Changer d'édition

La chronique de Stéphane Bern: le mirage du mérite
Culture 3 min. 26.01.2019

La chronique de Stéphane Bern: le mirage du mérite

La chronique de Stéphane Bern: le mirage du mérite

AFP
Culture 3 min. 26.01.2019

La chronique de Stéphane Bern: le mirage du mérite

Cette semaine, Stéphane Bern s'interroge sur ce qu’est le mérite, la réussite. Vaut-il mieux réussir dans la vie ou réussir sa vie ? Vaste sujet !

Par Stéphane Bern


La chronique de Stéphane Bern
Chaque week-end, le célèbre animateur Stéphane Bern nous livre son point de vue sur l'actualité, dans une chronique intitulée "L'air du temps". Retrouvez ici l'ensemble de ses contributions.

Pas un jour sans que les noms de personnalités ne soient jetés en pâture dans la presse pour estimer leur cote à la bourse des valeurs. Cristiano Ronaldo ou Jeff Bezos, David Beckham ou Carlos Ghosn, ils ont pour seul point commun d’occuper la Une de l’actualité et d’être connus.

Est-ce cela le mérite ? Ou est-ce cela la réussite ? A l’heure où beaucoup s’interrogent sur leur place dans la société, une infirmière n’est-elle pas plus méritante qu’un footballeur, un grand patron qu’une blogueuse de mode ?

Pour y voir plus clair, un jeune philosophe s’est penché sur le sujet ! Gilles Vervisch est l’auteur du livre « Peut-on réussir sans effort ni aucun talent » (éditions Le Passeur) et il s’interroge sur ce qu’est le mérite, la réussite. Vaut-il mieux réussir dans la vie ou réussir sa vie ? Vaste sujet ! Gilles Vervisch cite Machiavel, dont la pensée a guidé les princes qui nous gouvernent, lequel rappelle que malgré toute la bonne volonté, le talent et les efforts du monde, la chance peut se retourner contre celui qui méritait de réussir.

Le meilleur exemple en fut César Borgia (1475-1507) que Machiavel admirait tant et qui malgré toute sa pugnacité, ses relations et ses ambitions, a échoué car la chance a tourné. On aurait raison de relire les philosophes anciens pour comprendre que la réussite ne se mesure pas en revue de presse ou en millions d’euros de fortune.

Gilles Vervisch cite Aristote : « Le sage n’est pas celui qui réussit tout ce qu’il entreprend mais au contraire supporte les vicissitudes du sort et sait tirer parti des circonstances… ». Une pensée parfaitement adaptée à nos sociétés d’aujourd’hui.

Pour bien faire toucher du doigt à ses lecteurs la complexité de la notion de réussite, le philosophe met en parallèle deux personnalités, et deux destins : Van Gogh et Meyerbeer ! Le premier est un immense peintre mondialement reconnu qui s’est suicidé après une existence triste et solitaire, sans reconnaissance de ses contemporains: il n’a vendu qu’une toile à 400 euros de toute sa vie.

Giacomo Meyerbeer né en 1791 et mort en 1864, domine la scène lyrique internationale pendant plusieurs décennies ; il est comparé à Mozart, ses œuvres sont jouées partout ; il a des obsèques nationales, une rue à son nom… Mais aujourd’hui qui le connaît ? Alors lequel des deux a le mieux réussi sa vie ? Celui qui a été inconnu et méprisé de son vivant mais passe à la postérité ? Ou celui qui a été adulé mais est oublié à peine décédé ? Les « Iris » ou « le docteur Paul Gachet » sont deux toiles de Van Gogh parmi les œuvres vendues les plus chères au monde !

D’ailleurs le Panthéon est rempli de génies oubliés et de ratés sublimes aujourd’hui célébrés. Mais l’auteur va plus loin lorsqu’il parle du « mirage de la méritocratie » : Kim Kardashian, dont les photos de son dressing son « likées » plus de quatre millions de fois, mérite-t-elle de mieux gagner sa vie qu’une infirmière dont l’utilité sociale est unanimement reconnue ? Triste constat : plus un métier exige d’effort et de fatigue, plus il est mal payé. En parfaite contradiction avec ce qu’affirmait Steve Jobs : « Je suis convaincu que la moitié qui sépare les entrepreneurs qui réussissent de ceux qui échouent est purement la persévérance ».

Une manière de dire que la réussite serait une question de volonté : quand on veut, on peut ! Dans la vie, tout ne serait donc qu’une affaire de mérite personnel. Cette croyance est aussi illusoire que dangereuse car, dit l’auteur, elle permet surtout de culpabiliser « ceux qui ne sont rien », et de tranquilliser ceux qui ont réussi, souvent privilégiés, convaincus qu’ils n’ont de compte à rendre à personne.

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.