Changer d'édition

Du haut-fourneau coule l’amour de la danse

Du haut-fourneau coule l’amour de la danse

Du haut-fourneau coule l’amour de la danse
Esch 2022, une expérience personnelle

Du haut-fourneau coule l’amour de la danse


par Dominique NAUROY/ 24.08.2022

Vue de la performance créée par Cecilia Bengolea, La Danse des Éléments, le 14 mai 2022, à BelvalPhoto: Eike Walkenhorst

Ce que je dois à Esch 2022, c’est de m’avoir fait aimer la danse. La chose était loin d’être acquise, tant j’ai toujours été rétif à cet art : à la veille de mes 46 ans, la magie a enfin opéré, subitement, brutalement, par l’entremise de la création de Cecilia Bengolea, interprétée à Belval et au MUDAM.

Ceci n’est pas une critique – je laisse l’exercice aux experts. Je veux vous faire partager l’histoire d’une rencontre, rare comme le hasard en dissémine parfois sur notre route ; je veux vous reconduire au 14 mai, alors que les musées ouvrent leurs portes.  À Belval, ma petite famille déambule entre les hauts-fourneaux, à la faveur d’une chasse au trésor pour petits et grands : les parents s’improvisent historiens et lisent les grandes pages du passé industriel du site ; les enfants font mine d’écouter et avalent l’une après l’autre les étapes qui mènent au trésor – une casquette aux couleurs du Fonds Belval.

À hauteur des vestiges du haut-fourneau C, émanent des bruits insolites. De temps à autre, d’étranges créatures surgissent, harnachées, comme si elles allaient sauter dans le vide. C’est une répétition. Un public compact se masse devant l’entrée. Quelques badauds sans billet tentent le coup et attendent, nous nous y joignons. Les minutes s'égrènent, nous bénéficions de la mansuétude des organisateurs et nous posons au cœur de l’ancien monstre industriel, en tailleur, sur le socle transformé en piste de danse. Derrière nous, derniers privilégiés, un agent referme à la hâte une grille. Les secondes passent, flotte le sentiment d'être tombés dans un traquenard.

La chorégraphie provoque un tel envoûtement qu’elle impose l’agenda du lendemain : retourner, cette fois au MUDAM, voir le Jeune Ballet du CNSMD dérouler sa suite de séquences hypnotiques. Le charme opère de la même manière, c’est une claque majeure, un éblouissement total, les superlatifs vont bon train jusqu’à cette incompréhension à voir des visiteurs déambuler sans un regard pour la grâce en train de s’écrire sous nos yeux. Après les applaudissements au terme desquels la troupe disparaît, se pose la question au béotien que je suis : qui sont ces gens ?

Cecilia Bengolea, artiste, chorégraphe et danseuse, a créé cette œuvre, accompagnée de neuf danseurs du Jeune Ballet du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Quelles étaient les intentions ? Dans le livret, l’auteur se dit principalement concernée par « le corps qui invente ses propres sources, ses propres rituels » ; un texte bref évoque un travail des contraires et de l’inattendu, de l’intime et de l’extravagance.

Je retiens, moi, l’image de corps paraissant s’affranchir de la chorégraphie pour créer, inventer, improviser leur propre espace de liberté. Le terme de « performance », ici, ne saurait être mieux choisi. La Danse des éléments est une audace, mêlant le classique à la musique Dub, insufflant dans des gestes très codés une dynamique et une énergie héritées en droite ligne des danses urbaines. Les corps développent une écriture élégante et brute, ils épousent la violence du texte de Stitches, clamé sèchement, puis, à la faveur d’autres musicalités, se coulent en un éclair dans d’autres personnages. Le MUDAM a-t-il déjà été plus habité ?

Vue de la performance Cecilia Bengolea, La Danse des Éléments, 23.06.2022, Maison de la Danse, Lyon
Photo: Romain Tissot

Qui est-ce ? Qu’est-ce que cela dit ? Voilà des questions simples, pour lesquelles il existe des réponses déjà prêtes, des communiqués de presse, des plaquettes, dont les propos éclairent ce qu'on vient de voir. Rien n’explique cependant la vitesse à laquelle ces rythmes s'emparent peu à peu de nous, se propagent d’une synapse à l’autre. La vraie question, celle qu’on ne se pose pas d’abord, et qui pourrait se résumer par ces mots : « Qu'est-ce qui vient de m'arriver ? » surgit, elle, un peu plus tard, au moment où on se sait captif, pris par l’amour de cet art, de cette danse, de cette rage même qui, désormais, vit en nous, y a élu domicile.


Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.