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Critique ciné de la semaine: «Mia Madre» de Nanni Moretti : La vie, malgré tout
Culture 1 3 min. 05.12.2015

Critique ciné de la semaine: «Mia Madre» de Nanni Moretti : La vie, malgré tout

Margharita Buy et John Turturro.

Critique ciné de la semaine: «Mia Madre» de Nanni Moretti : La vie, malgré tout

Margharita Buy et John Turturro.
Photo: Sacher Film
Culture 1 3 min. 05.12.2015

Critique ciné de la semaine: «Mia Madre» de Nanni Moretti : La vie, malgré tout

Peut-être se confronter à la mort est-il le moyen le plus sûr de saisir toute la profondeur de la vie? Pour s'en convaincre, il faut aller voir le nouveau film de Nanni Moretti, «Mia Madre»,

par Marie-Laure Rolland

Peut-être se confronter à la mort est-il le moyen le plus sûr de saisir toute la profondeur de la vie? Pour s'en convaincre, il faut aller voir le nouveau film de Nanni Moretti, «Mia Madre», un splendide long métrage qui propulse le réalisateur vers les sommets atteints avec «La Chambre du fils», film sobre et bouleversant sur la perte d'un enfant qui lui avait valu la Palme d'Or au Festival de Cannes en 2001.

Cette fois-ci, le réalisateur s'est inspiré de la perte de sa mère – à l'époque où il tournait «Habemus Papam» – pour brosser le portrait à la fois sensible et touchant d'une femme qui lui ressemble comme un double.

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Comme lui, Margherita (Margherita Buy) est réalisatrice. Comme lui, elle est en plein tournage lorsqu'elle apprend que sa mère est sur le point de mourir. Impossible de ralentir la machine infernale de la production du film pour lequel sont mobilisés des dizaines de figurants – l'histoire s'ouvre d'ailleurs sur une manifestation syndicale devant une usine menacée de fermeture, scène que le spectateur voit au premier degré avant de se rendre compte qu'il assiste à une séquence de tournage.

Assumer son rôle de fille

Confrontée aux impératifs de sa vie professionnelle, Margherita tente d'assumer son rôle de fille – et de mère d'une ado en pleine crise – du mieux qu'elle peut. Mais la réalité de la disparition prochaine de sa mère est beaucoup moins tangible que celle d'un plateau de cinéma, elle lui file entre les doigts. Margherita se sent impuissante et dépassée par les événements. D'autant que l'acteur principal de son film, Barry Huggins (un John Turturro en pleine forme dans son rôle d'insupportable perturbateur) semble frappé d'amnésie et est incapable de jouer correctement la moindre scène. Le temps passe, le compteur tourne et la tension croissante sur le plateau menace de tout faire exploser.

Devant elle se pose la figure du frère (incarné par Nanni Moretti) qui, pour sa part, a décidé de quitter son emploi pour se consacrer entièrement à sa mère. Le fils modèle en quelque sorte, face auquel Margherita ne peut rivaliser, qu'elle admire et qu'elle jalouse un peu dans le même temps.

Formidable mise en abîme

On assiste ainsi à une formidable mise en abîme où le réalisateur Moretti filme une femme qui incarne son double, double qui dialogue avec un personnage qui n'est autre que le Moretti fantasmé – et à la fois réel puisqu'il est incarné par l'acteur Nanni Moretti lui-même. Le dialogue du frère et de la soeur peut ainsi s'entendre comme une réflexion intime du réalisateur sur l'amour filial, le sens des gestes quotidiens qui finissent par forger un destin, le temps qui passe et dont on ne peut réécrire le scénario.

Dans le même temps, on peut y lire une réflexion sur le rôle du cinéma, le réalisateur glissant ici et là des réflexions énigmatiques que l'on retrouve tel un fil rouge tout au long du film, de manière parfois cocasse. Ainsi lorsque Barry Huggins se demande ce que la réalisatrice veut dire lorsqu'elle lui lance: «je veux voir l'acteur à côté du personnage!» Ou bien encore ce long plan-séquence où le frère, pourtant néophyte, incite sa soeur à oser prendre des risques cinématographiques, à sortir de sa zone de confort.

De la réalité de la fiction à la fiction de la réalité

Ainsi se télescopent dans ce film la réalité de la fiction et la fiction de la réalité autour d'une histoire somme toute banale et universelle et interprétée par une Margherita Buy qui aurait largement mérité la Palme de l'interprétation au dernier Festival de Cannes, où le film figurait en compétition. Le scénario, très bien ficelé, alterne moments de tension et de relâchement, scènes intimes et de groupes, échanges émotionnels et gags. Il y est question de la mort bien sûr, mais aussi de création et donc de vie. Cela dans un mélange de légèreté et de profondeur qui fait de «Mia Madre» l'un des très beaux films de cette année 2015.


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