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La chronique de Stéphane Bern: Attention au papy flingueur
Culture 5 min. 11.02.2018

La chronique de Stéphane Bern: Attention au papy flingueur

Il faut croire que Quincy Jones a le blues pour vider son sac dans un entretien publié cette semaine par le magazine américain «Vulture».

La chronique de Stéphane Bern: Attention au papy flingueur

Il faut croire que Quincy Jones a le blues pour vider son sac dans un entretien publié cette semaine par le magazine américain «Vulture».
AFP / Roy Rochlin
Culture 5 min. 11.02.2018

La chronique de Stéphane Bern: Attention au papy flingueur

Chaque week-end, Stéphane Bern nous livre sa vision de l'actualité dans sa chronique intitulée "L'air du temps". Il nous parle cette semaine de l'interview choc de Quincy Jones dans le magazine américain Vulture. Michael Jackson, Donald Trump, les Beatles… il se lâche!

Par Stéphane Bern

Il semble se vérifier qu’à un certain âge, quand on n’a plus grand-chose à prouver, on n’a plus rien à perdre non plus. Surtout à dire publiquement ce que l’on pense, quitte à provoquer un tremblement de terre dans son univers. 

Il faut croire que Quincy Jones a le blues pour vider son sac dans un entretien publié cette semaine par le magazine américain «Vulture». Quelle mouche a piqué ce compositeur, chef d'orchestre, arrangeur et producteur, ce musicien américain qui a touché avec talent à tous les styles, du jazz à la soul, en passant par la pop et le hip-hop? 

Rappelons que son nom est également associé en grande partie au succès de Michael Jackson, dont il a coproduit trois albums majeurs: Off The Wall qui s’est vendu à plus de 20 millions d'exemplaires, Thriller (66 millions) et Bad (45 millions). 

Stéphane Bern, chroniqueur pour le Luxemburger Wort
Stéphane Bern, chroniqueur pour le Luxemburger Wort
LW

Vainqueur de 28 Grammy Awards, Quincy Jones n'a pas levé le pied et continue à enchaîner les projets à l’âge de 84 ans, et s’il a l’habitude de ne pas mâcher ses mots, l’excentrique papy s’est livré cette fois à un jeu de la vérité qui ressemble à un jeu de quilles. 

Le premier à faire les frais de ses déclarations est Michael Jackson, malgré l'immense succès de la collaboration entre les deux hommes. Quincy Jones se montre particulièrement sévère avec le «roi de la pop». 

«Michael a volé plein de trucs. Il a volé beaucoup de chansons. State of Independence, un morceau de Donna Summer, et Billie Jean. Les notes ne mentent pas, mec. Il était aussi machiavélique que possible», déclare le producteur. 

Un Michael Jackson qu'il décrit en outre comme «radin» pour n'avoir pas payé l'un de ses musiciens, Greg Phillinganes, qui a écrit une partie de la musique sur «Don't Stop 'Til You Get Enough». 

Il révèle aussi s'être moqué du chanteur au sujet de ses opérations de chirurgie esthétique: «Il essayait toujours de se justifier, disait que c'était à cause d'une espèce de maladie qu'il avait. Mais c'était bidon. […] Il avait des problèmes avec son apparence parce que son père lui disait qu'il était moche et le maltraitait». 

L’heure de vérité aurait-elle sonné? Proche de nombreuses célébrités du monde de la musique et de la politique, Quincy Jones prétend connaître de nombreux secrets, «trop» selon lui. 

Il va même jusqu'à révéler sans ciller au journaliste qui l'interroge que c'est Sam Giancana, parrain de la mafia de Chicago dans les années 50 et 60, qui est responsable de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy, ajoutant qu'il ne «devrait pas parler de cela publiquement». 

Manifestement prolixe et très en verve, Quincy Jones profite de l'occasion pour railler les Beatles, «les pires musiciens au monde». «Paul Mc Cartney était le pire bassiste que j'ai jamais entendu», affirme-t-il, avant de raconter une anecdote au sujet du batteur Ringo Starr. 

«Nous étions en studio avec George Martin (producteur des Beatles), et depuis trois heures Ringo travaillait sur une partie de batterie sur quatre mesures. Il n'y arrivait pas. On lui a dit: Mec, va te prendre une bière et manger un morceau. Prends-toi une pause d'une heure et demie et détends-toi. C'est ce qu'il a fait, et nous avons appelé Ronnie Verrell, un batteur de jazz, qui a expédié le truc en quinze minutes. Ringo est revenu et a dit  George, peux-tu me le faire réécouter encore une fois? Il nous a dit ça ne sonne pas si mal et je lui ai répondu: Ben oui, enfoiré, c'est pas toi qui joues. Un mec super, à part ça». 

Il aurait été dommage de ne pas interroger Quincy Jones sur la situation actuelle des Etats-Unis, un sujet en or. Aussitôt il se met en colère. «Les riches ne font pas assez. Ils n'en ont rien à foutre. Je suis venu de la rue, et je me soucie du sort de ces gamins qui manquent de tout, car je me sens comme l'un d'entre eux.»

Pointant le racisme comme le plus gros problème à régler dans son pays, il en vient à évoquer le président américain Donald Trump, un «enfoiré complètement fou, limité mentalement, mégalomane, narcissique», et sa fille. 

«Je suis sorti avec Ivanka, vous savez», confie-t-il même au journaliste américain. «Il y a douze ans, Tommy Hilfiger m'a dit: Ivanka veut dîner avec toi. Je lui ai dit: Pas de problème, c'est un beau morceau. Elle avait les plus belles jambes que j'ai jamais vues. Elle n'a pas le bon père, cependant».

Mais il y a tout de même un moment où l’interview vérité prend le curieux virage de l’auto-célébration. À la question «quelle est votre plus grande innovation musicale ?», Quincy Jones répond en toute simplicité : «Tout ce que j'ai fait.»

Avec plus de soixante ans de carrière derrière lui, le producteur distribue d'ailleurs bons et mauvais points aux artistes actuels. Si U2 ne trouve plus grâce à ses yeux - «j'aime Bono de tout mon cœur, mais il y a bien trop de pression sur le groupe» -, il confie apprécier Bruno Mars, Kendrick Lamar et Chance The Rapper, ainsi que le compositeur français Alexandre Desplat: «Il est bon. C'est mon frère, il a été influencé par mes musiques de film». 

Certes, si l’âge permet une vraie liberté de ton, il confère aussi un regard que l’on aimerait un peu plus sage et plus bienveillant sur les gens et les choses. Il est à craindre que l’ego de Quincy Jones n’ait émoussé sa lucidité et réduit son juste discernement. 

A moins que celui qui fêtera ses 85 ans en mars n’ait voulu, par un coup de pub international, promouvoir Qwest TV, une plateforme de vidéos à la demande consacrée au jazz, qu'il souhaite voir devenir un «Netflix musical». En flinguant à tout va, il aura au moins réussi à faire le buzz médiatique. Du grand art rock !

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