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Critique ciné de la semaine: «Amour fou»: Comment réussir sa mort
Une perle cinématographique.

Critique ciné de la semaine: «Amour fou»: Comment réussir sa mort

(Photo: Amour Fou)
Une perle cinématographique.
Culture 1 4 min. 07.02.2015

Critique ciné de la semaine: «Amour fou»: Comment réussir sa mort

C'est une véritable perle cinématographique qu'il nous est proposé de découvrir cette semaine sur grand écran: «Amour fou», de la réalisatrice autrichienne Jessica Hausner.

Par Marie-Laure Rolland

C'est une véritable perle cinématographique qu'il nous est proposé de découvrir cette semaine sur grand écran: «Amour fou», de la réalisatrice autrichienne Jessica Hausner. Un petit bijou en grande partie tourné au Luxembourg dans les studios de Filmland à Kehlen et où l'on retrouve dans le casting l'une des icônes du cinéma luxembourgeois, Marie-Paule von Roesgen.

Le film (en allemand sous-titré français et anglais) a fait forte impression à Cannes l'année passée dans la sélection Un certain Regard. A juste titre. L'ancienne assistante de Michael Haneke – et fille du peintre autrichien Rudolf Hausner – signe là un long métrage qui ne ressemble à aucun autre par son esthétique sublime, travaillée à la manière d'un peintre, mais aussi son humour subtil. Les amateurs de films d'actions musclées s'abstiendront. Pour les autres, il n'y a pas à hésiter.

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Kleist, aucun plaisir à vivre

Le film s'inspire librement de la vie du poète allemand Heinrich von Kleist (1777-1811). L'histoire se situe alors que celui-ci décide de se suicider, n'ayant aucun plaisir à vivre dans une solitude qui le ronge. Toutefois, pour véritablement «réussir» sa mort, Kleist (interprété par l'excellent Christian Friedel) souhaite qu'une personne se suicide avec lui. Il tente tout d'abord de convaincre celle qu'il aime, sa cousine Marie. Celle-ci refuse. Il se tourne donc vers une amie, Henriette Vogel (Birte Schnöink). Cette jeune femme, épouse dévouée et mère de famille, est tout d'abord choquée par cette proposition. Mais lorsqu'elle apprend qu'elle est touchée par une maladie que les médecins pensent incurable, elle se révise. Puisqu'elle va mourir, autant ne pas périr seule et faire plaisir à Kleist.

Dans le film, Marie-Paule von Roesgen joue le rôle de la tante de Marie, celle qui la première éconduit Kleist. Elle incarne une certaine société prussienne qui résiste aux bouleversements en cours dans la société, alors que l'Europe monarchiste tremble encore après la révolution française. Un petit rôle mais interprété avec toute la dignité de circonstance.

Dignité en décalage total avec la réalité

Comme elle, tous les personnages semblent corsetés dans une dignité en décalage total avec la réalité qui les entoure. D'où l'effet comique qui ressort de la situation. Plutôt que de mourir seul et désespéré dans son coin, Kleist fréquente les salons dans l'espoir de trouver une âme soeur. Il déclare sa flamme à une femme, mais c'est pour mieux la convaincre de mourir avec lui. «En réalité je ne cherche pas une partenaire pour la vie, mais pour mourir», dit-il sérieusement. Et la jeune Henriette de se convaincre que c'est «une chance de connaître le véritable amour».

La réalisatrice a trouvé dans ses acteurs des personnalités capables d'incarner ce mélange de sincérité et d'inconscience qui fait ressortir l'ironie d'une situation somme toute tragique. Les personnages évoluent tels des funambules pris dans un engrenage dont ils ne semblent pas mesurer la portée. Et quand le moment vient de passer à l'acte, tout semble encore pouvoir basculer.

Les codes de la Renaissance

Dans ce film, chaque scène est construite comme un tableau dont l'esthétique rappelle les codes de la Renaissance, avec des lignes de fuite qui introduisent une perspective dans des situations qui paraissent figées (de la même manière que Kleist présente à Henriette le suicide comme une échappatoire au carcan social). Les personnages bougent très peu mais le rythme du découpage de l'image est tel qu'il n'en ressort aucune lourdeur.

Les jeux de couleurs sont également splendides. Les costumes (imaginés par la soeur de la réalisatrice d'après des gravures de l'époque) répondent aux décors intérieurs des appartements pour donner l'impression que les personnages en sont partie intégrante. Jessica Hausner ne donne à aucun moment l'impression de forcer le trait. L'artifice est là comme une évidence, de même que cet amour construit de toute pièce et parfaitement absurde.


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