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De l'affaire "Cloaca" à l'épisode Lunghi
Culture 7 min. 11.10.2016 Cet article est archivé
Analyse

De l'affaire "Cloaca" à l'épisode Lunghi

Wim Delvoye: Cloaca N. 5. Parlecanal Lunghi, c'est un vieux ressentiment qui s'est lâché, face à un Mudam qui n'a jamais été véritablement accepté.
Analyse

De l'affaire "Cloaca" à l'épisode Lunghi

Wim Delvoye: Cloaca N. 5. Parlecanal Lunghi, c'est un vieux ressentiment qui s'est lâché, face à un Mudam qui n'a jamais été véritablement accepté.
Photo: Wim Delvoye
Culture 7 min. 11.10.2016 Cet article est archivé
Analyse

De l'affaire "Cloaca" à l'épisode Lunghi

Anne FOURNEY
Anne FOURNEY
L'affaire Lunghi a fait du bruit la semaine dernière. Gaston Carré, journaliste politique au Luxemburger Wort, analyse les dessous de cette "affaire" qui est apparue comme un pétard mouillé. Mais qui en dit long sur d'autres points.

Par Gaston Carré

Non, nous ne sommes pas en Turquie. Enrico Lunghi toutefois a ceci en commun avec Erdogan: il a fait l'objet d'une tentative de putsch, suivie d'une intervention politique laissant présager une purge. Non pas à l'encontre de ses détracteurs mais de Lunghi lui-même, auquel cas il aurait été à la fois putsché et purgé.

L'affaire entre-temps a connu son épilogue avec les excuses de l'Art à la Presse, et l'on peut paraphraser Jacques Chirac pour dire qu'au Kirchberg cette histoire aura remué un gland sans secouer les deux autres. Ad acta donc? Non: il faut examiner maintenant pourquoi un simple raptus fit tant de bruit. Il faut sonder les humeurs mauvaises que cet épisode a libérées, pour entendre, peut-être, que par-delà Lunghi c'est le Mudam qui encore et toujours dérange et démange, comme le prurit d'une plaie mal cicatrisée.

C'est RTL qui a crevé l'abcès par quoi le pus allait couler. Cette évacuation procède de sa vocation: RTL est un médium, un canal, un conduit. Un médium populaire, voué à l'admirable tâche de véhiculer les affects, aspirations ou exécrations de la nation. RTL est un tube, un conduit d'évacuation, un peu comme "Cloaca". Qu'est-ce que "Cloaca"? C'est l'autre nom d'une faute. Au sens archaïque du terme: collective, inconsciente, jamais expiée.

2007, anus horribilis

Souvenons-nous: c'était en 2007, seconde Année culturelle, anus horribilis pour la dignité nationale: le Luxembourg a accepté que Wim Delvoye se soulage en public d'une production en forme de déjection, le cerf bleu accouchant d'une faune intestinale dont les exhalaisons allaient s'épandre des mois durant au Casino. L'art se lâcha, et le tout-Luxembourg se pencha sur ses étrons.

Oui: on y repense avec consternation, nous avons fait cela, oui. Mais bon: "Cloaca" était une métaphore de la modernité et on voulut bien en ce temps-là en accepter l'outrancier signifiant, c'était un temps où le Luxembourg était en quête d'émancipation, de libération. On laissa passer donc, on laissa transiter, la modernité, les étrons et les accoucheurs de ce coming out.

Ni "Cloaca" ni Mudam n'ont été digérés, et c'est sur Lunghi qu'on s'est lâché.

Leurs noms: Jo Kox et... Enrico Lunghi. Nous avons, collectivement, commis une transgression, compissé notre propre dignité. "Cloaca" cependant allait récidiver, en novembre 2016, "Cloaca reloaded", le retour du refoulé, mais au Mudam cette fois, oui monsieur, au Mudam, Musée d’art moderne Grand-Duc Jean, dont Lunghi avait repris la direction des mains de Marie-Claude Beaud.

Gueule de bois

De fait, "Cloaca" fut plus que le pays ne pouvait supporter. Nous subodorons que "Cloaca" fut commis dans une sorte de vertige, dans un moment d'égarement, lors d'une année culturelle trop arrosée. Un" Ausrutscher"! Une culpabilité diffuse, un embarras advinrent alors, et la gêne de soi qui caractérise la gueule de bois.

Et nous subodorons, donc, que Mudam et Lunghi sont devenus les signifiants du malaise et les cibles du ressentiment. Jamais le Luxembourg n'a digéré "Cloaca", ni surtout ce "Narrenschiff" qui l'exposa. On sentait que Lunghi un jour allait payer, qu'un bûcher médiatique serait dressé.

D'autant qu'il agace, Lunghi. Par cet air débonnaire qu'il a toujours affiché. Beaud était une rebelle, une insoumise revêche, c'était une intello, une alien, elle venait d'ailleurs, ça va. Lunghi par contre vient d'ici, lesté toutefois de ce "i" qui trahit le pittoresque d'importation.

Frisoni aussi sonnait comme un "i", on l'aimait bien mais était-il des nôtres, vraiment? Non monsieur. Il était du parti de l'étranger, la cinquième colonne, qui s'introduit dans la nation comme la bactérie dans le colon, subrepticement, pour y disséminer la modernité, la modernité façon Delvoye, le carnaval culturel, oui monsieur, un "carnaval" à Neumünster, autre sanctuaire du pathos national.

Si au moins il penchait un peu, le "i", s'il doutait un peu, mais non: Lunghi est un homme heureux, droit dans ses costumes griffés, sûr de son bon droit à la tête d'un musée qu'il a résolument voué, après Marie-Claude Beaud, à l'art contemporain. C'est cet art, dans sa radicalité, qui n'a jamais été assumé, ni par le public, ni par une part de nos artistes ni même par les pouvoirs publics.

La dénomination même de l'établissement a induit le trouble. Car le Mudam se voue au contemporain à rebours de son acronyme – "Musée d'art moderne Grand-Duc Jean". De 1989 à 1996, le musée à venir avait bien été présenté, au public comme à la Chambre, comme un "Centre d'art contemporain".

Or en août 1996 l'appellation officielle élude la notion de "contemporain" et l'établissement à naître devient "Musée d'art moderne", au terme d'une torsion qui fit accroire qu'il y avait "tromperie sur la marchandise", impression greffée sur la conviction, parmi la population comme parmi certaines instances politiques, que le Musée d'art moderne Grand-Duc Jean allait – et devait – bel et bien accueillir Picasso, Braque ou Fernand Léger, quand bien même le Luxembourg n'a pas les moyens d'acquérir de telles sommités.

Madame Beaud pourtant avait prévenu: elle voulait non pas un art livré sur plateau, fût-ce celui du Kirchberg, mais des expositions aptes à induire une réflexion sur la création artistique. Cette radicalité a induit une animosité durable, et l'on peut supposer qu'à travers Lunghi c'est Beaud qui a été jugée, à titre posthume et par contumace.

"Performance" live

Un meurtre rituel demandait encore à s'accomplir, ne manquait que l'occasion. Elle se présenta: Doris Drescher, qui elle aussi veut s'épancher au Mudam. Celui-ci a-t-il vocation à accueillir les créateurs autochtones, hors toute considération quant à la valeur ou la pertinence de l'œuvre?

Il fallait un bouc émissaire du malaise et du ressentiment; Lunghi fut ce bouc.

Lunghi le réfute, Drescher l'affirme et la nation aussi l'affirme – parmi les effets de vérité véhiculés par cette affaire, en voilà un dont on sent bien maintenant la prévalence: le Mudam, "organisation de droit privé dont le mécène principal est l'Etat", litote pour ne pas dire que la bête est nourrie aux frais du contribuable, est un espace sponsorisé par les autochtones, et l'autochtone donc est habilité à s'y exhiber. L'affaire Lunghi en ce sens signe une double tentative d'expiation et de réappropriation.

RTL, médium, a flairé tout ce qui demandait à se répandre là. RTL voulut enquêter, et lâcha au Mudam une journaliste plus insistante que pénétrante. Insistante au point que Lunghi fit une "performance" pour le moins inattendue, un "caca nerveux" comme on dit, il n'y avait plus qu'à ramasser. Lunghi commit un "Ausrutscher", oui, et il faudrait convoquer Freud ici pour analyser ce raptus en forme de lapsus: Lunghi dans un instant de folie comme métonymie de sa boutique tout entière, et Lunghi tendant à une plume les verges avec quoi on allait le frapper.

La journaliste hélas à cet exercice fut égratignée, la plume fut ébouriffée, et la comédie dès lors allait suivre son cours, devant un public excité par un avocat qui, affirmant que "nous ne sommes pas ici en Turquie", posa une équivalence pour le moins osée entre un micro arraché et des journalistes tabassés.

"Den Nol op de Kapp"? Non: à côté de la plaque! Le clou de l'affaire par contre est l'image de la donzelle brandissant son bandage serti d'un certificat médical. Et l'ALJ clamant que c'est la liberté de la presse qu'on assassine – la vérité a défié l'art, et l'art l'a mordue! Et Xavier Bettel lui-même qui surenchérit, posant en défenseur de la liberté bafouée, et le Premier ministre commettant un lapsus à son tour, de ces lapsus qui à la fois éclairent et résorbent un psychodrame, quand dans une ultérieure prise de position (Tageblatt, 5.10) il profère ces mots qui sont un merveilleux condensé de tout ce qui précède dans la présente dissertation: "Die Reaktion von Enrico Lunghi ist für einen Staatsbeamten nicht akzeptabel. Er hat Verpflichtungen, dazu gehört auch, sich zu benehmen".

"Sich benehmen", un rappel à l'ordre, aux bonnes manières, à la bienséance, aux convenances, tout ce qui en somme a été offensé par le Mudam, cet oxymore auquel le Luxembourg a donné mandat de véhiculer une modernité contre laquelle le Grand-Duché se cabre. Viscéralement. Car le Mudam c'est la chienlit. Avec un "i". Oui monsieur, la chienlit, pour paraphraser non plus Chirac mais Charles de Gaulle, carrément.

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Itv Enrico Lunghi (10e anniv Mudam), Foto Lex Kleren