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Le temps ausculté de Tacita Dean
Culture 5 min. 16.07.2022
Art contemporain

Le temps ausculté de Tacita Dean

Les deux galeries supérieures du Mudam accueillent les oeuvres de l'artiste britannique.
Art contemporain

Le temps ausculté de Tacita Dean

Les deux galeries supérieures du Mudam accueillent les oeuvres de l'artiste britannique.
Photo: Anouk Antony
Culture 5 min. 16.07.2022
Art contemporain

Le temps ausculté de Tacita Dean

Thierry HICK
Thierry HICK
Le Mudam présente deux séries d’œuvres inédites et récentes de l’artiste britannique.

Photographie, cinéma, dessin, gravure, collage... Tacita Dean refuse de limiter son champ d’action à un seul genre, à un unique langage. Ses propos sont délibérément pluriels. A l’image de la double exposition que le Mudam consacre actuellement à l’artiste britannique dans les deux grandes salles du premier étage.

«Dans ses travaux, l’artiste interroge régulièrement le rapport entre le passé et le présent. Les différents médiums qu’elle utilise ont toujours un lien avec le temps. A travers ses trajectoires personnelles, Tacita Dean capture des moments de sensibilités», note Christophe Gallois, co-commissaire avec Suzanne Cotter, de l’exposition. 

L’artiste est de plus très attachée à une autre notion: le hasard, la chance, qui pour elle sont autant d’accidents qui offrent des pistes intéressantes à exploiter, poursuit Christophe Gallois. 

«Purgatory».
«Purgatory».
Photo: Anouk Antony

Une question  existentielle

«Prenez un son, par exemple. Au fil du temps, il ne cessera d’évoluer en fonction de tant de facteurs. La question du temps est donc avant tout existentielle», explique Tacita Dean.

La première partie de l’exposition, galerie Est, est consacrée au «Dante Project». Explication. Tacita Dean crée en 2021 les décors et les costumes pour le ballet «The Dante Project» au Royal Opera House de Londres, sur une chorégraphie de Wayne McGregor et une partition de Thomas Adès. Basé sur «La Divine Comédie» de Dante, ce ballet traverse trois royaumes des morts: l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Au Mudam, donc, sont exposées trois œuvres de Tacita Dean créées pour l’occasion. 

 A regarder de près et de loin 

«Inferno» est un monumental dessin à la craie sur tableau noir. Le trait est d’une infime précision, les détails et jeux de formes sont innombrables. La chaîne de montagnes dans sa représentation est inversée, histoire de bousculer les habitudes et fragiliser la figuration. Une pièce à regarder de très près ou de très loin.  

 «LA Exuberance».
«LA Exuberance».
Photo: Anouk Antony

De part et d’autre de l’imposant tableau noir, sont accrochées des photographies, tout aussi grandes, représentant le «Purgatory». En fait, il s’agit de négatifs reproduits à très grande échelle. Le feuillage des jacarandas – un arbre exotique – d’un violet vif apparaît ici en un vert, réel et irréel à la fois. Et est en contraste avec les éléments urbains. Là encore, l’artiste titille notre perception d’un monde que nous croyons réel.

Un monde qui n’oublie pas, est un monde qui se noie dans son incapacité à oublier.

Tacita Dean

Ce jeu trouvera son prolongement dans l’évocation du «Paradise», un film 35 mm rayonnant de couleurs et d’animations aux motifs circulaires. «C’est d’ailleurs la toute première fois que ce film est représenté en dehors du cadre du ballet», se réjouit Tacita Dean. La bande-son du film est une simulation numérique de la partition d’orchestre utilisée lorsque les musiciens ne pouvaient enregistrer la partie musicale originale pour cause de confinement. 

 «One Hundred and Fifty Years of Painting».
«One Hundred and Fifty Years of Painting».
Photo: Anouk Antony

Place aux techniques analogiques

Les clichés du Purgatoire et les animations du Paradis témoignent d’une place renforcée des technologies analogiques. «Tacita Dean milite depuis de nombreuses années pour la sauvegarde de ces technologies», insiste le commissaire Christophe Gallois. Un choix qui n’a rien à voir avec une quelconque forme de coquetterie artistique, voire de nostalgie. Bien au contraire, 

Tacita Dean assume: «Ces techniques doivent continuer d’exister. Le travail de la série 'Purgatory' ne serait pas réalisable en numérique. Pour moi, il est important d’utiliser un médium en particulier pour ses moyens et capacités d’expression. Les langages sont différents. Un médium pour moi, n’est pas une seule question de technologie ou de nostalgie. Il ne peut être question de remplacer l’ancien par du neuf, les deux doivent pouvoir coexister.» Le volet «Dante Project» se clôture par la présentation de quelques photos, photogravures et de sérigraphies issues du Paradis. 

150 ans de peintures 

La seconde partie, galerie Ouest, est dominée par un espace séparé accueillant la projection d’un film 16mm «One Hundred and Fifty Years of Painting». Tacita Dean retrouve deux amies peintres Luchita Hurtado (1920-2020) et Julie Mehretu (1970), toutes deux nées un 28 novembre. Les deux artistes – dont des toiles sont accrochées à l’entrée du pavillon – qui en 2020 avaient 150 ans cumulés, évoquent leurs vies respectives en toute intimité devant la caméra de l’artiste. 

Autour de cette pièce centrale, le Mudam propose «LA Exuberance» et «LA Magic Hour», deux séries de lithographies, à partir de dessins représentant tous le ciel de Los Angeles. En complément, une série de petits dessins sur ardoises sur le même thème. Eléments naturels ou simples jeux avec les formes? 

Simplicité et abstraction

Peu importe finalement, puisqu’une fois encore, Tacita Dean, entre simplicité assumée et goût de l’expérience, s’amuse en quelque sorte à déjouer la réalité pour amener le spectateur vers une abstraction tout aussi assumée. Une dernière preuve du travail de recherche se retrouve avec la projection «Buon Fresco», un film qui capte au plus près les fresques de Giotto (1266-1337) de la basilique Saint-François à Assise. 

Une constante dans toutes les pièces exposées: malgré des formats souvent larges, malgré la diversité des techniques utilisées, les résultats finaux ou les propos de l’artiste ne sont jamais surchargés. Cette volonté d’économie, de minimalisme est récurrente. Tacita Dean s’explique: «Je suis une artiste très formelle. Cette forme de minimalisme fait partie de mon esthétique. Faire simple ou faire moins, le juste équilibre est souvent très difficile à atteindre.» 

Les œuvres de Tacita Dean sont à voir au Musée d’art moderne Luxembourg jusqu’au 5 février 2023. Infos sur le programme d’activités autour de l’exposition sur: www.mudam.lu 

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