«Le Prince» d’après Machiavel au Théâtre des Capucins

Une mise en scène décalée de Laurent Gulmann à découvrir les 11 et 14 janvier 2014.

Des "stagiaires" sont mis à l'épreuve pour s'exercer à l'exercice du pouvoir.
Des "stagiaires" sont mis à l'épreuve pour s'exercer à l'exercice du pouvoir.
Photo: Pierre Grosbois

Le public ne s’y attendait pas : au Théâtre des Capucins, c’est à un savoureux jeu de rôle aussi inattendu et drolatique qu’instructif qu’il est associé avec « Le Prince » de Machiavel tel que l’a adapté Laurent Gutmann.

Un nom d’auteur: Nicolas Machiavel (1469-1527); un titre : « Le Prince» ; une affiche pour annoncer le spectacle avec la figure en majesté d’un seigneur italien de la Renaissance: César Borgia. Voilà qui semblait annoncer une soirée d’éminente respectabilité intellectuelle. Une promesse aussi: on allait sans doute en savoir un peu plus sur la réalité de ce mot – «machiavélisme» – dont on use et abuse quand il s’agit de qualifier les procédés de différents pouvoirs.

Des stagiaires maladroits

Surprise: sur le plateau, une salle de réunion qui, par une baie vitrée, donne sur un couloir. Cinq personnages s’y installent, dont on apprend que deux d’entre eux sont les «formateurs» et les trois autres les «stagiaires». Ils sont là pour apprendre à devenir «prince» à leur tour et cela par le biais d’un jeu de rôle. Les situations vont s’enchaîner. Elles donnent le pouvoir à l’un pour –à cause de sa maladresse ou de ses inconséquences – le lui confisquer bien vite et le confier à un autre qui, à son tour, sera lui aussi destitué.

Chacune de ces séquences est ponctuée par l’intervention en forme de commentaire et de leçon du formateur en chef – avec les mots de Machiavel lui-même. Et c’est ainsi que peu à peu sont exposées les conceptions que celui-ci a développées dans son petit livre, il y a exactement 500 ans.

Tout cela est éminemment drôle, dans la justesse du rendu de pareil «stage» – on s’y croirait, on s’y reconnaît –, dans le recours constant à un comique délicieusement absurde dont nous ne révélerons pas les moyens. Mais pareille approche décalée du sujet n’était pas sans risque. Celui du systématisme d’abord: une séquence jouée, un commentaire; une séquence jouée, un commentaire. Laurent Gutmann l’évite grâce à des ponctuations bienvenues, inattendues ou récurrentes. Un autre danger était celui de la banalisation, de la superficialité: le comique écrasant le propos et réduisant Machiavel à un prétexte. On aurait beaucoup ri sans rien apprendre. Là aussi, l’équilibre est atteint: le spectateur qui s’est amusé d’une saynète en attend la «traduction machiavélique», et est donc tout à fait attentif à la leçon qui en est tirée.

L’humanité en quête de pouvoir

Le spectateur prend conscience alors de la pertinence perpétuée des analyses du politologue renaissant: ce que celui-ci décrit, ce n’est pas son époque, mais l’humanité en quête de pouvoir ou désireuse de le sauvegarder. Chacune des conclusions de Machiavel trouve des échos dans le monde d’aujourd’hui.

Laurent Gutmann atteint donc un bel objectif: grâce au théâtre, grâce à son théâtre, il instruit en divertissant, il divertit en instruisant! Ses comédiens – Thomas Blanchard, Luc-Antoine Diquero, Maud Le Grévellec, Shady Nafar et Pitt Simon – composent un remarquable panel de formateurs-stagiaires, plus vrais que vrais. Dans une scénographie originale, qui donne à voir notamment une demi-Peugeot et des revolvers du type «Guerre des Etoiles», il réussit à maintenir la légèreté rythmée indispensable à ce type d’approche. Conclusion: ce «Prince» nous a bien fait rire, mais quelle leçon il nous a donnée!

Stéphane Gilbart

Représentations au Théâtre des Capucins les 11 et 14 janvier à 20 heures. Réservations au tél. 47 08 95 1 ou sur www.luxembourgticket.lu.