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La chronique de Stéphane Bern: Monuments de larmes
Culture 3 min. 09.12.2017

La chronique de Stéphane Bern: Monuments de larmes

Jean d'Ormesson à Paris en janvier 2014

La chronique de Stéphane Bern: Monuments de larmes

Jean d'Ormesson à Paris en janvier 2014
AFP
Culture 3 min. 09.12.2017

La chronique de Stéphane Bern: Monuments de larmes

Chaque week-end, Stéphane Bern nous livre sa vision de l'actualité dans sa chronique intitulée "L'air du temps". Cette semaine, il évoque les disparitions de Jean d'Ormesson et Johnny Hallyday.

Par Stéphane Bern

Rude semaine en vérité pour le patrimoine français; deux monuments nationaux ont quitté la scène et tiré leur révérence, suscitant un élan d’émotions populaires rarement éprouvé dans l’histoire récente.


Deux immortels ont rejoint les étoiles qu’ils avaient si souvent côtoyées et qui brillaient dans leurs yeux bleus pour rejoindre notre Panthéon: le prince du Quai Conti et le rockeur du Stade de France, l’aristocrate des lettres et le chanteur populaire.


Stéphane Bern, chroniqueur pour le Luxemburger Wort
Stéphane Bern, chroniqueur pour le Luxemburger Wort
LW

Au lendemain de la disparition de l’Académicien Jean d’Ormesson, l’écrivain du bonheur dont l’œuvre « épatante » (pour employer son adjectif préféré) se confond avec sa personnalité primesautière et qui avait l’élégance de dissimuler par son optimisme forcené le sens tragique de la vie, c’est au tour de Johnny Hallyday, l’idole des jeunes, le phénix qui tant de fois avait défié le sort pour renaître à la vie, l’inoubliable interprète de tant de tubes qui ont accompagné la vie de chacun depuis un demi-siècle, celui que l’on croyait invincible a rendu les armes devant la maladie. 


Etranges destins croisés que ceux de « Jean d’O » et de Johnny, deux visages de la France, certes bien différents et issus de milieux diamétralement opposés, mais unis dans le respect de la langue, l’amour du public et la passion de leur pays.


Comme Edith Piaf et Jean Cocteau, disparus eux aussi, il y cinquante-quatre ans à quelques heures d’intervalle, l’un aussi éclipsant l’autre de son ombre de géant, Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday incarnaient ensemble et séparément la culture française, celle qui se nourrit des mots pour soulager les maux, celle qui s’exporte et rayonne hors des frontières, celle qui unit d’un même cœur les valeurs éternelles d’humanisme.


Le phrasé distingué de l’aristocrate et la simplicité logique du rockeur s’accordaient à merveille comme les deux faces d’une même médaille. Leur disparition nous interroge sur le fossé qui s’est creusé dans nos sociétés entre les élites intellectuelles et les classes populaires. Pourront-elles encore demain chanter d’une même voix « que je t’aime, que je t’aime ! » ?


La sidération qui s’est emparée de la France cette semaine avec la double disparition de ces deux grands géants français témoigne de cette angoisse indicible. Combien sont-ils encore ces monuments de gloire qui incarnent autant un pays et un peuple et dont on pourra dire et écrire sur leur tombe « ils étaient la France » ?


Après le départ de Danielle Darrieux, de Jeanne Moreau, de Jean Rochefort, de Claude Rich ou de Robert Hirsch, il ne nous reste plus que Line Renaud et Charles Aznavour, Pierre Cardin et Juliette Gréco ou Jean-Paul Belmondo.


Bien peu de géants en vérité pour un monde devenu plus étriqué et qui manque singulièrement de panache. C’est peu dire que ces deux figures emblématiques qui viennent de nous quitter nous manqueront car elles éclairaient de leur aura lumineuse le quotidien obscur de nos vies.


De ces monuments de larmes et de joie il nous restera pourtant l’œuvre littéraire de l’un et la discographie et filmographie de l’autre, de sorte que Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday resteront immortels. L’Académicien malicieux et séducteur le disait lui-même « il y a quelque chose de plus fort que la mort, c'est la présence des absents, dans la mémoire des vivants ».