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«Il y a eu une sorte d'omertà au Luxembourg»
Claude Marx, ancien président du Consistoire israélite de Luxembourg.

«Il y a eu une sorte d'omertà au Luxembourg»

Photo: Guy Wolff
Claude Marx, ancien président du Consistoire israélite de Luxembourg.
Culture 1 7 min. 15.06.2018

«Il y a eu une sorte d'omertà au Luxembourg»

Vesna ANDONOVIC
Vesna ANDONOVIC
Installé cette semaine près de la cathédrale de Luxembourg, le monument à la mémoire des victimes de la Shoah sculpté par le sculpteur et dessinateur franco-israélien, Shelomo Selinger, sera officiellement inauguré ce dimanche en présence du couple grand-ducal. Claude Marx, ancien président du Consistoire israélite de Luxembourg, explique pourquoi l'endroit du monument a failli finir en «casus belli».

Ancien président du Consistoire israélite de Luxembourg et par le passé membre de l'association Memo-Shoah, Claude Marx a vécu la Seconde Guerre mondiale comme enfant juif caché en France. Il raconte la genèse du monument et l'émotion ressentie mardi soir lors de son installation sur la place entre la Cathédrale et l'ancien Couvent Ste Sophie, le long du boulevard Roosevelt.

  • Pourquoi aura-t-il fallu attendre plus de sept décennies après la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour qu'un monument commémore la mort des Juifs du Grand-Duché?

Il faut bien prendre conscience de la situation du Luxembourg au lendemain de la guerre: socialement le pays est très désorganisé, il y a un certain nombre de griefs vis-à-vis de certaines personnes, notamment les «Gielemännercher». En ce qui concerne la communauté juive, elle est amoindrie et ce à quoi elle s'attache en premier est la reconstruction de sa vie, de son existence professionnelle. Personne ne songe véritablement à ce moment-là à créer une fondation de la mémoire de la Shoah ou à ériger un monument. Par ailleurs, il est incontestable que dans la société civile luxembourgeoise il y a eu une sorte d'omertà, parce qu'il fallait, comme dit Denis Scuto, «protéger les élites» – certaines personnes avaient participé à des actions peu flatteuses pendant la guerre – et rétablir une union nationale. On a donc très peu évoqué le problème juif. D'autant qu'en 1950, 1951 les dédommagements allemands ont permis de se faire une bonne conscience en versant une certaine somme à des ressortissants juifs luxembourgeois.

  • Racontez-nous la genèse de cette sculpture en granite Rose de Clarté...

En 2003, suite à la demande du député Ben Fayot, avait été constituée une commission aux spoliations des biens juifs à laquelle participait aussi le Consistoire. Son travail s'est achevé en 2009. A l'issue de ce dernier, la commission, placée sous la présidence de l'historien Paul Dostert, a publié un certain nombre de recommandations au gouvernement, parmi lesquelles figurait aussi la construction d'un monument de la Shoah. Notez au passage que ni le rapport, ni ces recommandations n'ont jamais été publiés officiellement ... Le silence règne alors jusqu'en 2013, lorsqu'avec un article dans le «Tageblatt» l'historien Serge Hoffmann lance un pavé dans la mare en rappelant qu'il s'était passé des choses inadmissibles pendant la guerre. L'historien Denis Scuto rebondit sur cette déclaration dans une «Carte blanche». Suite à la pression exercée, le Premier ministre convoque François Moyse, Julien Joseph et moi-même du Consistoire pour nous informer qu'il confie à Ben Fayot, qui n'est plus député, la tâche d'établir un rapport sur la création d'une fondation de la mémoire de la Shoah. Le projet est repris par le Premier ministre Xavier Bettel et la décision est prise d'ériger ce monument. En novembre 2014, nous rendons pour la première fois visite à Shelomo Selinger à Paris qui va passer deux ans de sa vie à travailler à cette œuvre qui sera donc inaugurée officiellement ce dimanche.

  • Justement le choix du sculpteur Shelomo Selinger est lui aussi hautement symbolique...

Nous savions que Shelomo avait réalisé un nombre important de monuments et d'autre part le personnage en lui-même est emblématique: Il faut tout de même voir le bonhomme qui aujourd'hui a 90 ans – et a survécu à neuf camps et deux marches de la mort. Il a été sauvé par un médecin juif soviétique qui l'a recueilli et qu'il n'a jamais pu remercier, puisque durant sept ans il est resté aphasique et amnésique. D'ailleurs Shelomo ne gagne rien sur ce projet auquel il a consacré deux ans de travail.

  • La genèse de l'œuvre a par ailleurs été suivie par le photographe suisse Claude Olivier, qui y a dédié également deux ans de travail – non rémunérés...

Oui, en effet, il l'a fait par amitié pour Shelomo – qu'il a rencontré lors d'une commémoration dans le camp de concentration de Flossenburg, où Shelomo fut interné et où son propre oncle fut déporté.

  • C'est bien louable de pouvoir compter sur l'engagement de tels gens de bonne volonté, mais ne court-on pas là le risque que l'Etat se défile de sa propre responsabilité?

Dans ce cas précis l'Etat – et la ville de Luxembourg aussi d'ailleurs – ne se sont pas défilés, dans la mesure où ils ont soutenu et financé le projet.

  • Pourquoi avoir choisi ce lieu précis pour l'installation du monument?

Le choix du lieu a quasiment été un «casus belli». Nous avions proposé l'endroit où il se trouve actuellement, alors que Xavier Bettel préconisait à un moment un emplacement dans le parc – pour son «cadre beaucoup plus beau». Je considérais cet endroit-là comme un mouroir, alors que la place à mi-chemin entre le «Kanounenhiwwel» et la «Gëlle Fra», à l'ombre de la cathédrale mais aussi à l'endroit de la première synagogue – dans l'ancienne rue du Séminaire qui n'existe plus – est hautement symbolique et surtout voit quotidiennement le passage de beaucoup de gens.

  • Comment voyez-vous l'importance d'un tel monument dans le travail de mémoire collectif?

La mémoire en soi n'est pas un but – elle est plutôt une nécessité, un tremplin, un relais. Et il est absolument indispensable que de tels relais de mémoire existent pour mettre en garde les jeunes en particulier contre toutes les dérives qui amènent à un système tel que l'a été celui des nazis. Surtout dans le contexte actuel où l'on voit naître en Europe des systèmes dont le fonctionnement rappelle les paradigmes de la Shoah – à savoir tout ce qui a amené à des situations telles que celle qui existait en 1933 en Allemagne et qui progressivement a amené au nazisme en 1939.

  • Mais une sculpture de pierre est-elle le bon moyen pour garder vivant le souvenir – surtout au vu de l'éducation des jeunes générations qui bientôt n'auront plus la possibilité d'écouter les témoins de vive voix?

Je pense qu'aucun témoignage en pierre ne pourra remplacer celui de vive voix et surtout un programme pédagogique. Mais ces relais de mémoire peuvent servir d'outil de travail pour précisément mettre en garde contre ces situations. Ce qui est donc important, c'est que les jeunes sachent à quoi correspond ce monument – d'où la nécessité d'une collaboration étroite avec des professeurs d'histoire.

  • Ce travail de mémoire pédagogique est-il suffisamment fait ici à Luxembourg?

Il n'est jamais suffisamment fait! Mais je pense que le Luxembourg a fait beaucoup d'efforts dans la mesure où p. ex. chaque année beaucoup de jeunes visitent – grâce aux témoins de la deuxième génération – le camp d'Auschwitz, bon nombre de professeurs invitent des survivants à venir témoigner en classe et utilisent des méthodes pédagogiques modernes et efficaces pour enseigner à leurs élèves ce qu'a été la Shoah. A l'étranger, des témoignages de survivants sont enregistrés.

  • Qu'en est-il au Grand-Duché?

Depuis des années déjà cela se fait aussi ici. Un des buts de Memo-Shoah est de rassembler ce genre de témoignages, comme le fait également l'association «Ons Jongen a Meedercher» avec comme objectif la création d'un lieu de mémoire moderne et pédagogique.

  • Un lieu de mémoire physique donc?

Oui, idéalement! Actuellement est en train de se constituer la Fondation de la mémoire de la Shoah, de laquelle nous attendons beaucoup, car elle pourrait justement nous donner la possibilité de créer ce lieu de mémoire physique – et efficace, car c'est l'efficacité qui compte.

  • Et qu'avez-vous alors ressenti mardi soir quand le monument a enfin été érigé devant vos yeux à l'endroit précis que vous lui avez choisi?

D'abord une peur monstrueuse – en voyant cet énorme monument, accroché sur une courroie, pencher et risquer de glisser! Une fois posé, j'ai bien évidemment aussi eu ce petit pincement au cœur...


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