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Coup de jeune pour Astérix
Culture 12 min. 24.10.2019

Coup de jeune pour Astérix

L'arivée d'Adrénaline crée bien des remous dans le village des irréductibles Gaulois.

Coup de jeune pour Astérix

L'arivée d'Adrénaline crée bien des remous dans le village des irréductibles Gaulois.
Illustrations: Astérix® - Obélix® - Idéfix® / © 2019 Les Éditions Albert René / Goscinny – Uderzo
Culture 12 min. 24.10.2019

Coup de jeune pour Astérix

Vesna ANDONOVIC
Vesna ANDONOVIC
Le scénariste Jean-Yves Ferri et le dessinateur Didier Conrad, pères adoptifs d'Astérix, racontent l'aventure du 38e album, «La fille de Vercingétorix».

Cinq millions – c'est le tirage global du nouvel album Astérix en vente à partir d'aujourd'hui. Fidèles au poste depuis voici soixante ans, des générations de lecteurs vont se précipiter pour découvrir cette 38e aventure des irréductibles Gaulois.

Et ils vont en voir des vertes et des pas mûres, car l'arrivée d'une adolescente chamboule la vie au village: elle s'appelle Adrénaline et n'est autre que la fille du valeureux Vercingétorix...

Rencontre avec le scénariste Jean-Yves Ferri et le dessinateur Didier Conrad qui depuis 2013 sont les nouveaux papas adoptifs du Gaulois le plus populaire de la planète.

Jean-Yves Ferri, Didier Conrad, si vous devriez comparer le nouvel album à un plat, ce serait lequel?

Didier Conrad: «Une bonne pizza – aux anchois! 

Y a-t-il dans votre entourage une adolescente qui rechigne à la sortie de cet album aujourd'hui?

Jean-Yves Ferri: «J'ai effectivement une fille et il se trouve que je lui ai fait lire l'album, pour le tester. Mais elle a non seulement bien aimé, mais a surtout reconnu quelques-uns de ses traits de caractère, je pense... 

La 38e aventure des Gaulois, qui paraît ce 24 octobre 2019, a été tiré à cinq millions d'exemplaires.
La 38e aventure des Gaulois, qui paraît ce 24 octobre 2019, a été tiré à cinq millions d'exemplaires.
Illustrations: Astérix® - Obélix® - Idéfix® / © 2019 Les Éditions Albert René / Goscinny – Uderzo

Était-elle la première lectrice et donc première critique de cette 38e aventure d'Astérix?

J.-Y.F.: «Non, quand l'histoire est écrite à l'état de pitch, je la fais lire à Didier et à l'éditeur. Et c'est à partir de leurs réactions que je vois si je pars sur cette piste ou s'il faut trouver autre chose, car d'habitude il y a deux ou trois pistes parallèles et je choisis celle qui plaît le plus... 

Albert Uderzo s'est borné à nous encourager.

Jean-Yves Ferri, scénariste

Même s'il vous a confié le destin du fils prodigue qu'il a eu avec René Goscinny, Albert Uderzo suit toujours de près votre travail. Quel a été son retour face à cette «Fille de Vercingétorix»?

J.-Y.F.: «Il a aimé l'histoire, ce qui est plutôt une bonne chose pour nous. En fait il suit les étapes des avancées de l'album et lit progressivement. Encore une fois, il s'est borné à nous encourager. 

Après quatre albums communs, comment vivez-vous désormais cette responsabilité d'être les nouveaux «parents» d'Astérix?

D.C.: «Après l'expérience épouvantable du premier album qui a été une véritable ordalie, ça ne pouvait aller que mieux! En fait, au deuxième, il a fallu que l'on s'accommode un peu de nos personnalités, Jean-Yves et moi. À partir du troisième ça allait déjà mieux, et là maintenant on commence à prendre des libertés. 

La pression est donc retombée?

D.C.: «Il y a encore suffisamment de pression – à savoir celle de millions de lecteurs qui attendent la sortie de l'album en ayant l'appréhension d'être déçus. 

Didier Conrad a repris en 2013 le dessin d'Astéruix de la main de son père Albert Uderzo.
Didier Conrad a repris en 2013 le dessin d'Astéruix de la main de son père Albert Uderzo.
Photo: Christophe Guibbaud

Vous êtes-vous habitués à elle?

D.C.: «Quand on fait de la BD et que c'est votre propre création, les lecteurs ont tellement de choix qu'ils sont relativement peu motivés. Alors que là, avec Astérix le rapport de force est inverse: le lecteur a très envie d'avoir un nouvel album et il a très peur d'être déçu. Donc la peur est plus du côté du lectorat que de nous. Si l'on veut on est un peu dans la position d'un politicien qui peut faire des réformes complètement stupides, mais qui n'en supportera pas les conséquences... (rires) 

Avec Astérix le rapport de force est inversé: le lecteur a très envie d'avoir un nouvel album et il a très peur d'être déçu.

Didier Conrad, dessinateur

Quel est donc le secret de jouvence d'Astérix, né d'ailleurs la même année que vous deux?

J.-Y.F.: «Astérix est une série qui permet d'être toujours dans l'air du temps, parce que l'on part toujours du même postulat de base qui est le petit village et cet «Il était une fois...». Après on raconte toujours quelque chose de nouveau – cette fois-ci donc l'adolescence. 

A soixante ans, les aventures d'Astérix, Obélix et leur fidèle Idéfix ont été traduites en 111 langues et dialectes.
A soixante ans, les aventures d'Astérix, Obélix et leur fidèle Idéfix ont été traduites en 111 langues et dialectes.
Illustrations: Astérix® - Obélix® - Idéfix® / © 2019 Les Éditions Albert René / Goscinny – Uderzo

Comment se remet-on dans le bain pour raconter cette période de la vie malgré la distance qui vous en sépare?

J.-Y.F.: «Voyez-vous malheureusement l'adolescence n'est pas passée pour moi (rires)... Trêve de plaisanterie. Comment se remet-on dans le bain? On regarde justement du côté de ses propres enfants et de ceux qui nous entourent. Puisqu'aujourd'hui on ne raconte pas de la même manière: il y a des tas de choses qui ont changé dans le langage et dans les symboles. Ainsi dans l'album on trouve des références à l'écologie, à internet – mais cela se fait plutôt de façon instinctive. 

À défaut de pouvoir utiliser Vercingétorix comme un personnage «normal», je suis parti sur sa fille et le thème de l'adolescence.

Jean-Yves Ferri, scénariste

Quelle a été l'impulsion initiale de cette «Fille de Vercingétorix»?

J.-Y.F.: «L'impulsion initiale était Vercingétorix lui-même. J'avais dans l'idée d'utiliser ce personnage, mais ce n'était pas évident parce qu'il a dans la série un rôle particulier: il ne sert que de symbole et de prologue un peu mythique. À défaut de pouvoir l'utiliser comme un personnage «normal», je suis parti sur sa fille et le thème de l'adolescence. 

Comment réussit-on à marier cette modernité à l'Histoire?

J.-Y.F.: «C'est justement ce qui est intéressant. Notre perspective sur les Gaulois a changé, car nous savons plein de choses sur eux aujourd'hui, que nous ignorions auparavant. Même si Astérix n'a jamais eu la vocation à être une vitrine sur la science des Gaulois, vous pouvez toujours y glisser quelques éléments nouveaux: là par exemple il y a des allusions autour d'Alésia et le climat de division qui régnait parmi les Gaulois alliés de Vercingétorix. 

"Asterix et La Fille de Vercingetorix" est le quatrième album que le scénariste Jean-Yves Ferri, qui a repris le flambeau en 2011, publie avec le dessinateur Didier Conrad.
"Asterix et La Fille de Vercingetorix" est le quatrième album que le scénariste Jean-Yves Ferri, qui a repris le flambeau en 2011, publie avec le dessinateur Didier Conrad.
Photo: Christophe Guibbaud

Ce nouvel album pourrait-il dès lors être une plate-forme de rencontre intergénérationnelle?

D.C.: «L'album soulève le problème de ce que les parents mettent sur le dos de leurs enfants en espérant qu'ils assument tout ce qu'eux espèrent, alors que les enfants essayent justement de voir ce qu'ils voudraient faire eux-mêmes sans trop décevoir leurs parents. Avec Adrénaline nous avons créé un personnage sur lequel on a mis le destin d'une nation – ce qui est vraiment beaucoup pour une jeune fille de 15 ans. Son conflit intérieur est le maximum de ce que l'on peut supporter – et c'est intéressant de voir comment elle gère cela. 

Avec Adrénaline nous avons créé un personnage sur lequel on a mis le destin d'une nation – ce qui est vraiment beaucoup pour une jeune fille de 15 ans.

Didier Conrad, dessinateur

Cette ado rebelle, digne de son illustre père, ressemble avec sa tresse étrangement à Greta Thunberg...

D.C.: «Cette ressemblance pourtant est complètement fortuite. De plus Greta Thunberg n'a pas vraiment de rapport avec ce que nous racontons – même s'il y a de vagues allusions à l'écologie, notre sujet n'est pas cette actualité brûlante, mais l'adolescence. 

Les personnages développent-ils une vie propre qui tend à vous échapper au fur et à mesure que la trame de l'histoire avance?

D.C.: «Les personnages qui ont été créés pas Uderzo m'échappent graphiquement toujours, les contrôler n'est pas si facile. Quant à ceux que je rajoute moi, c'est différent, il n'y en a pas eu tant que cela jusqu'à présent. 

Justement cette Adrénaline est votre ado. Vous a-t-elle donné du fil à retordre?

D.C.: «Non ça va, nous n'avons pas eu de problèmes... (rires) 

Adrénaline - digne fille de son père rebelle, Vercingétorix.
Adrénaline - digne fille de son père rebelle, Vercingétorix.
Illustrations: Astérix® - Obélix® - Idéfix® / © 2019 Les Éditions Albert René / Goscinny – Uderzo

D'«Astérix» à «Star Wars», les filles semblent avoir la cote. Comment expliquer cette marche triomphale du féminin?

J.-Y. F.: «La féminité est autre chose aujourd'hui que ce qu'elle était dans les années soixante. À l'époque, les personnages féminins étaient typés avec soit la séductrice, soit la ménagère. Mais le monde a changé et toutes ces séries ne font que refléter l'air du temps. 

Quels sont les traits indispensables pour qu'une figure fasse partie de l'univers «Astérix»?

D.C.: «Astérix a son propre vocabulaire graphique, qui n'est pas dans la nuance. Les personnages ne sont jamais intermédiaires, leur style va vers l'extrême, l'outrance, la caricature: il n'y a pas de nez moyens – ils sont gros ou tout petits. Il faut aussi avoir des couleurs vives. Et puis, il faut que les personnages soient évidemment drôles, dans les traits et le design du personnage – ses poses, attitudes et mouvements. 

Quand on a des enfants il faut aussi voir les choses de leur façon, à travers leurs yeux.

Didier Conrad, dessinateur

Est-ce difficile de créer une harmonie avec tous ces extrêmes?

D.C.: «Pas vraiment, c'est une question de dosage, il faut aménager beaucoup de contrastes. Mais, ce dosage n'est pas toujours facile car l'ensemble a tendance à être très intense et cela peut devenir lassant. Il s'agit donc d'arriver à trouver le bon rythme pour que les choses ne se nuisent pas les unes aux autres. En cela, Astérix est l'opposé de Tintin.

Privé de potion magique parce qu'il est tombé dedans quand il était petit: Obélix.
Privé de potion magique parce qu'il est tombé dedans quand il était petit: Obélix.
Illustrations: Astérix® - Obélix® - Idéfix® / © 2019 Les Éditions Albert René / Goscinny – Uderzo

La recette miracle de la série semble être la dynamique du duo: Astérix et Obélix, Goscinny et Uderzo et maintenant Ferri et Conrad. Comment se passe votre collaboration en pratique?

D.C.: «Au quotidien c'est relativement simple, car ça se suit en étapes – sachant que la réalisation d'un album prend un an à un an et demi. Pendant la période de promotion qui dure un mois, on discute de tout ce qui est possible comme idée à explorer. Après cela Jean-Yves fait de son côté un tri, sélectionne, me présente à moi et à l'éditeur deux à trois sujets sur quelques pages, enregistre nos réactions et choisit le sujet qui rassemble le plus de suffrages – et qui lui convient le mieux. Après cela, il développe le sujet avec un synopsis complet et commence son découpage environ vers le mois de mars, avril. Pendant ces derniers on s'occupe à développer visuellement les personnages nouveaux et ceux qui doivent être retravaillés. Puis Jean-Yves m'envoie dix pages par dix pages, et moi je lui réponds trois pages par trois pages – jusqu'au bout du crayonné, qui doit être complété au plus tard en janvier, pour que tous les textes soient bouclés et que les traducteurs puissent travailler de leur côté. Après j'encre sur quatre, cinq mois, puis vient le travail des couleurs qui se fait en parallèle à partir de deux ou trois mois avant la fin. Et cette fin c'est vers juin, juillet.

Le crayonné de Didier Conrad doit être complété en janvier de l'année de parution.
Le crayonné de Didier Conrad doit être complété en janvier de l'année de parution.
Illustrations: Astérix® - Obélix® - Idéfix® / © 2019 Les Éditions Albert René / Goscinny – Uderzo

Avec plus de 380 millions d'albums vendus de par le monde et une traduction en 111 langues et dialectes, qu'est-ce qui fait le charme universel de cette bande d'irréductibles Gaulois?

D.C.: «Ce qui est intéressant avec Astérix, c'est qu'il est un peu l'exemple de «comment vivre après une défaite», puisque son village ne serait pas ce qu'il est si Vercingétorix n'avait pas perdu la bataille d'Alésia. L'idée centrale est donc: on a perdu, mais on existe encore et l'espoir est toujours là. Ainsi malgré la défaite des Gaulois, la France a pu devenir une «grande nation». Je pense que cela explique, pourquoi Astérix a tellement pris dans la psyché française: après la défaite contre les Allemands en 1941 on avait le moral dans les chaussettes et si on s'en est sorti c'est quand même parce que les Américains nous ont sorti de l'ornière. Et d'ailleurs pour les Allemands c'est pareil, ils adorent Astérix, sont, après la France, la deuxième nation en termes de lectorat et eux aussi se sont pris une défaite conséquente – ça m'étonnerait que tout cela soit une coïncidence. Astérix nous montre que même dans des situations extrêmes, il est possible de survivre, de continuer, de garder le moral et d'avancer. Ce message-là pourrait aussi se transposer sur les adolescents, et dans le cadre de cet album c'est ce que nous avons essayé de faire. 

Les Gaulois n'ont pas affaire à un monde qui est en changement permanent.

Didier Conrad, dessinateur

Finissons sur une note plus sérieuse: pourquoi cette bande d'irréductibles Gaulois peut-elle incarner un nationalisme positif et réussir là où la politique flanche?

D.C.: «Eh bien, c'est parce qu'Astérix a peu de choses à gérer! Il n'y a pas de contentieux social qui s'accumule depuis des décennies. Les Gaulois n'ont pas affaire à un monde qui est en changement permanent. Eux, n’ont à gérer qu'un problème à la fois – la globalisation, et l'Europe, et la démocratie en danger, et les problèmes de migration, et ceux de génération et de vieillissement de la population, et ceux de guerre à droite et à gauche, plus ceux d'indépendantisme qui arrive au milieu... Aucune politique ne peut gérer tout ça simultanément.»


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