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Histoire(s) de femme(s), les Luxembourgeoises se racontent
Culture 2 5 min. 02.12.2018

Histoire(s) de femme(s), les Luxembourgeoises se racontent

Histoire(s) de femme(s), les Luxembourgeoises se racontent

Histoire(s) de femme(s), Anne Schroeder, 2018, Samsa Films
Culture 2 5 min. 02.12.2018

Histoire(s) de femme(s), les Luxembourgeoises se racontent

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Nécessaire. Ce film, sur lequel la réalisatrice Anne Schroeder travaille depuis quatre ans, sort ce 5 décembre, en pleine polémique sur le manque de femmes à la Chambre des députés. Des Luxembourgeoises y confient ce qu'a été leur vie et quelle place la société leur a accordée.

Rares sont les films sur le quotidien des Luxembourgeois. Encore plus rares sont ceux qui donnent la parole aux femmes. 

Alors que dire du nouveau documentaire d'Anne Schroeder, Histoire(s) de femme(s), dans lequel, durant 70 minutes, des Luxembourgeoises confient les détails les plus intimes de leur vie face caméra?

Nous avons pu visionner cet objet cinématographique remarquable et interroger la réalisatrice sur le cheminement qui a abouti à ce projet.

C'était comment il y a cent ans?

Le film démarre sur un raté: ce 21 janvier 2017, Anne Schroeder est en France pour participer à la Women's March de Paris en réaction à l'investiture de Donald Trump. Mais sur place, personne. Elle s'est trompée d'endroit. 

Anne Schroeder
Anne Schroeder
Lex Kleren

Elle n'aura pas de mal à trouver les manifestantes: elles sont 10.000 au pied de la tour Eiffel. Caméra à l'épaule, Anne Schroeder se faufile entre les poings levés et les pancartes. La foule scande des slogans féministes et on entend résonner l'hymne des femmes.

Les femmes sont debout et se font entendre. Mais il y a un siècle, c'était bien différent. Les petites filles des villages ruraux du Luxembourg n'avaient pas la main sur leur destin.

"Ma grand-mère est née en 1919 à Asselborn. A cette époque, les filles n'allaient pas à l'école", racontent la réalisatrice. Sa caméra fait le point sur un premier visage. Les récits vont se succéder sous les traits doux et ridés de ces femmes d'un autre temps. 

"On faisait de la couture, du tricot. On n'avait pas le droit de lire. Les filles de bonnes familles étaient envoyées au pensionnat, à Sainte Sophie, Sainte Marie, au Fieldgen, à Diekirch ou à Ettelbruck. Elle fréquentait la section ménage du lycée où on leur apprenait à avoir de la conversation et à tenir correctement un foyer. Le but était de trouver un mari avec une bonne situation."   

Histoire(s) de femme(s), Anne Schroeder, 2018, Samsa Films

Elles abordent tous les thèmes, sans tabou. 

L'éducation. "Moi, je voulais être peintre... mais ma belle-mère a dit non alors j'ai fait l'école ménagère. J'ai commencé à travailler à 14 ans dans un hôtel-restaurant de Mondorf."

Le mariage. "On n'avait pas de petits-copains mais un fiancé. Le but était de se marier." "Je n'avais pas envie de me marier, mais je suis tombée enceinte..." 

La maternité. "Les femmes avaient des enfants régulièrement, on ne les programmait pas comme aujourd'hui. Un dicton disait: plutôt six sur l'oreiller qu'un sur la conscience."

Histoire(s) de femme(s), Anne Schroeder, 2018, Samsa Films

La discrimination. "On faisait tous les deux le même travail, chez un grossiste, mais moi, je gagnais deux fois moins que lui."

"On a vraiment dû se battre"

"Quand elles se mariaient, les femmes arrêtaient de travailler. Elles ont accepté tout ça sans broncher." A l'écran, les yeux bleus de Marguerite Biermann.

Avocate, magistrate, cofondatrice du MLF au Luxembourg, à 88 ans, la dame n'a rien perdu de sa pugnacité. 

"Jusqu'en 1974, au Luxembourg, une femme perdait tous ses droits civils en se mariant. Elle redevenait mineure aux yeux de la loi. C'était tellement choquant! On a fondé le Mouvement de libération des femmes au Luxembourg. L'opposition a été très forte. On a vraiment dû se battre."

Histoire(s) de femme(s), Anne Schroeder, 2018, Samsa Films

Parmi les nombreuses archives inédites dévoilées dans son documentaire, Anne Schroeder a déterré des images qu'on préférerait oublier. Comme cette scène de protestation le 30 mai 1972 sur les escaliers de la Chambre des députés, exclusivement masculine à l'époque.

Des militantes se sont regroupées et demandent aux élus de voter les réformes nécessaires pour les affranchir de leur statut de citoyenne de seconde zone. Alors que le ministre d'Etat chrétien-social, Pierre Werner, descend de voiture, un journaliste lui tend le micro: "Que pensez-vous de cette manifestation?" Avec dédain, il répond: "Elle est très sympathique..."

Autre scène surréaliste, l'interview télévisuelle de la première femme députée de l'histoire du Luxembourg, la socialiste Marthe Bigelbach: de longues minutes de sexisme forçant la jeune femme à justifier comment elle compte préparer le dîner à son fils et à son mari avec ses nouvelles activités à la Chambre. 

"Une réelle nécessité de faire ce film"

17 ans après son documentaire Histoire(s) de jeunesse(s) qui évoquait les générations successives au Luxembourg, Anne Schroeder a voulu s'intéresser plus particulièrement aux femmes. 

"Ce n'est pas vrai qu'il n'y a plus d'injustice, que les hommes et les femmes ont les mêmes vies ou les mêmes opportunités... Je l'ai constaté moi-même dans mon parcours de vie et je le vois aussi en tant que coordinatrice du BTS Audiovisuel du lycée des Arts et Métiers, les filles ont du mal à avoir confiance en elles, à prendre la parole, etc."

"C'était une réelle nécessité de faire ce film parce que dans les archives, tant privées que publiques, ceux qui sont derrière la caméra et qui s'expriment sont les hommes. Les vieux films de famille dont on dispose au CNA sont muets et montrent toujours des femmes mises en scène. Cela ne témoigne pas de leur réalité. Un des buts était donc de redonner la parole aux femmes."

Projection en avant-première et en version française le 4 décembre à Dudelange, au Ciné Starlight, à 19h30. Sortie nationale le 5 décembre 2018, VO en luxembourgeois, français et allemand, sous-titrée en français.


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