Manipulation: Interview d'Enrico Lunghi: les 20 secondes qui manquent
Par Marie-Laure Rolland
Au lendemain de la diffusion de l'intégralité de l'interview d'Enrico Lunghi sur RTL, on commence à mieux comprendre les conditions dans lesquelles a été réalisé le reportage sur le directeur du Mudam. La scène de l'agression a bel et bien été manipulée au montage.
Dans sa lettre annonçant sa démission au Comité international des musées d'art moderne, Enrico Lunghi indique qu'il porte plainte pour diffamation au motif qu' «une partie de l'interview a été montée et falsifiée, la bande-son ayant été coupée et mise sur d'autres images». Est-ce effectivement le cas? Pour le savoir, nous avons demandé au service vidéo de notre site internet d'analyser de plus près le document.
L'action amputée de près de 50%
Dans la vidéo originale, la scène de l'agression dure 48 secondes. Elle débute à la minute 7'00 et se termine à la minute 7'48. Cette scène est en partie reprise dans le reportage de «Den Nol op de Kapp» diffusé le 3 octobre où il est expliqué que Sophie Schram porte plainte contre le directeur du musée. La scène de l'agression est réduite pratiquement de moitié. Il n'en reste que 28 secondes.
L'analyse des 20 secondes manquantes est intéressante à double titre. D'une part, car elle révèle que deux secondes d'intervention sonore d'Enrico Lunghi ont été collées sur des images qui ne leur correspondent pas. Ce type de procédé s'utilise dans le montage de reportages dont la durée de temps est limitée. Ici, il ampute la scène clé de la moitié de son contenu.
Ce que l'on n'entend pas
Quel est précisément le contenu manquant? A la minute 6'50, Sophie Schram demande ce que Lunghi n'aime pas dans les images de l'artiste Doris Drescher, qui se plaint de ne pas être exposée au Mudam. C'est la troisième fois depuis le début de l'interview qu'elle pose la question. Lunghi a donné deux réponses. «Sérieusement, ce n'est pas une question..», dit-il alors.
Ce bout de phrase a été déplacé pour relier la question de Sophie Schram sur Doris Drescher à la réaction agressive de Lunghi. On ne peut pas voir que durant 20 secondes se poursuit un dialogue de sourds hors caméra. Enrico Lunghi redit qu'il n'est pas là pour répondre à ce genre de question et qu'il ne veut pas que cela passe à la télé. Sophie Schram affirme que sa question est pertinente et la repose encore.
La direction de RTL réagit
Les remous ne se calment pas à RTL après la diffusion de ce reportage. Un bras de fer oppose le directeur général, Alain Berwick, à sa rédaction en chef. Celle-ci s'était opposée à la diffusion de la scène de l'agression dans le magazine «Den Nol op De Kapp» le 20 septembre. Elle était d'avis qu'il fallait adresser une lettre de protestation à Enrico Lunghi.
Alain Berwick nous a contacté hier pour démentir ce que nous avons écrit dans notre édition d'hier, à savoir que c'est lui qui a donné le feu vert à la diffusion du 3 octobre. Précisons que nous n'avons reçu à l'heure du bouclage aucun démenti de la rédaction en chef.
Le directeur général affirme que la décision de diffuser la scène de l'agression a été prise lors d'une réunion le lundi 26 septembre. Sophie Schram, qui n'avait pas fait état jusqu'alors de douleurs, s'était présentée dans son bureau avec le bras bandé et un certificat médical. Berwick avait convoqué les responsables de la rédaction et visionné l'intégralité de l'interview. «On ne peut pas mettre un certificat médical en cause. Au vu des images, on a décidé que RTL ne porterait pas plainte contre Lunghi. La fille déciderait elle-même si elle portait plainte ou non. Si elle portait plainte au pénal, en citation directe, on a décidé qu'on diffuserait les images car de toute façon les autres médias seraient au courant», dit-il.
Une diffusion avant le dépôt de plainte
La chronologie des événements montre toutefois que lorsque RTL a diffusé le reportage le lundi 3 octobre, la plainte n'avait pas été déposée. Maître Pol Urbany, l'avocat de RTL qui est intervenu en tant qu'assistance juridique auprès de Sophie Schram, indique d'ailleurs dans le reportage que sa cliente «va porter plainte pour coups et blessures volontaires».
Pourquoi le reportage a-t-il été diffusé malgré le fait que la plainte n'avait pas été déposée? Quelle était l'urgence à rendre public un reportage incriminant le directeur général de la plus grande institution culturelle du pays, si la plainte n'était pas prête? «Les choses se sont croisées. Il y a eu les excuses de Lunghi le même jour où lui (maître Urbany) devait déposer», indique Alain Berwick.
L'avocat comptait donc, d'après les dires du directeur général, porter plainte le mercredi 5 octobre, deux jours après la diffusion du reportage. Cela parce qu' «il avait un gros dossier à gérer à ce moment-là». Il ajoute: «Pour nous, la plainte était déposée. C'était de justesse. Les deux choses se sont croisées. Finalement il n'y a pas eu dépôt de plainte puisque Lunghi s'était excusé.»
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