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«Il y a des périodes où c'est explosif»
Culture 4 min. 01.03.2017 Cet article est archivé
Mylène, visiteuse de prison

«Il y a des périodes où c'est explosif»

La prison de Schrassig.
Mylène, visiteuse de prison

«Il y a des périodes où c'est explosif»

La prison de Schrassig.
Gerry Huberty
Culture 4 min. 01.03.2017 Cet article est archivé
Mylène, visiteuse de prison

«Il y a des périodes où c'est explosif»

Anne FOURNEY
Anne FOURNEY
Mylène Carrière rend visite à des détenus au Luxembourg depuis six ans. A l'heure où le gouvernement planche sur un projet de loi pour réformer le système pénitentiaire, elle nous livre son ressenti sur cet univers singulier.

Depuis six ans, Mylène Carrière rend visite aux détenus des prisons luxembourgeoises. Elle a rejoint l'ALVP, association luxembourgeoise des visiteurs de prison, qui vient de fêter ses dix ans d'existence.

Mylène se rend deux fois par mois à Schrassig. Elle a bien sûr suivi une formation spécifique au sein de l'association avant de se rendre pour la première fois à la prison. En six ans, à force de fréquenter des prisonniers et d'autres «visiteurs de prison», elle connaît bien cet univers. Ce sont les détenus qui choisissent s'ils souhaitent rencontrer l'un des bénévoles de l'ALVP, qui travaillent en étroite coopération avec le service psycho-éducatif de la prison.

Mylène Carrière.
Mylène Carrière.
Photo: Gerry Huberty

Les bénévoles de l'ALVP sont représentatifs du cosmopolitisme du Grand-Duché et de sa population carcérale: polyglottes. Il manque toutefois les compétences des langues arabe et roumaine. À l'heure où le gouvernement prépare une réforme du système pénitentiaire et planche sur un projet de loi, nous avons rencontré Mylène Carrière pour lui demander son ressenti sur ces visites particulières.

Dans quel cadre se déroulent ces visites?

Avant de rencontrer un détenu, on connaît son nom, son âge et la durée de sa peine s'il a été condamné. Mais jamais la raison. Ils ont une durée de visite limitée chaque mois, sauf les mineurs. Les adultes placés en détention préventive ont droit à six heures de visite par mois, les condamnés à huit heures.

En détention, les règles sont très strictes. Les visites se déroulent dans une grande salle, d'une dizaine de places, autour de tables en plexiglas pour que les gardiens puissent voir tout ce qui se passe. Le contact physique est strictement interdit, sauf avec les enfants. Ils sont petits et ne comprendraient pas. Mais en couple ou entre amis, c'est interdit. Avec les visiteurs évidemment aussi.

Mylène Carrière, avant d'entrer à la prison de Schrassig pour une visite.
Mylène Carrière, avant d'entrer à la prison de Schrassig pour une visite.
Photo: Gerry Huberty

Qu'est-ce qui vous choque le plus dans le monde carcéral luxembourgeois?

  1. Des filles mineures sont incarcérées à Schrassig, en attendant l'ouverture de Dreiborn. Elles sont avec les femmes adultes, emprisonnées avec les mêmes conditions: une heure de sortie par jour. Elles ne devraient pas être dans le même milieu, enfermées selon les mêmes conditions. Il y a une majorité d'hommes en prison: sur un total de 600 à 700 détenus, on compte une centaine de femmes. Ce sont surtout les hommes qui rencontrent des problèmes et vont en prison.

  2. Il n'existe donc pas de visites conjugales. Officiellement parce qu'il n'y a pas la place pour les organiser, mais je pense surtout qu'au Luxembourg, les autorités ne sont pas prêtes pour cela, d'un point de vue moral. Je suis persuadée que des infrastructures pourraient être adaptées dans le cadre de visites conjugales.

  3. Il existe aussi une autre réalité, et il ne faut pas se mentir: les non-Luxembourgeois écopent de peines supérieures à celles des Luxembourgeois pour des délits similaires. Et souvent, les prévenus ont des avocats commis d'office qui s'en fichent. Pas tous, mais c'est souvent. Ils doivent traiter de tels cas, ils le font par obligation, c'est tout.

  4. L'approche de la sortie est un moment toujours très difficile pour un détenu. C'est la panique, il ne sait pas ce qu'il va faire, il doit retrouver un travail, un logement, il y a le regard des autres… c'est très difficile.

Qu'est-ce qui revient le plus souvent dans les conversations que vous avez avec les détenus?

Ils parlent souvent d'injustice: sur leur situation, sur le traitement de leur affaire, le comportement des gardiens… En ce moment ils sont assez perturbés car avec la nouvelle direction il y a pas mal de changements dans leur quotidien.

Quel ressenti avez-vous de l'ambiance dans la prison?

Cela dépend des moments. Il y a des périodes où c'est explosif. Les blocs sont organisés selon les langues, nationalités et la culture des détenus. Le racisme est très présent. Il y a aussi une forte stigmatisation de ceux qui sont atteints du sida ou de l'hépatite C, des maladies sexuellement transmissibles. En revanche avec les gardiens, cela se passe mieux depuis quelques années. Le syndicat des gardiens a fait des demandes pour avoir davantage de formation: en self défense, mais aussi pour mieux appréhender les différences culturelles parmi les détenus, ce qui leur permet d'établir plus facilement un dialogue.

Propos recueillis par Anne Fourney

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