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La chronique de Stéphane Bern: complot contre Poirot ?
Culture 3 min. 10.11.2018

La chronique de Stéphane Bern: complot contre Poirot ?

Le détective privé Hercule Poirot est né de l’imagination fertile d’Agatha Christie. Il apparaît dans 33 de ses romans et 51 nouvelles.

La chronique de Stéphane Bern: complot contre Poirot ?

Le détective privé Hercule Poirot est né de l’imagination fertile d’Agatha Christie. Il apparaît dans 33 de ses romans et 51 nouvelles.
Culture 3 min. 10.11.2018

La chronique de Stéphane Bern: complot contre Poirot ?

Chaque samedi, l'animateur Stéphane Bern livre sa vision du monde et de personnages célèbres dans sa chronique exclusive pour le «Luxemburger Wort». Cette semaine, il nous parle du fameux Hercule Poirot. Un détective belge de fiction inséparable de son exquise moustache.

Serait-ce un premier effet du Brexit ? Le Royaume-Uni voudrait-il larguer ses amarres européennes au point de sacrifier les moustaches et l’accent belge du plus célèbre de ses héros, le détective Hercule Poirot né de l’imagination fertile d’Agatha Christie ? Jugez un peu du crime de lèse-majesté dont il est aujourd’hui victime.

Alors que pour Noël, la BBC diffusera à la télévision une nouvelle adaptation de l’un des romans les plus célèbres, « A.B.C. contre Poirot », ce dernier ne sera pas particulièrement moustachu - ni même très belge. A la place des somptueuses moustaches noires en croc bien cirées, John Malkovich jouera le limier non seulement avec un accent anglais mais en arborant autour de la bouche un petit bouc gris déprimant. Pour entériner ce choix audacieux, il a fallu en référer aux ayants-droit d’Agatha Christie, et l'acteur vétéran a reconnu que son personnage risquait de contrarier les puristes.

«De toute évidence, il s’agit d’un personnage très connu et aimé, et il y a peut-être eu certaines inquiétudes que nous ne l’ayons pas restitué à sa juste mesure… Les fans de Poirot et de Christie peuvent tout simplement détester, mais ça je n'en ai aucune idée». Malkovich a raison: les fans peuvent vraiment détester cela, sans aucune autre justification que la moustache et l'accent belge leur importent vraiment. Comment rivaliser avec Peter Ustinov et surtout David Suchet qui a incarné avec tant de justesse Hercule Poirot quelque soixante-dix fois à la télévision faisant de ses moustaches « un objet de beauté luxuriant et unique » comme c’est écrit dans le roman…

A son fidèle Hastings qui l’interroge sur cet appendice, Poirot répond avec solennité « jamais, dans tout Londres, je n'ai vu une paire de moustaches égale à la mienne ». Comment nier que l’ornement que porte fièrement sur sa lèvre supérieure le détective belge est, au fil des pages, l’objet d’un véritable culte pour son propriétaire et l’occasion d’offrir au lecteur des moments d'humour ? Impossible donc de raser ce qui représente des aspects cruciaux de son caractère : vanité et absolue confiance en soi.

N’est-ce pas en lissant soigneusement ses moustaches que notre héros, confortablement installé dans un fauteuil, fait travailler ses fameuses «petites cellules grises» ? L’obliger à renoncer à ses moustaches prétentieuses et un rien ridicules au profit d’un bouc grisonnant, troquer son accent belge pour un anglais d’Oxford, c’est assurément trahir la personnalité d’Hercule Poirot en gommant ses principaux traits de caractère, comme cette conviction obstinée qui ne le quitte jamais qu’il est doté de dons uniques.

Le temps qu’il passe à soigner son apparence n’est rien moins que le reflet de sa propre conscience de se distinguer de la foule. Imagine-t-on l’inspecteur Columbo sans son imperméable beige froissé et son chien basset hound ? Mais plus important encore, Poirot utilise l’énorme potentiel de son accent belge qui le distingue des Britanniques. Il s’en explique dans « Drame en trois actes » : « Il est vrai que je peux parler avec exactitude l’anglais idiomatique. Mais parler l'anglais cassé est un atout considérable. Cela amène les gens à te mépriser. Ils disent - un étranger - il ne sait même pas parler anglais correctement… Et donc, ils ne se méfient pas ».

Exiger un Poirot fièrement belge avec une moustache exquise, c’est retrouver les facettes fondamentales de son caractère. Il est franchement absurde de priver le détective belge de sa différence linguistique et de sa pilosité originale car nul ne peut imaginer Hercule Poirot avec un accent anglais impeccable et une barbiche grise banale. Même Kenneth Branagh n’avait pas osé franchir cette barrière, et en brisant ce tabou John Malkovich ne prend pas seulement le risque de déplaire aux fans irréductibles d’Agatha Christie, il fait de Poirot un Mr Smith ordinaire replié sur son île.