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Berthe Lutgen : l'égalité à coups de pinceau
Culture 2 7 min. 12.11.2022
Portrait

Berthe Lutgen : l'égalité à coups de pinceau

Une femme forte et des images fortes : Berthe Lutgen dans son atelier.
Portrait

Berthe Lutgen : l'égalité à coups de pinceau

Une femme forte et des images fortes : Berthe Lutgen dans son atelier.
Photo: Guy Jallay
Culture 2 7 min. 12.11.2022
Portrait

Berthe Lutgen : l'égalité à coups de pinceau

Anina VALLE THIELE
Anina VALLE THIELE
Avec l'attribution du Lëtzebuerger Konschtpräis à Berthe Lutgen, c'est la première fois qu'un hommage est rendu à une féministe convaincue et à une pionnière de l'art féministe au Luxembourg.

Berthe Lutgen est une artiste passionnée et une militante féministe de la première heure : la fondatrice du «Mouvement de libération des femmes» est née le 12 octobre 1935 à Esch/Alzette. «J'ai beaucoup peint et dessiné dès mon enfance, mes parents m'ont encouragée dans cette voie. J'ai étudié à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris», raconte Berthe Lutgen.


Berthe Lutgen habe mit ihrer künstlerischen Handschrift die Entwicklungen im Land geprägt.
Berthe Lutgen remporte le premier prix des arts visuels
L'artiste serait une «source d'inspiration et d'orientation pour toute une génération d'artistes et de citoyens» selon la ministre de la Culture Sam Tanson.

Elle a ensuite passé un an à l'Académie des arts de Munich, avant de fréquenter l'Académie des arts de Düsseldorf de 1972 à 1976, où elle a notamment été l'élève de Joseph Beuys, que sa «série de jambes» pop (1969) avait impressionné en son temps.

Berthe Lutgen "Jambes statiques, jambes en mouvement, jambes en direct" (1996) à la Villa Vauban
Berthe Lutgen "Jambes statiques, jambes en mouvement, jambes en direct" (1996) à la Villa Vauban
Villa Vauban - Musée d'Art de la Ville de Luxembourg

Berthe Lutgen a également été très tôt une activiste politique. Elle a ainsi fait partie du «Groupe de travail sur l'art» (1968-70) et du «Groupe de recherche d'art politique» (GRAP). En 1971, elle a finalement fondé le «Mouvement de libération des femmes» (MLF). Et comme une femme ne doit pas dépendre de son mari pour subvenir à ses besoins, elle a suivi une formation d'enseignante d'art après ses études.

On n'oubliera pas le happening au Cercle artistique «We call it Arden and we live in it» (1968), où le groupe de travail artistique s'exposa lui-même dans un tableau vivant. Parmi eux : Berthe Lutgen, sûre d'elle, en bikini et avec une coupe de groom. «Une ambiance de renouveau ? On peut dire ça !», se souvient-elle.

«Nous avons en effet exposé en tant que groupe artistique au Cercle artistique, et le président du Cercle artistique était plutôt ouvert d'esprit. Il nous a dit : «Vous recevez 10.000 francs de notre part, faites une œuvre commune» ! Ensuite, nous nous sommes exposés nous-mêmes. C'était assez provocant de nous voir assis là lors de l'inauguration ..."

Ce qui est important pour moi et que j'ai toujours mis en avant : la femme doit être le motif principal de mes travaux artistiques !

Berthe Lutgen

«Ce qui est important pour moi et que j'ai toujours mis en avant : la femme doit être le motif principal de mes travaux artistiques !» Lorsque Berthe Lutgen se souvient de la publicité des années 50 et 60, elle s'emporte.

«Il se trouve que dans les années 60, la publicité était terriblement sexiste et ça m'énervait. Je trouvais ça tout simplement horrible». C'est ainsi qu'est née une sérigraphie de collages qui ont été exposés dans le cadre de l'exposition «Summer of 69» à la Villa Vauban.

La sérigraphie contre la publicité sexiste : l'oeuvre de Berthe Lutgen
"La vie est faite de courbes" (1976)
La sérigraphie contre la publicité sexiste : l'oeuvre de Berthe Lutgen "La vie est faite de courbes" (1976)
Bibliothèque nationale du Luxembourg


Dans son collage d'images «La vie est faite de courbes» (1976), basé sur une publicité pour des actions montrant les fesses d'une femme, elle a introduit l'objectivation du corps féminin dans la publicité dans son propre langage visuel. Ces premiers collages impressionnent par la confrontation souvent frappante entre le langage publicitaire et sa propre déclaration.

Dans le tableau (collage/sérigraphie) «Qui est responsable ?» (1976), elle oppose ainsi un article publicitaire avec des femmes aux seins nus représentées comme des naïades à une série d'ouvrières dans une usine de couture et se situe elle-même avec un regard attentif en bas à droite de l'image. Dans la sérigraphie «Fascination» (1976), elle oppose une femme courbée et accablée, recueillie, à une femme souriante et victorieuse qui a conquis la liberté, marquée de l'emblème du mouvement féministe. Au-dessus, une image de la militante féministe Clara Zetkin est montrée.

Pour les procédés picturaux, Lutgen s'est inspirée très tôt des artistes pop art américains.

Pour les procédés picturaux, Lutgen s'est inspirée très tôt des artistes du pop art aux États-Unis. Elle a repris le procédé de sérigraphie appris à l'Académie des beaux-arts de Düsseldorf et l'a intégré dans son œuvre.

Elle devait dès lors suivre inlassablement les évolutions du monde de l'art international, visitant chaque exposition et ne manquant aucune biennale d'art à Venise.

Vers 1967, elle passe de l'abstraction à la peinture figurative. Deux œuvres restent inoubliables : "The Deciders" (2015) et "La marche des femmes" (2017-2018).

"La marche des femmes" (2017-2018) dans le cadre de l'expo "Summer of 69" à la Villa Vauban
"La marche des femmes" (2017-2018) dans le cadre de l'expo "Summer of 69" à la Villa Vauban
Collections de l'artiste; Foto/Copyright: Christof Weber


Vers 1967, elle passe de l'abstraction à la peinture figurative. Deux œuvres restent inoubliables : "The Deciders" (2015), sur laquelle on voit presque exclusivement des hommes occupant des postes de direction, au centre de l'image l'ancien chef de la Banque centrale européenne, Mario Draghi. Sur les bords de l'image, on trouve une liste sobre de chiffres (par exemple Enovos : 14 hommes/1 femme) qui montrent à quel point les femmes sont encore peu nombreuses à occuper des postes de direction. Une copie se trouve également dans son atelier.

«L'original est accroché au ministère de l'égalité des chances», rapporte Lutgen. Et enfin, son œuvre "La marche des femmes", un tableau de dix mètres de long sur lequel Lutgen a travaillé pendant deux ans (2017-2018) et sur lequel marchent ensemble des femmes de toutes les ethnies avec des féministes luxembourgeoises connues comme par exemple Ainhoa Achutegui, Paca Hernandez ou l'ancienne journaliste culturelle Janina Strötgen.

«Mon travail a deux aspects. Il est plutôt réaliste dans le sens où il se réfère aux femmes, aux femmes dans la société et aux images apparentées, ainsi qu'à la représentation des femmes dans l'art. C'est une option qui a été prise à la fin des années soixante et qui est restée la base de mes démarches jusqu'à aujourd'hui. D'autre part, je me laisse toute liberté dans la mise en œuvre des moyens d'expression, ce que l'on appelle le style». C'est ainsi que Lutgen décrit son travail sur son site web.

Ce n'est pas sans fierté que cette petite femme résolue, vêtue d'un chemisier chic en marguerite, fait visiter son atelier situé dans les combles de sa maison de Bettembourg, qui semble toujours aussi animé.

Sur un chevalet, on voit un grand tableau en cours de réalisation, qui évoque la guerre en Ukraine. Elle n'aime pas parler d'œuvres inachevées, mais les événements politiques continuent de la hanter. «La partie principale de l'œuvre est la guerre, puis vient le changement climatique et ensuite, très probablement, les femmes d'Iran et les révoltes de femmes...», explique Lutgen.

Berthe Lutgen reste aujourd'hui encore une femme de conviction féministe.

Berthe Lutgen est aujourd'hui encore une féministe convaincue. Ce qu'elle a trouvé le plus impressionnant, c'est lorsque la Journée de la femme a été célébrée sur la place d'Armes, sa place préférée au Luxembourg, la place historique occupée à plusieurs reprises par des troupes étrangères.

«J'étais là lors de la grève des femmes - cette place pleine de femmes brandissant des drapeaux. C'était magnifique. C'est pourquoi j'en ai fait le dessin». Elle continue à travailler tous les jours, le matin et l'après-midi, pendant quelques heures. «Peindre est ce qui me plaît le plus. Il n'y a rien de mieux».

Cet article a été publié pour la première fois sur wort.lu/de

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