Johnny en trois flash-back

«Quoi ma gueule, qu'est-ce qu'elle a ma gueule?»

Gaston Carré raconte: «Je vois ce visage, cette gueule sculptée au burin, en transe et en sueur, déclinaison baraque à frites de Brando et Presley réunis, cette lumière qui en émane, le soufre qu'elle exhale, et je comprends alors que j'ai devant moi l'idole des jeunes».
Gaston Carré raconte: «Je vois ce visage, cette gueule sculptée au burin, en transe et en sueur, déclinaison baraque à frites de Brando et Presley réunis, cette lumière qui en émane, le soufre qu'elle exhale, et je comprends alors que j'ai devant moi l'idole des jeunes».
Photo: AFP

Par Gaston Carré, notre chroniqueur musical

C'est en France, il y a très longtemps. En France frontalière, à Forbach peut-être, à Sarreguemines ou à Merlebach. J'ai 13 ou 14 ans et la France en ce temps-là est grise, très grise, on a Pompidou pour président, noir-et-blanc à la télé, la couleur n'existe pas encore.

C'est une fête foraine, et il y a un type qui chante. Je ne le vois pas de suite, il est juché sur une estrade, au milieu d'une foule compacte, mais à l'approche de celle-ci je sens une hausse subite du voltage, il y a de l'électricité dans l'air, une énergie crépite dans l'orbe de ce chanteur que je peine à voir encore derrière les rangées de bancs, tous occupés par de plus grands que moi. Ils portent des blousons de cuir les grands, avec des aigles en écusson, ils portent une banane et un couteau au ceinturon, ces types ne sont pas assis, non, ils sont debout sur leurs bancs, qu'ils martèlent de leurs bottes à clous. Je découvre ce jour-là, inquiet et fasciné, le peuple rock en communion, autour de ce chanteur que je finis par voir, botté lui aussi, tout en cuir, jambes arquées et guitare en bandoulière, qui valse au rythme de ses déhanchements.

Ce jour-là un scarabée est mort

Je vois ce visage, cette gueule sculptée au burin, en transe et en sueur, déclinaison baraque à frites de Brando et Presley réunis, cette lumière qui en émane, le soufre qu'elle exhale, et je comprends alors que j'ai devant moi l'«idole des jeunes», et je comprendrai plus tard qu'autour de ce crucifié à face de délinquant, crapuleux et flamboyant, se pratique la grand-messe païenne du sexe, de la drogue et du rock’n’roll – ce jour-là «un scarabée est mort, et je le porte autour de mon cou». La messe va durer cinquante ans.

Il a tout fait Johnny en cinquante ans. Commis tous les excès, pratiqué tous les genres, absorbé les modes et les masques, rockeur et hippie, catcheur et poète. Il a, comme les grands félins, vécu neuf vies, au cours desquelles il aura connu des hauts et des bas, plus haut que les meilleurs de ses pairs, plus bas qu'on ne peut l'imaginer, «noir c'est noir». Et cependant, et c'est cela aussi le prodige Johnny, il est resté Johnny de bout en bout, n'a jamais failli. Il a commis des fautes de goût, des rencontres mauvaises sur le plan artistique, calamiteuses ou heureuses sur le plan intime, jusqu'à Laeticia dans les années dernières, vestale habile et aimante, qui lui offre une dixième existence. Dix vies donc, au cours desquelles il restera Johnny de bout en bout. Une idole.

Un cobra et un couffin

La preuve au Vietnam, bien plus tard. Je suis journaliste, je suis à Hanoï. Grand hôtel, où j'attends l'ascenseur. La cabine s'ouvre et un homme paraît. Lumière, une sorte de phosphorescence dans l'air, un sentiment de danger imminent, c'est Johnny. Mâchoire en casse-noix et œil en fente c'est Johnny sans fard ni frime, avec un couffin. Oui, un couffin: il est là pour accueillir, avec Laeticia, l'enfant qui sera leur petite Jade. Je suis journaliste, il faut saisir cette providence, une interview avec Johnny, couffin en main, un scoop. Mais je ne bouge pas. Pétrifié. Moi qui ai tendu le micro à mille puissants, je suis devant Johnny dans l'état du lapin sous l'œil du serpent. Car même sortant d'un ascenseur, paquet de langes en main, Johnny est un cobra royal, et je sais alors qu'à tout jamais il siègera sur son trône.

Allumer le feu

La preuve au Luxembourg, bien des années plus tard encore. A la Rockhal, en 2012. On appréhende les retrouvailles, Johnny a vieilli, reste-t-il crédible? Il l'est. Intègre. Le cow-boy encore, «Quelque chose de Tennessee», son charisme, sa force de frappe, son magnétisme. «Allumer le feu», «Né dans la rue», «Ma gueule» et la «rock’n’roll attitude», que Johnny fut le seul, vraiment le seul, à incarner sous nos latitudes, sans jamais être ringard ou ridicule.

Une idole avait visité la Rockhal ce soir-là, une idole fraternelle, depuis le temps, cinquante ans, une vie – mieux qu'un rappel de notre jeunesse, Johnny était la preuve que l'éternité est une hypothèse crédible. Il est mort dites-vous?

Alors disons-le avec Laeticia dans son ultime message, magnifique: «Johnny est parti, j'écris ces mots sans y croire».