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La chronique de Stéphane Bern: Requiem pour une morale défunte
Culture 4 min. 17.12.2017

La chronique de Stéphane Bern: Requiem pour une morale défunte

L'ex-roi de Roumanie Michel 1er

La chronique de Stéphane Bern: Requiem pour une morale défunte

L'ex-roi de Roumanie Michel 1er
AFP
Culture 4 min. 17.12.2017

La chronique de Stéphane Bern: Requiem pour une morale défunte

Chaque week-end, Stéphane Bern nous livre sa vision de l'actualité dans sa chronique intitulée "L'air du temps". Il revient cette semaine sur la Roumanie, qui entend se rassembler autour de la dépouille mortelle de son dernier roi.

Par Stéphane Bern

L’Histoire offre parfois de tels retournements spectaculaires qu’ils font parfois douter des certitudes que nous assènent les experts. 

Chassé en décembre 1947 du trône de Roumanie par le parti communiste avec le soutien armé des troupes soviétiques, sous la menace d’une arme, le roi Michel Ier de Roumanie, décédé le 5 décembre dernier à l’âge de 96 ans, n’avait jamais imaginé retourner un jour dans son pays natal, ni se voir rendre ses propriétés familiales, ou recouvrer son passeport et son rang… 

Retiré depuis 2016 de la scène publique, s’il a tiré sa révérence avec la même discrétion que celle qui avait guidé son existence mouvementée, à l’image de l’histoire roumaine du XXème siècle, il n’en est pas de même pour ses funérailles nationales célébrées aujourd’hui à Bucarest. 

Stéphane Bern, chroniqueur pour le Luxemburger Wort
Stéphane Bern, chroniqueur pour le Luxemburger Wort
LW

En présence de nombreux chefs d’Etat européens, dont certains appartenant à sa parentèle royale – le Grand-Duc de Luxembourg y assistera – la Roumanie d’aujourd’hui entend se rassembler autour de la dépouille mortelle de son dernier roi, le quatrième de la dynastie des Hohenzollern qui a bâti depuis le XIXème siècle la Roumanie moderne et indépendante. 

Le président de la République Klaus Ioannis a décrété trois jours de deuil national et s’est rendu lui-même au château de Pelesh, à Sinaia, dans les Carpates, pour s’incliner devant le cercueil du roi et présenter à la famille royale les condoléances du pays tout entier. C’est comme si la

République roumaine se sentait soudain orpheline de son passé et de cette personnalité publique la plus respectée du pays, la seule qui échappait aux suspicions de corruption qui gangrène depuis quelques années la vie politique de la Roumanie. 

Après les cérémonies religieuses, militaires et civiles célébrées dans et devant le palais royal de Bucarest – qui reprend du service pour l’occasion – et après les funérailles présidées par le patriarche orthodoxe dans la grande cathédrale, la dépouille du roi Michel rejoindra son épouse Anne décédée en août 2016, dans la nécropole royale de Curtea de Arges. 

Ces funérailles d’Etat réservées à l’ancien roi par la République roumaine témoignent autant de la volonté politique des autorités d’utiliser au maximum le magistère moral et l’aura du monarque défunt, que du désir du peuple roumain de faire son examen de conscience sur le sort injuste réservé à Michel Ier, héros national sacrifié sur l’autel de Yalta. 

Monté deux fois sur le trône, une première fois en 1927 à l’âge de six ans, puis à 19 ans en 1940, dans l’ombre du « Conducator » Ion Antonescu qui range la Roumanie dans l’Axe, Michel Ier doit d’abord résister face aux nazis et il osera le 23 août 1944 renverser le maréchal Antonescu, un acte qui permet à la Roumanie de rejoindre in extremis le camp allié et de libérer sa patrie du joug nazi. 

Pour Michel Ier, de plus en plus isolé alors que le pays est devenu un satellite de l'Union soviétique, il faut désormais sauver son indépendance face au rouleau compresseur d’autant que les communistes roumains appliquent la «méthode du saucisson» avec un roi qu’ils ménagent d’abord en raison de sa popularité et de sa bravoure, en avançant tranche par tranche. 

Il est finalement contraint d’abdiquer le 30 décembre 1947. Le roi partira en exil sans rien emporter avec lui. Peu après il épouse en juin 1948 à Athènes la princesse Anne de Bourbon-Parme qu’il venait de rencontrer au mariage de la future reine Elizabeth d’Angleterre avec Philip Mountbatten... il y a 70 ans. 

Le temps nécessaire pour que la vérité historique se fasse jour et que l’on réhabilite un homme qui, gagnant sa vie en exil comme mécanicien, n’a jamais cessé de servir son pays et de se comporter en roi quoique privé de trône, de moyens financiers et de tribune médiatique. Quelle ironie ! 

Aujourd’hui un président élu et une élite politique passablement discréditée, à la recherche de son honneur perdu, se rangent avec ferveur derrière celui qui est officiellement qualifié de «Sa Majesté le roi Michel» et pleuré comme un héros national. C’est une belle revanche de l’Histoire qui se joue aujourd’hui dans les rues de Bucarest.

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