre aussi de mieux entendre le silence. Pour moi, la nuit est aussi synonyme de rêves, d’insomnie», précise le quadragénaire – et désormais père de famille – qui affectionne lui aussi le travail de nuit dans son studio...

Banque de sons

Une fois ses enregistrements achevés, Samuel Reinart avait à sa disposition quelque 200 sons, «ma matière première». Ces sounds, avant d’être retravaillés, ne sont en rien illustratifs, insiste le musicien, «ils forment ensemble un paysage nocturne autour d’un monde industriel.»

C’est fort de ce constat, que Samuel Reinart est passé à la deuxième phase de son projet: utiliser, retravailler, passer à la moulinette la banque de sons. Les éléments sonores, les bruits industriels ont été échantillonnés. Les samples ainsi obtenus sont peu à peu devenus des éléments musicaux, que le musicien a par la suite réutilisés de différentes manières. Et en multipliant les collaborations les plus diverses.

Pour certains titres, il se dévoile seul avec son projet Ryvage, pour d’autres il fait appel à des artistes d’horizons musicaux divers, certains incontournables: Pol Belardi, Jérôme Klein et Claire Parsons, Them Lights, Cehashi, Pascal Schumacher, Aufgang, Sun Glitters. «Je travaille souvent en solo avec mes machines. J’ai aussi besoin de retrouver d’autres musiciens, vidéastes ou graphistes pour partager des histoires».

Photo: Emile Hengen

Un catalogue de narrations  

La bonne dizaine de songs se sert de la banque de données sonores, ces matières premières, auxquelles l’artistes a adjoint des notes de musique ou des paroles pour former un catalogue de narrations autour du thème central.

Pour découvrir ce qu’il appelle un «hommage à Esch et ses bruits», Samuel Reinart a fait appel, une fois encore, aux nouvelles technologies, en utilisant l’application GOH, qui va permettre à l’auditeur dès demain soir de retrouver les songs enregistrés in situ. C’est-à-dire en se baladant dans le quartier de Belval. «Il ne s’agit pas d’un rallye sonore, ni d’un audioguide. Mais bel et bien d’une playlist géolocalisée». Entreront en scène trois personnages – fictifs – à trois périodes distinctes (1980, aujourd’hui et 2045).

Prendre le temps d’écouter

Avec son projet «Night Songs», élaboré en collaboration avec le collectif Independent Lies, estampillé Esch 2022 et lancé dans le cadre de la Nuit de la Culture, samedi, Samuel Reinart veut inviter le public «à prendre le temps d’écouter» l’environnement. Si possible donc la nuit, pour profiter pleinement du silence ambiant, mais avant tout de la relecture d’un matériau sonore industriel brut, transformé en univers musical transcendant le temps et l’espace.

Cette mise en ligne de l’application – disponible jusqu’à la fin de l’année – n’est en fait que le première étape du projet. Le 24 septembre, Samuel Reinart sera sur la scène de la Kulturfabrik avec ses complices pour une performance en chair et en os cette fois-ci. En octobre, suivra une installation sonore immersive au Bridderhaus d’Esch/Alzette.

Avec son «Night Songs» le tripatouilleur de sons enregistre le passé, le fait vivre au présent et surtout le conserve pour le futur.

Le parcours proposé sur le site de Belval a une distance totale d'environ 2,5 km pour une durée approximative de 45 minutes. L’application GOH est disponible sous Android et IOS.

www.ryvage.com

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