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Matthieu Ricard ouvre ses journaux intimes

Matthieu Ricard ouvre ses journaux intimes

Matthieu Ricard ouvre ses journaux intimes
Bouddhisme au Luxembourg

Matthieu Ricard ouvre ses journaux intimes


par Marc THILL/ 30.10.2022

Matthieu Ricard de passage au Luxembourg.Photo: Alain Piron

Le temps que l'homme séculier ne sait pas utiliser, il finit par le tuer dans l'insignifiance, estime le moine bouddhiste.

D'un côté, les précieux moments de plénitude, de l'autre, l'inconsistance du temps, les heures que nous passons à bavarder inutilement, les jours que nous consacrons à des activités inutiles et qui font que notre vie s'écoule entre nos doigts comme du sable.

Une interview est demandée longtemps à l'avance et aurait dû avoir lieu le lendemain de la conférence publique de Neimënster, à l'occasion d'un déjeuner dans un restaurant indien au Luxembourg. Mais le moine bouddhiste et biologiste moléculaire de formation Matthieu Ricard annule la rencontre à la dernière minute. La raison: deux semaines auparavant, un documentaire télévisé diffusé sur Arte a mis en émoi le monde du bouddhisme en Europe. On y parle du lama bouddhiste Sogyal Rinpoché, accusé depuis des années d'abus sexuels sur ses élèves. 

L'équipe de reportage a enquêté dans des centres bouddhistes en France, en Belgique, en Grande-Bretagne et en Espagne. Matthieu Ricard, interprète français du dalaï-lama, auteur de best-sellers, photographe et moine bouddhiste, ne donne donc plus d'interviews jusqu'à nouvel ordre; il a publié sur son blog sa prise de position à ce sujet.

L'entretien prévu n'aura donc pas lieu, mais il reste tout de même de nombreuses questions que l'on a trop envie d'adresser à cet homme de 76 ans. Dans son livre «Carnets d'un moine errant», paru en 2021 chez Allary Éditions, il révèle bien des choses sur lui-même et son parcours. Sur près de 800 pages, il retrace son voyage spirituel à travers l'Inde, le Bouthan, le Népal et le Tibet. Sur la pointe des pieds, il apparaît lors de sa conférence à Neimënster à l'invitation de l'association «Les Amis du Tibet». Drapé dans sa robe pourpre et chemise moutarde, Matthieu Ricard passe en revue sa vie aux multiples facettes.

Matthieu Ricard, Carnets d'un moine errant, Allary Éditions, 768 Seiten, 28,90 Euro.
Matthieu Ricard, Carnets d'un moine errant, Allary Éditions, 768 Seiten, 28,90 Euro.

Jeune chercheur à l'Institut Pasteur aux côtés du prix Nobel de médecine François Jacob, il abandonne ses ambitions de scientifique promis à un brillant avenir dans l'étude de la génétique et entre en 1972, à l'âge de 26 ans, comme apprenti moine bouddhiste au service de son premier maître spirituel, Kangur Rinpoché. Les mots, les images et les souvenirs de ce dernier remplissent les carnets de notes de l'infatigable moine. 

Mais dans la solitude d'un ermitage de l'Himalaya, Matthieu Ricard savoure d'abord le lent écoulement du temps: «Les minutes et les heures se transformaient en fils d'or qui tissaient la tapisserie de l'éveil», écrit-il dans ses mémoires. «Chaque craquement du bois, chaque murmure du vent, chaque goutte de pluie qui tombait sur le carrelage et chaque rayon de soleil qui traversait la pièce et illuminait les motifs en bois sur les murs semblaient être en harmonie avec mon esprit».

D'un côté, les précieux moments de plénitude, de l'autre, l'inconsistance du temps, les heures que nous passons à bavarder inutilement, les jours que nous consacrons à des activités inutiles et qui font que notre vie s'écoule entre nos doigts comme du sable.

Matthieu Ricard

Inconsistance du temps

On appelle le dalaï-lama Kundun. Martin Scorsese a également donné ce titre à son film sur le jeune dalaï-lama. En tibétain, Kundun signifie «présence». Et c'est une présence de sagesse et de bonté que Matthieu Ricard ressent lorsqu'il regarde le visage de son maître Kangour Rinpoché. Dans la méditation, les circonstances extérieures changent peu, «c'est nous qui changeons», estime le moine, et le contraste devient infini: d'un côté «les précieux moments de plénitude», de l'autre «l'inconsistance du temps, les heures que nous passons à bavarder inutilement, les journées que nous consacrons à des activités inutiles et qui font fondre notre vie comme du sable entre nos doigts». Matthieu Ricard le dit ainsi: «Le temps que l'homme mondain ne sait pas utiliser, il finit par le tuer dans l'insignifiance».

La conférence donnée récemment à Neimënster par Matthieu Ricard, moine bouddhiste et biologiste moléculaire de formation, à l'invitation de l'association «Les Amis du Tibet», a affiché complet longtemps à l'avance.
La conférence donnée récemment à Neimënster par Matthieu Ricard, moine bouddhiste et biologiste moléculaire de formation, à l'invitation de l'association «Les Amis du Tibet», a affiché complet longtemps à l'avance.
Photo: Alain Piron

Après la mort de son premier maître, Matthieu Ricard est appelé à servir un autre maître spirituel, Dilgo Khyentsé Rinpoché. Pendant treize ans, il le sert et l'accompagne, c'est pour le Français une période de nombreux pèlerinages, de nombreuses traductions et publications de textes sacrés bouddhistes, de cérémonies, de conférences, de retraite spirituelle et de nombreuses rencontres, des plus modestes aux plus prestigieuses.

«N'oublie pas ton maître. Prie-le toujours. Ne laisse pas ton esprit vagabonder. Observe sa nature. N'oublie pas la mort. N'oublie pas les gens. Prie pour eux avec compassion». Une recommandation de Dilgo Khyentsé Rinpoché à Matthieu Ricard, que ce dernier place au début de ses Carnets d'un moine errant. S'il fallait résumer le message de cette œuvre en quelques mots, ce serait certainement ceux-ci : amour désintéressé et compassion, ou encore, prier pour que le monde soit libéré de la souffrance, ou encore, en deux mots : bienveillance et humilité...

Simplifier nos pensées, nos paroles et nos actions, cela ne signifie pas réduire notre créativité ou diminuer notre existence, mais profiter intensément de la sérénité incomparable d'un esprit au repos dans son état naturel.

Matthieu Ricard

«Simplifier nos pensées, nos paroles et nos actions, ce n'est pas réduire notre créativité ou diminuer notre existence, mais jouir intensément de la sérénité incomparable d'un esprit au repos dans son état naturel», écrit Matthieu Ricard. «C'est se débarrasser du poids des constructions artificielles et déformées avec lesquelles nous nous sommes si longtemps battus et qui ne cessent de tourbillonner dans notre esprit, le troublant, le déplaçant dans toutes les directions, le fragmentant, le comprimant, l'enchaînant. En un mot, le torturant».

Vivre avec 30 euros par mois

Pendant des années, Matthieu Ricard a vécu avec 30 euros par mois. Aujourd'hui, les droits d'auteur qu'il perçoit sur la vente de ses livres et de ses photos sont reversés à l'organisation humanitaire Karuna-Shechen qu'il a fondée et qui intervient dans différents domaines au Tibet, au Népal et en Inde: éducation scolaire, dispensaires, abris, aide alimentaire, aide d'urgence, sensibilisation.

Les vidéo 360 ne sont pas supportées. Voir la vidéo 360 dans l'app Youtube.

Quelques-uns de ses livres: «Plaidoyer pour le bonheur», «La Citadelle des Neiges», «L'art de la méditation», «Plaidoyer pour l'altruisme», «Plaidoyer pour les animaux»... Avec l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan, il écrit en 2000 «L'infini dans la paume de la main», avec le psychothérapeute Christophe André et le philosophe Alexandre Jollien tout récemment «Trois amis en quête de sagesse».

Mais c'est avec «Le moine et le philosophe», un livre d'entretiens avec Jean-François Revel, son père, que Matthieu Ricard se fait connaître dans le monde entier. Tout semble opposer intellectuellement le moine à ce philosophe agnostique déclaré. Pourtant, les deux hommes n'ont jamais cessé de se rencontrer et, en 1996, ils décident soudain , dans la solitude du Népal, de confronter leurs interrogations réciproques et leur curiosité dans des conversations spontanées d'une intelligence lumineuse.

On préfère donc écarter la mort du champ de vision et maintenir le plus longtemps possible le doux bourdonnement d'un bonheur artificiel et fragile.

Matthieu Ricard

«Lorsque les valeurs spirituelles n'inspirent plus une société, le progrès matériel devient une sorte de façade qui masque l'absence de sens de l'existence», écrit Matthieu Ricard dans ce livre. À propos de la mort, il estime ailleurs que notre malaise face à elle vient du fait qu'elle constitue le seul obstacle insurmontable à l'idéal de la civilisation occidentale: vivre le plus longtemps et le plus agréablement possible. «La mort détruit ce à quoi on est le plus attaché : soi-même. Il n'y a pas de moyens matériels pour remédier à cette fin inéluctable. On préfère donc écarter la mort du champ de vision et maintenir le plus longtemps possible le doux bourdonnement d'un bonheur artificiel et fragile».

L'entretien avec Matthieu Ricard n'aura donc malheureusement pas lieu, comme nous l'avons déjà mentionné. La conférence de Neimënster - complète longtemps à l'avance - s'avère intéressante et divertissante, mais en aucun cas comparable au livre de mémoires, qui va pourtant beaucoup plus loin. 

Matthieu Ricard raconte comment il a découvert le bouddhisme et ses maîtres, comment il a renoncé à une carrière de scientifique à l'Institut Pasteur, comment il a grandi, enfant, dans un milieu intellectuel.
Matthieu Ricard raconte comment il a découvert le bouddhisme et ses maîtres, comment il a renoncé à une carrière de scientifique à l'Institut Pasteur, comment il a grandi, enfant, dans un milieu intellectuel.
Photo: Alain Piron

Matthieu Ricard y affirme sa conviction que l'altruisme, concept sur lequel il a réfléchi toute sa vie, est la seule voie vers le bien de l'homme. Des questions restent en suspens, parmi lesquelles celle-ci: le Français raconte comment il a découvert le bouddhisme et ses maîtres, comment il a renoncé à une carrière de scientifique à l'Institut Pasteur, comment il a grandi, enfant, dans un milieu intellectuel. Sa mère, presque centenaire, est l'artiste Yahne le Toumelin qu'il  soigne en Dordogne. 

À ce propos, le moine a toujours le mot «chance» à la bouche. «J'ai eu la chance dans ma vie de grandir dans cet environnement. J'ai eu la chance de rencontrer tel ou tel, de trouver tel ou tel maître». Le mot «chance»? Quelle est sa signification pour le bouddhiste. Est-ce que la chance tombe du ciel comme ça ou est-ce que pour lui il y a autre chose derrière?

Cet article est paru pour la première fois sur wort.lu/de

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