Changer d'édition

Mis en boîte... bien après la mise en bière
Culture 32 8 min. 03.09.2015 Cet article est archivé
Une archéologue face aux pilleurs de tombes

Mis en boîte... bien après la mise en bière

Culture 32 8 min. 03.09.2015 Cet article est archivé
Une archéologue face aux pilleurs de tombes

Mis en boîte... bien après la mise en bière

Il aura fallu trois mois à l'archéologue et anthropologue Elisabeth Rousseau et ses bénévoles pour vider l'ossuaire du cimetière de Marville, en Lorraine gaumaise à quelque 70 km de Luxembourg...

Interview : Vesna Andonovic

Il aura fallu trois mois à l'archéologue et anthropologue Elisabeth Rousseau et ses bénévoles pour vider l'ossuaire du cimetière de Marville, en Lorraine gaumaise à quelque 70 km de Luxembourg. Nous avons rencontré cette «Indiana Jones» au féminin pour évoquer les «horloges de la vie», les pilleurs de tombes modernes et la pratique des têtes coupées.

Que fait une archéologue et anthropologue originaire de Nantes à plus de 650 kilomètres de son domicile, dans un cimetière en plein milieu de la Lorraine gaumaise?

J'ai été recrutée pour réaliser le démontage et le déménagement temporaire de l'ossuaire de Marville. Pour démarrer l'opération, il fallait d'abord que l'ossuaire soit vidé temporairement, afin que l'on puisse avoir une vision plus claire de l'espace vide – à savoir dans quel état se trouvaient les trois murs couverts par les ossements empilés. Une fois les rénovations faites, ces derniers seront amenés à réintégrer le bâtiment. Alors qu'au début trois semaines étaient prévues, cette durée a été étendue à trois mois. Les derniers travaux viennent d'être achevés!

Donc les débouchés du métier d'archéologue-anthopologue ne sont pas qu'universitaires, on peut bien vous croiser sur le terrain...

Elisabeth Rousseau a travaillé trois mois sur l'ossuaire de Marville
Elisabeth Rousseau a travaillé trois mois sur l'ossuaire de Marville
Photo: Francis Verquin

Oui, en France, on a effectivement la possibilité d'intégrer l'archéologie professionnelle et préventive réalisée en cas de gros travaux, p. ex. un tracé de TGV, d'autoroute ou des travaux urbains. Depuis une trentaine d'années, une loi oblige à fouiller tout ce que l'on est censé détruire lorsque que l'on entreprend des travaux.

L’État français fixe une période de temps nécessaire et c'est l'opérateur en question qui lance un appel d'offre auquel peuvent répondre les quelque quinze à vingt entreprises d'archéologie préventives ainsi que l'Institut de recherches archéologiques préventive. Par la suite, l'opérateur choisit en fonction du devis son intervenant. Dans ce cas, les archéologues passent avant que les travaux de terrassement ne s'organisent pour effectuer des fouilles sur le chantier prévu – ainsi, sur un tracé d'admettons 300 kilomètres, on a un site archéologique tous les un kilomètre et demi, voire deux kilomètres.

Ce diagnostic permet d'établir un rapport pour permettre aux commissions étatiques régionales constituées d'experts en la matière de décider si, oui ou non, ces sites sont d'intérêt scientifique et s'il y a lieu de les fouiller dans leur étendue. L'État décide à ce moment également de la durée prévue des fouilles, avant que le terrain ne soit rendu à l'opérateur. Il s'agit de bloquer le moins longtemps possible l'avancée des travaux tout en préservant les données scientifiques des vestiges enfouis et menacés de destruction par les travaux à venir. 

A Marville, votre équipe était principalement constituée de bénévoles...

Effectivement, j'étais la seule «professionnelle» sur ce projet. Les bénévoles sont motivés par un intérêt pour cet ossuaire – qui fait partie de leur patrimoine et qui leur tient vraiment à cœur – et désireux de participer activement à sa sauvegarde. Après, il y avait certainement aussi une part de curiosité de pénétrer dans cet ossuaire fermé et d'y manipuler des ossements humains. Pour certains des bénévoles, cela posait vraiment problème, voire du dégoût et l'on se doit de respecter de telles réticences. Bien évidemment, il a fallu faire de petites «formations» ou initiations e. a. en anthropologie et anatomie, puis leur apprendre à nettoyer les os tranquillement avec des brosses douces et à les manier correctement, aussi pour leur prendre un peu la peur et les a priori. 

Et comment s'est déroulé le travail en pratique?

Photo: Francis Verquin

Tout d'abord j'ai mis en place un protocole de tri des ossements pour pouvoir établir le nombre minimal d'individus, à savoir une estimation du nombre de personnes dont les restes composent cet ossuaire. Pour ce faire, nous avons compté les crânes, mais aussi les fémurs droits et gauches. Ainsi, nous sommes arrivés à quelque 6.000 individus de toutes les classes d'âges – du fœtus aux personnes âgées – et des deux sexes confondus. Les ossements ont été soigneusement nettoyés et rangés en boîtes. Chaque étape a été documentée pour faciliter leur remontage une fois les restaurations nécessaires aux bâtiments effectuées.

Quels «secrets» l'ossuaire vous a-t-il révélés?

Tout d'abord toute une série d'observations anatomiques et pathologiques sur les os eux-mêmes. Puis j'ai pu comprendre comment le rangement a été pensé et effectué par le gardien Motsch en 1890. On a ainsi découvert que les gens apportaient des branches de buis avec lesquelles ils bénissaient les ossements et que des visiteurs de la fin du XIXe siècle se plaisaient déjà à faire des «graffitis» qu'ils laissaient sur les murs, mais aussi sur les os!

Les moyens mis à disposition par les autorités françaises pour la sauvegarde du patrimoine sont-ils à votre avis suffisants?

Je pense que rien n'est parfait et tout perfectible, mais du point de vue du cadre législatif, l'essentiel est là pour encadrer et sauvegarder. Le seul bât qui blesse est qu'actuellement nous traversons une période de crise et que cela entraîne nécessairement une baisse des budgets prévus à la culture. Évidemment, cela donne aussi moins de moyens pour conserver et restaurer le patrimoine – en tout cas cela ralentit les choses et fait que l’État se décharge beaucoup sur les petites collectivités.

Le cimetière de Marville est quant à lui un véritable joyau patrimonial d'art funéraire...

Oui, c'est un cimetière très ancien qui, avec l'ensemble des tombes qui le constitue, a été classé dès 1931. Cela a fait prendre conscience à beaucoup de l'importance de ce patrimoine unique.

Une restauration et mise en sécurité de l'ossuaire se sont imposées suite au vol, en 2012, des «horloges de la vie», ces crânes en boîtes qui ont contribué à sa renommée...

Ces «boîtes à horloges» ont malheureusement pu susciter l'intérêt de collectionneurs, peut-être à l'étranger, qui se constituent ainsi leurs petits «musées» personnels. Fin XVIIIe, début XIXe c'était une pratique funéraire courante que de placer des crânes exhumés des tombes dans une boîte avec sur la façade son nom, sa date de décès, son statut social pour certains et souvent une prière, du genre «Priez Dieu pour son âme».

La cybercriminalité archéologique s'est développée

On a l'habitude d'entendre parler de pillages de tombes dans des régions lointaines, mais sous nos latitudes cela semble surprenant...

Malheureusement il y en a beaucoup – et on ne peut que constater et déplorer ce qui se passe. Il y a partout des gens mal intentionnés et âpres au gain qui semblent se ficher complètement de la morale. On pourrait relier cela aussi à un phénomène de crise qui augmente sensiblement le trafic d'artefacts. D'ailleurs, il y a une association qui s'est montée pour essayer de retrouver ces objets – souvent mis en vente sur internet – et pour lutter contre cette cybercriminalité archéologique qui s'est développée.

L'Etat lutte contre ce genre de trafic illicite, alors que vous aussi, sur le terrain, vous avez vos stratagèmes...

La sécurisation du site est l'objectif primordial et principal: ainsi je ne voulais pas que la presse parle de mon travail tant qu'il était encore en cours – pour éviter d'attirer l'attention avec une telle «publicité». J'ai un collègue qui, sur une fouille archéologique de l'époque gauloise comptant beaucoup d'armes enfouies dans le sol, a semé des clous tout aux alentours du site pour affoler les «poêles à frire», donc détecteur de métaux, des pilleurs et les décourager.

Vous avez suivi le double cursus d'archéologue et d'anthropologue – en quoi ces deux matières sont-elles liées, voire complémentaires?

Mon sujet de thèse sur la pratique des «têtes coupées» avait une forte dimension d'anthropologie biologique, donc je me suis intéressée de près aux données anthropologiques de la découverte des crânes humains. J'ai voulu valider par la suite les connaissances acquises lors de mon doctorat par un Master en anthropologie biologique.

Justement votre thèse de doctorat «Pratique et traitement de la tête humaine sur l’ancien territoire de la Gaule au premier millénaire avant notre ère», soutenue en 2010 à l'Université de Bordeaux, comporte également un aspect luxembourgeois...

Le sujet m'a été suggéré par mon directeur de maîtrise, étant donné que je voulais travailler sur la mort et les gaulois. Et effectivement, j'y ai aussi évoqué les recherches menées par Jeannot Metzler au «Titelberg», où des fragments de crânes ont été découverts au niveau du sanctuaire, ce qui laisse penser que des têtes coupées y ont été exposées.

Qu'en est-il au juste de cette pratique gauloise des «têtes coupées»...

Il s'agit là d'une coutume et pratique guerrière relatée par les écrits de Posidonius d'Apamée vers 100 avant notre ère – des textes perdus, mais cités par Strabon et Diodore. Cela consiste, une fois le conflit terminé, à couper les têtes pour les ramener comme un trophée. Elles étaient soit pendues aux portes des sanctuaires ou des villes, soit carrément clouées aux portes des maisons. Les plus illustres sont même momifiées et gardées précieusement.