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Les archives d’un avocat livrent leurs secrets
Un convoi de rescapés du camp de Buchenwald.

Les archives d’un avocat livrent leurs secrets

Photo: Archives Luxemburger Wort
Un convoi de rescapés du camp de Buchenwald.
Culture 5 min. 30.03.2019

Les archives d’un avocat livrent leurs secrets

Gaston CARRE
Gaston CARRE
L'abbaye de Neimënster dévoile les archives de Delphin Debenest, figure de la résistance, déporté à Buchenwald. Mais après-guerre, il siégera au tribunal international de Nuremberg. Sa fille, Jane Debenest, ancienne ambassadrice de France au Luxembourg, raconte.

C'est un vieux document sépia, mais son pouvoir de sidération est intact. Il s'agit d'une commande. Elle émane d'un de ces «laboratoires» où la folie nazie en ce temps-là s'adonne à l'expérimentation «in vivo»: le signataire demande la mise à disposition de 200 prisonniers, pour des «travaux» sur la substance cérébrale.

«Ces documents attestent des pratiques qui dépassent l'entendement, et ce qui fut commis là va bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer» constate notre interlocutrice, qui nous présente l'extraordinaire corpus de documents actuellement exposés à l'abbaye de Neumünster, fiches, lettres, papiers administratifs en inventaire du IIIe Reich en ses œuvres au quotidien, dans ses camps et dans ses officines, documents effarants par la mégalomanie délirante des projets qu'ils révèlent, stupéfiants par la perversité des méthodes mises en œuvre, consternants par le «naturel», l'assurance tranquille avec quoi ces projets et méthodes sont évoqués.

L'ancienne ambassadrice de France Jane Debenest raconte le parcours de son père, magistrat captif des nazis puis avocat général au tribunal de Nuremberg, où il enquêta sur les expérimentations médicales dans les camps.
L'ancienne ambassadrice de France Jane Debenest raconte le parcours de son père, magistrat captif des nazis puis avocat général au tribunal de Nuremberg, où il enquêta sur les expérimentations médicales dans les camps.
Photo: Chris Karaba / Luxemburger Wort

Qui est notre interlocutrice?

Il s'agit de Jane Debenest – oui: l'ancienne ambassadrice de France au Luxembourg, de 1998 à 2002 –, et c'est son père, Delphin Debenest, qui durant ses années de résistance au prédateur allemand avait patiemment collecté le matériel visible jusqu'au 12 mai au Luxembourg. Des documents sur les pratiques nazies donc, mais des témoignages aussi sur les bancs où les «praticiens» seront jugés, car Delphin Debenest, magistrat devenu captif des Allemands, survivant in extremis des «marches de la mort», sera appelé après-guerre à siéger au tribunal international de Nuremberg, lors d'un procès qui aux yeux de Jane, la fille, constitua un «événement fondateur», un «tournant dans l'Histoire», en ce que sa juridiction énonça pour la première fois les chefs d'accusation – crimes de guerre, ou crimes contre l'humanité – qui aujourd'hui permettent de dire la loi des nations face aux bourreaux du Rwanda ou de l'ex-Yougoslavie.

  Il a méticuleusement collecté des pièces qui allaient s'avérer compromettantes au moment de son arrestation.

Découverte pour le public convié à Neumünster, ces documents furent une découverte pour Jane Debenest aussi. «Mon père nous parlait très peu de ses activités de résistant, et quand il revint de captivité il prit soin de ne pas nous accabler par le récit de ce qu'il avait vécu». Ce n'est qu'en 1997, après le décès de Delphin Debenest, quand fut venue l'heure d'examiner son legs, que Jane prit acte de la brûlante «collecte» du père.

«Il était magistrat, il avait la passion de l'archive, mais il était résistant aussi, de sorte qu'il a méticuleusement collecté des pièces qui allaient s'avérer compromettantes au moment de son arrestation.» L'homme n'hésitait pas à recueillir des plans de localisation de dépôts d'armes, qu'il fait parvenir à Londres où la résistance prend connaissance de ces précieuses informations sur l'ennemi.

Delphin Debenest était magistrat dans le Poitou. Mobilisé en 1939, il entre en résistance active dès 1941 et rejoint le réseau Delbo-Phoenix en 1943, important réseau franco-belge – des Luxembourgeois en firent partie, Jane Debenest a retrouvé quelques noms – chargé du renseignement et de l'exfiltration d'aviateurs alliés. Quand des hommes lui étaient présentés par les autorités françaises, «mon père les condamnait pour vol de lapin, et ces hommes conduits par la porte repartaient par la fenêtre».

Par son énoncé des «crimes de guerre» le tribunal de Nuremberg fut un tournant dans l'Histoire.
Par son énoncé des «crimes de guerre» le tribunal de Nuremberg fut un tournant dans l'Histoire.
Photo: Chris Karaba / Luxemburger Wort

Un jour toutefois c'est la Gestapo qui se présente à la porte: Debenest est arrêté en juillet 44, déporté à Buchenwald puis au kommando d'Holzen. Il avait été dénoncé, comme la plupart de ses camarades résistants. Le captif doit sa survie au fait que les Allemands à ce moment-là ont besoin de main-d'œuvre pour des constructions souterraines – Hitler avait ordonné à Göring d'enterrer un certain nombre de dispositifs, aéronautiques en particulier.

il ne pesait plus rien, il lui fallut des semaines pour apprendre à se réalimenter.

Le destin de Debenest semble scellé quand on le pousse sur les routes des funestes «marches de la mort», mais lors d'un déplacement en train il saute du wagon, des soldats britanniques le retrouveront dans une forêt, Jane se souvient de son retour au foyer familial – «il ne pesait plus rien, il lui fallut des semaines pour apprendre à se réalimenter».

Le père se rétablit enfin, au point qu'il se rend à Paris, pour reprendre du service à la chancellerie. Il sera avocat général au tribunal de Nuremberg en octobre 1945, chargé d'étudier et d'interpréter la documentation collectée par les alliés et d'enquêter sur les expériences médicales dans les camps. Il mènera seul, en audience publique, l'interrogatoire de Seyss-Inquart et participera à celui de Kaltenbrünner. Son épouse, la mère de Jane Debenest, un temps durant est admise au tribunal comme visiteuse – dessinatrice agile, elle prend des croquis d'accusés, également visibles à l'exposition.

Les «terroristes luxembourgeois»

Eclairage sur la Seconde Guerre mondiale, sur l'horreur nazie et le tribunal appelé à la juger, l'exposition à Neumünster met en lumière aussi une page d'Histoire du Luxembourg, où, les semaines précédant le procès, quelque 70 criminels nazis furent internés et interrogés à Mondorf-les-Bains. Parmi les documents collectés par Debenest père figure un «journal de marche» de la Feldkommandatur» 588, qui évoque les «terroristes luxembourgeois».

Une exposition en forme de manifeste pour une justice internationale. Alors que les Etats-Unis et d'autres ces jours-ci mettent à mal la Cour pénale internationale, Jane Debenest souligne la valeur fondatrice de ce tribunal de Nuremberg face auquel le monde assista à l'émergence de concepts décisifs pour la fin du siècle révolu et le temps présent. «Mon père d'ailleurs avait consacré les dernières années de sa vie à l'instauration de cette Cour pénale internationale que l'on attaque aujourd'hui» – la CPI va naître en 1998, un an après la mort de Delphin Debenest.

Une exposition en forme d'injonction aussi: «De ce que nous voyons ici émane un appel à la réflexion et, surtout, à la vigilance» prévient Jane Debenest. «Ce qui s'est passé récemment en Nouvelle-Zélande [le massacre de Christchurch, 50 personnes tuées par un «suprémaciste blanc»] ne relève pas du hasard. Le type qui a commis cela n'est pas seul.»

L'exposition «Nuremberg - un procès fondateur» est visible jusqu'au 12 mai 2019. Tous les jours de 11 heures à 18 heures, entrée libre.