Changer d'édition

Il a séjourné dans 184 prisons à travers le monde
Culture 7 min. 27.11.2014 Cet article est archivé
Interview exclusive avec Jan De Cock

Il a séjourné dans 184 prisons à travers le monde

La vie derrière les barreaux: "Si je crois que la mort n’a pas le dernier mot et que le Christ est ressuscité, comment pas croire qu’un voleur, un assassin peut prendre une nouvelle route?"
Interview exclusive avec Jan De Cock

Il a séjourné dans 184 prisons à travers le monde

La vie derrière les barreaux: "Si je crois que la mort n’a pas le dernier mot et que le Christ est ressuscité, comment pas croire qu’un voleur, un assassin peut prendre une nouvelle route?"
FOTO: SHUTTERSTOCK
Culture 7 min. 27.11.2014 Cet article est archivé
Interview exclusive avec Jan De Cock

Il a séjourné dans 184 prisons à travers le monde

Jan De Cock a séjourné et visité 184 prisons à travers le monde. Ce jeune Belge a vécu avec des rats, des lézards, des poux et dans la crasse. Il a côtoyé des malades du sida et de la tuberculose. Il a partagé la cellule avec des tueurs à gage et des mères qui avaient volé pour nourrir leurs enfants. Mais il a surtout rencontré des hommes et des femmes. Entretien émouvant.

Propos recueillis par Marc Thill

À la recherche de la vie derrière les barreaux, Jan De Cock a parcouru le monde, de prison en prison. Il a rencontré des chapardeurs, des pickpockets et des pirates de l'air. Il a partagé la cellule de musiciens, de comédiens, de tueurs à gage, de mères qui avaient volé pour nourrir leurs enfants. Il  a séjourné parmi des malades de la tuberculose et du sida. Il a vécu en compagnie de rats, de puces et de lézards... Un voyage à contre-courant à travers l'univers impitoyable et bouleversant des établissements pénitentiaires du monde.

Monsieur De Cock, vous voulez donner une autre image des prisonniers que celle qui prévaut dans la société. Quelle est votre image des prisonniers?

Chaque prisonnier est un miroir. Il me montre toujours mes propres faiblesses et richesses. Les médias et les films donnent des stéréotypes de violence, intimidation, de "gangs". Je veux compléter cette image avec des valeurs que j’ai découvertes et que je continue à découvrir derrière les barreaux : l’hospitalité, la confiance, la créativité, l’humour, etc.

Est-ce que cette image des prisonniers a évolué lors de votre tour du monde d'une prison vers une autre?

Je dirais que cette image s’est plutôt confirmée. D’Anvers au Chili, du Cambodge à Luxembourg je vois que tous ces êtres humains détenus manifestent les mêmes valeurs et le même désir : la liberté.

En quoi ce voyage vous a-t-il changé?

Par ces séjours et visites dans 184 prisons je suis rentré en Belgique avec cette certitude : le monde est bon. La plupart de cette humanité veut un monde avec plus de respect, d’égalité, de liberté, de joie et de paix. Je l’ai vécu et je me suis convaincu par les prisonniers et par tant de personnes que j'ai rencontrées sur la route.

Si en tant qu'instituteur primaire Jan De Cock s'est laissé guider vers l'Amérique latine pour encadrer des enfants de la rue, il y a également découvert l'univers carcéral. Ses études de théologies sociales et son engagement dans des entreprises hospitalières en Afrique ont aussi participé en tant que fil rouge à le rapprocher des prisonniers. Actuellement, Jan travaille à mi-temps dans un hôpital à Anvers pour l'accompagnement de patients dans les soins palliatifs et est ainsi disponible le reste du temps pour du bénévolat avec les prisonniers.
Si en tant qu'instituteur primaire Jan De Cock s'est laissé guider vers l'Amérique latine pour encadrer des enfants de la rue, il y a également découvert l'univers carcéral. Ses études de théologies sociales et son engagement dans des entreprises hospitalières en Afrique ont aussi participé en tant que fil rouge à le rapprocher des prisonniers. Actuellement, Jan travaille à mi-temps dans un hôpital à Anvers pour l'accompagnement de patients dans les soins palliatifs et est ainsi disponible le reste du temps pour du bénévolat avec les prisonniers.
FOTO: PRIVÉ

Les prisons, les prisonniers font partie de la société. Et pourtant on a l'impression que la société voudrait les cacher, et ne pas porter le regard sur eux. Est-ce qu'on a honte de nos prisons, de nos prisonniers?

"Montre-moi tes prisons et je te dirai comment votre pays est démocratique." Les prisonniers ne sont pas une audience électoralement intéressante. Comment faire pour sensibiliser nos politiciens et la société en général. En Norvège on dit : "Ces gens ont blessé notre société. Eh bien, maintenant nous allons y invertir les rôles pour qu’ils puissent ajouter quelque chose de bien." En Norvège et dans tous les pays scandinaves, cela implique qu’on investisse dans la formation, dans l’accompagnement personnel et psychologique. Le résultat ? Dans la plupart des pays européens le taux de récidivisme est de 75%, dans les pays scandinaves il est de 10% seulement.

Des aumôniers de prisons disent, que les prisonniers sont capables de donner plus à autrui humainement parlant qu'on pourrait attendre et plus que les gens en dehors des prisons. Vous confirmez cela?

Quand tu n’as plus rien à perdre, tu deviens – je dirais – "plus transparent". Chaque fois que j’entre dans une cellule à la prison d’Anvers où je fais un travail volontaire, le détenu m’accueille avec une tasse de café, une barre de chocolat,… Pendant ces 27 ans que je travaille et vis avec les prisonniers, j’ai tissé des liens pour le reste de ma vie avec eux et leurs familles. Aujourd'hui, je peux voyager à travers le monde et rencontrer partout des amis. Ils sont devenus responsables de plus de bonheur dans ma vie.

Est-ce que vous pourriez citer un exemple concret?

Pendant plusieurs années je m'occupais d'un homme de Singapore incarcéré dans une prison belge. J’accueillais son frère chez moi quand il visitait son frère en prison. Quand Steve était libéré après 5 ans de détention et rentrait à son pays, il m’envoyait un billet d’avion pour célébrer Noël avec lui et sa famille.

Vous avez visité des prisons partout au monde, vous y êtes entré, vous en êtes sorti. Qu'est- ce que vous avez éprouvé en sortant? Le goût de retrouver la liberté ou le chagrin de quitter des gens que vous n'allez probablement plus jamais revoir?

Chaque fois que je quittais une prison, je le faisais avec un cœur brisé. Les rats ne me manquaient pas, ni la saleté, mais les amitiés que j’avais faites en partageant les conditions les plus misérables. Ma consolation a été la quantité de lettres que je continue à recevoir.

Vous êtes croyant. Est-ce que cela vous a aidé dans votre démarche?

Sans doute. Si je crois que la mort n’a pas le dernier mot et que le Christ est ressuscité, comment ne pas croire qu’un voleur, un assassin peut prendre une nouvelle route ? Et si je crois ce que Jésus disait à ses apôtres "chaque fois que vous l'avez fait à l'un de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait" ... eh bien, à la prison d’Anvers où nous avons actuellement 620 détenus, j’ai 620 occasions d’y rencontrer le Christ. Je serais fou si je ne me rendais pas à la prison.

Y-a-t-il eu des moments dans lesquels vous vous êtes dit, ici Dieu est absent, Dieu ne porte plus son regard sur cet endroit?

Il faut toujours garder l’indignation, la révolte ‘sainte’. Dieu n’est pas conformiste. Chaque situation de surpopulation, de torture ou d’absence d’eau et de nourriture doit être dénoncée. Tant ces moments de solitude, d’abandon comme de ‘bagarre’ avec Lui, montrent que nous sommes Père et fils, amis, amants.

Qu'elle est l'importance du religieux dans la société carcérale?

Tant dans une prison comme dans un hôpital les gens commencent à se poser des questions sur le sens de la vie. Quand un homme est condamné à une cellule ou à un lit de malade, souvent il fait un bilan : Qu’est-ce qui est le plus important dans cette vie? Les chapelles et les mosquées dans les prisons se remplissent. Comme je disais : les prisonniers n’ont plus rien à cacher, ils sont plus ‘nus’. Parfois ils manifestent une religiosité qui est – disons – un peu "différente". Les latinos me confessent qu’ils prient à la Sainte Vierge et à Saint Dismas pour qu’ils les protègent quand à leur sortie prochaine ils recommencent à nouveau à voler ou à braquer une banque...

Vous êtes aussi visiteur de malades à l'hôpital. Y-a-t-il un lien entre les deux démarches?

Tout à fait. A l’hôpital où je travaille, je dis toujours : il faudrait de temps en temps mettre les médecins et les infirmiers au lit, les laver pendant trois semaines et leur appliquer une endoscopie pour qu’ils ne perdent pas ce lien fort avec leurs patients. Eh bien, même chose pour ceux qui travaillent avec les détenus. Passez quelques jours en cellule !

Vous allez visiter la prison luxembourgeoise. Quelle sont vos attentes?

Que je puisse dormir dans une cellule luxembourgeoise.

Ce vendredi Jan De Cock sera au Luxembourg pour une conférence organisée par l'association luxembourgeoise des visiteurs de prison. Rendez-vous à 19 heures à la Maison d'accueil des Soeurs Franciscaines (50, avenue Gaston Diderich) à Luxembourg-Belair. Il nous a accordé cette  interview avant cette conférence.


Sur le même sujet

Quinze détenus ayant été dépistés covid positif, le centre pénitentiaire de Luxembourg se retrouve confiné. Certains contacts ne sont plus autorisés, mais les visites restent possibles jusqu'au rétablissement de la situation sanitaire.
Gefängnis Schrassig , Centre pénitentiaire de Schrassig , strafvollzug , Prison , Justice , Justiz  - Prisonnier - Gefangener  - Détention provisoire - einzelhaft - Gefängniswärter - gardien de prison - gefängnisstrafe - prisong -   - Foto: Pierre Matgé/Luxemburger Wort
Depuis ce lundi, le centre pénitentiaire de Luxembourg est officiellement dirigé par une femme. Une première dans l'histoire de la prison de Schrassig qui va connaître, dans les prochaines années, de profonds changements. Joke Van der Stricht explique lesquels.
Gefängnis - Prison - gefangenschaft - strafvollzug - Schrassig - Gefangener  - prisonnier-Détenu - Uhaft - u-haft -  Foto: Pierre Matgé/Luxemburger Wort
Mylène Carrière rend visite à des détenus au Luxembourg depuis six ans. A l'heure où le gouvernement planche sur un projet de loi pour réformer le système pénitentiaire, elle nous livre son ressenti sur cet univers singulier.
Mylène Carrière.
Comment envisager l'avenir lorsque l'on a deux morts sur la conscience et que l'on a passé 19 ans en prison? Cette question, Jean-Marc Mahy y répond dans une pièce de théâtre qu'il a coécrite et qu'il interprète ce soir à Neimënster.
Jean-Marc Mahy: "Un Homme Debout"