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Les loopings de l'art contemporain
Culture 3 min. 28.02.2020

Les loopings de l'art contemporain

Les loopings de l'art contemporain

Photo: Shutterstock
Culture 3 min. 28.02.2020

Les loopings de l'art contemporain

Gaston CARRE
Gaston CARRE
L'art contemporain est «mise en abîme», et dans l'abîme il y a des miroirs, c'est pourquoi l'art contemporain réfléchit beaucoup.

Marc Lambron, dans son «Carnet de bal» (éd. Grasset) énumère quelques figures obligées de l’art contemporain.

Figure 1: la batterie de cuisine  – disposer au sol une cafetière, un téléviseur et un mixeur à purée. Figure 2: le labyrinthe d’images – dormeurs, paysans de l’altiplano, edelweiss en floraison ralentie. Figure 3: la ludothèque – jouets polychromes, trottinettes, doudous et mickeys. Ajoutons un assemblage de turbines, de courroies et boulons, plongeons le visiteur dans une salle obscure où un écran diffuse un vol de mouettes ou des ménagères étendant leur linge, sur fond sonore de loopings électroniques signifiant au visiteur que l’art à l’instar des opioïdes postule une jouissance de répétition plutôt qu’un bonheur de création. 

Figures connues, figures obligées, oui: cet art-là, qui se veut subversif, qui prétend «briser les codes», est devenu code à son tour, norme par ses formes et code par ses énoncés, la dénonciation de la «société de consommation», par exemple, étant devenue l’expression d’un conformisme de second degré, engendré par un système qui se nourrit de sa propre réfutation – libre à vous, cher lecteur, de vous poster sur un degré troisième d’où vous rétorquerez que notre ironie est à son tour une figure du convenu. 

Jeu de miroirs? Oui. Un jeu sans fin, quand la suspension du sens ouvre une dialectique de l’affirmation et de la distanciation, l’autodérision étant le geste par quoi l’artiste peint son propre masque. Et c’est parce que l’art est jeu de miroirs qu’on y réfléchit beaucoup. Voyez les intitulés des oeuvres: c’est une «réflexion» autour d’un carré blanc, ou une «méditation» sur un trou noir, c’est l’«exploration» de l’art par l’art – une «mise en abîme», qui laissera à l’artiste, quand il sera remonté des profondeurs, l’expression blafarde de Proust aux derniers jours de sa Recherche, quand selon les termes de Jean Cocteau il ressemblait à «une lampe allumée en plein jour».

Pourquoi cette réflexion a posteriori? Pourquoi l’artiste n’a-t-il pas réfléchi avant, avant de s’abîmer dans le trou noir du carré blanc? Parce que l’art contemporain est un art de la contingence, ou de l’aléatoire: réfutant tout projet et toute intention, cet art se réclame d’une spontanéité qui est l’autre nom du hasard, et c’est après que le hasard a dégouliné sur la toile que débute la réflexion.

La réflexion comme exploration. L’exploration de l’intention, sachant qu’il n’y a pas d’intention, d’où la réitération de la réflexion, c’est comme les loopings, ça peut durer longtemps. Or l’artiste à tête de lampe en plein jour finit par flamboyer: une idée advient, une idée enfin, sur le bord extrême du carré noir, l’idée d’une prolifération de la contingence, d’une multiplication du hasard, oui: l’artiste allumé va produire des carrés en masse, de l’insensé en série!

Sachant qu’une juxtaposition de carrés noirs ne produit toujours qu’un carré noir, nous aurons là une métaphore achevée de l’art comme réflexion, un Concept en somme, le concept étant le nom de l’idée quand celle-ci se vend 300.000 euros, généralement au titre d’une «dénonciation de la société de consommation».