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«Des dents très pointues»
Culture 7 min. 24.01.2018 Cet article est archivé
Mélusine, le reptile marin

«Des dents très pointues»

Un squelette pas comme les autres: le plésiosaure «Microcleidus melusinae» est exposé au «natur musée» dans le Grund.
Mélusine, le reptile marin

«Des dents très pointues»

Un squelette pas comme les autres: le plésiosaure «Microcleidus melusinae» est exposé au «natur musée» dans le Grund.
Photo:Gerry Huberty
Culture 7 min. 24.01.2018 Cet article est archivé
Mélusine, le reptile marin

«Des dents très pointues»

Vesna ANDONOVIC
Vesna ANDONOVIC
Peggy Vincent, paléontologue au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, explique comment Hollywood vient parfois à la rescousse de sa science et pourquoi une fée a servi de marraine à son plésiosaure.

Propos recueillis par Vesna Andonovic

Il aura fallu plus de 25 ans pour qu'un squelette découvert dans le sud du pays soit étudié. Mais l'attente en valait bien la chandelle puisqu'avec l'aide de Peggy Vincent, paléontologue au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, une nouvelle espèce, le «Microcleidus melusinae», a pu être déterminée. La jeune femme nous explique comment Hollywood vient parfois à la rescousse de sa science et pourquoi une fée a servi de marraine à sa découverte.

Un nouvel opus «Jurassic World: Fallen Kingdom» est annoncé pour cet été. Vous réjouissez-vous de ce genre de «publicité» ou au contraire véhicule-t-elle plus de fausses idées que d'informations valables?

Contrairement au tout premier «Jurassic Park» où on sentait vraiment que le réalisateur et son équipe ont consulté toutes les dernières recherches en matière de paléontologie et ont proposé au mieux une reconstitution des dinosaures, on voit que dans les derniers films c'est moins le cas. Ils véhiculent donc de petites erreurs. Mais je pense que les gens sont capables de faire la part des choses et de distinguer la fiction de la réalité. Cela étant, le film participe à alimenter la perception que nous avons tous de ces animaux éteints et qui font rêver les enfants et adultes de la même manière. Malgré quelques mésinformations c'est sympathique pour le grand public et nous autres scientifiques de voir ce genre de film.

Comment expliquez-vous ce phénomène si étonnant que bon nombre de jeunes enfants connaissent les noms latins de divers dinosaures?

Déjà, ce sont de grosses bêtes avec de grosses dents (rires) – et forcément elles fascinent. De plus il s'agit d'un monde mystérieux auquel on n'a plus accès puisqu'il a disparu et qui donc alimente rêve et imaginaire. Cela attire les enfants, et l'effet est d'ailleurs le même pour les adultes.

Pour beaucoup cette passion s'estompe – pas pour vous. Pourquoi donc devient-on paléontologue?

Peut-être parce que je suis restée une grande enfant... Ce sujet m'a passionnée très tôt et j'avais des questionnements qui ne trouvaient jamais de réponses dans les livres. Du coup, je me suis dit que si je faisais ce travail-là, je pourrais peut-être y répondre...

Quelles étaient ces questions?

Par exemple, celle de leurs disparitions, qui est une question qui va plus loin puisqu'elle pose aussi celle de notre propre survie en tant qu'humains et celle des grandes catastrophes – au final toutes des questions quasi existentielles. Puis il y a des questions plus pointues telles que celle du grand cou des plésiosaures, qui pour moi est longtemps resté un mystère.

Pour nommer le plésiosaure, Peggy Vincent s'est inspirée de la mythique Mélusine.
Pour nommer le plésiosaure, Peggy Vincent s'est inspirée de la mythique Mélusine.
Photo: P.V.

De toute évidence la paléontologie nous renseigne sur le passé. Mais peut-elle aussi nous éclairer sur le présent voire le futur?

Le point principal que l'on retrouve dans le présent et le futur est celui des crises biologiques, qui est en lien direct avec le métier de géologue et de sédimentologue qui travaillent notamment sur les roches sédimentaires et les dépôts, donc aussi sur les conditions dans lesquelles ils se sont déposés. Cela nous renseigne sur le climat. Car si dans le passé il y a eu des crises il y en aura peut-être aussi dans le futur: d'ailleurs on présuppose qu'il y en a bien une qui est en train de nous arriver. Avoir le maximum d'informations sur la façon dont cela s'est passé de par le passé et comprendre comment les espèces ont pu réinvestir le milieu après une telle crise est extrêmement intéressant pour prévoir ce qui va se passer.

Quelle crise vit-on actuellement?

Question difficile. Car s'il est facile de voir une crise dans le passé, dans l'actualité on ne peut que supposer que quelque chose est en train de se passer. Cela arrive sur un temps tellement court sur l'échelle humaine que nous n'avons que peu d'informations. Mais ce que nous voyons est un changement climatique global qui semble se profiler et qui entraîne un changement environnemental qui fait que des zones tout entières et donc aussi des espèces associées disparaissent.

Retournons au passé: ce n'est pas tous les jours que l'on découvre une nouvelle espèce. Comment procède-t-on?

Quand on découvre un nouveau spécimen, un fossile, il faut d'abord déterminer de quel gros groupe il s'agit: d'un reptile, d'un mammifère... Puis on affine en le comparant avec des espèces déjà connues: pour les plésiosaures par exemple on en connaît une centaine, de par le monde. Le mieux pour cette comparaison est d'aller voir par soi-même les spécimens sur place. Si l'on ne peut pas le faire, soit pour une question de temps ou de coûts, on se réfère aux publications scientifiques. D'où l'intérêt de faire des publications très précises, avec des descriptions tout aussi précises – pour que d'autres collègues puissent s'y référer par après. Une fois les comparaisons faites, au travers des ressemblances ou non, on peut déterminer s'il s'agit de quelque chose d'entièrement nouveau. S'y greffent d'autres analyses complémentaires, phylogénétiques qui – au travers de l'établissement d'un arbre généalogique – appuient l'hypothèse donnée.

En quoi le squelette découvert au Luxembourg est-il particulier?

Ce reptile marin qu'est le plésiosaure est tellement particulier qu'il n'est proche d'aucune espèce connue aujourd'hui. Il est intéressant parce que justement il ne ressemble pas aux autres: même s'il y a des similitudes à un genre qui existait déjà, le «Microcleidus». Aussi, il est particulier, car il a été découvert dans un pays pour lequel on n'avait pas d'espèce nommée de plésiosaure. De plus, il est assez complet, avec même le crâne, ce qui a permis une étude détaillée.

Le plésiosaure n'était pas très grand: il mesure à peine 2,50 mètres.
Le plésiosaure n'était pas très grand: il mesure à peine 2,50 mètres.
Photo:Gerry Huberty

Cette détermination a pris un certain temps...

J'ai moi-même commencé à y travailler en 2014. Mais avant l'étude proprement scientifique, il a fallu le préparer: sorti de la roche, un gros travail de préparation a été nécessaire et encore avant ce dernier il a fallu tout bonnement l'acquérir pour le mettre dans la collection du musée.

La «maternité» d'une nouvelle espèce change-t-elle quelque chose pour la scientifique que vous êtes?

L'émergence de nouvelles espèces nous informe sur la diversité du groupe des plésiosaures qui ont eu une longévité impressionnante: d'il y a 230 millions d'années jusque vers 66 millions d'années. Sur ce très long temps de vie on connaît une centaine d'espèces – au vu de l'évolution qui est beaucoup plus rapide chez les animaux cela paraît surprenant – donc on sait que l'on manque d'informations et en l'occurrence de spécimens. Chaque nouvelle découverte nous informe un peu plus sur la diversité – aussi anatomique – du groupe, ce qui nous renvoie à nouveau sur le phénomène de crises.

Vous avez nommé ce plésiosaure «Microcleidus melusinae». Pourquoi cette référence à la fée Mélusine?

Par goût personnel: j'aime bien regarder l'histoire du pays et notamment ses mythes et m'en inspirer. Je suis tombée sur cette jolie histoire et je me suis dit que cela pouvait être une bonne idée pour donner un petit peu de magie au nom.

Pari réussi! Mais décrivez-nous ce plésiosaure luxembourgeois...

C'est un animal qui n'était pas très grand, il devait faire maximum 2,50 mètres, ce qui pour un plésiosaure n'est pas très grand. Il avait un cou relativement long, avec au bout une petite tête avec de petites dents très pointues. En regardant sa dentition on imagine un mangeur de poissons et possiblement de certains invertébrés.