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Angoulême: un festival sous le signe des femmes
Angoulême 2019, une histoire de femmes: Dominique Goblet, présidente du jury du Festival International de la Bande Dessinée, remet le Fauve d'Or à l'Américaine Emil Ferris (à gauche).

Angoulême: un festival sous le signe des femmes

AFP
Angoulême 2019, une histoire de femmes: Dominique Goblet, présidente du jury du Festival International de la Bande Dessinée, remet le Fauve d'Or à l'Américaine Emil Ferris (à gauche).
Culture 7 min. 27.01.2019

Angoulême: un festival sous le signe des femmes

Sous la présidence de la Belge Dominique Goblet, ce jury du 46e Festival International de Bande Dessinée à Angoulême a attribué sans grande surprise le Fauve d’Or, l’Oscar du Neuvième Art, à l’Américaine Emil Ferris pour son bouleversant «Moi, ce que j’aime, c’est les monstres».

Par Benoît Majerus, à Angoulême

Le 46e Festival International de Bande Dessinée à Angoulême s’est achevé dimanche soir à Angoulême. Des femmes étaient à l’honneur cette année. Bernadette Desprès, entre autres dessinatrice des célèbres Tom-Tom et Nana (plus de 16 millions d’albums vendus), est sortie de l’ombre grâce à une exposition qui lui était dédiée. 

Le Grand Prix a également consacré une femme, mangaka de surcroît, Rumiko Takahashi, illustrant ainsi la volonté du festival de dépasser les frontières de la bande dessinée franco-belge. Le prix de la BD jeunesse a été attribué à l’artiste américaine Jen Wang pour son album «Le prince et la couturière». 

Sous la présidence de la Belge Dominique Goblet, ce jury a attribué sans grande surprise le Fauve d’Or, l’Oscar du Neuvième Art, à l’Américaine Emil Ferris pour son bouleversant «Moi, ce que j’aime, c’est les monstres».

Ce pavé de plus de 420 pages, édité en France par Monsieur Toussaint Laventure, mélange deux histoires: celle de Karen, jeune adolescente marginale dans le Chicago des années 1960, et celle de sa voisine, Anka Silberberg, survivante juive du Berlin des années 1930. 

Un prix spécial du Jury a été attribué à Brecht Evans pour son album «Les Rigoles» (Actes Sud BD)

«Ça doit faire mal aux stéréotypes»

En attribuant samedi son Fauve d'Or du meilleur album BD à l'Américaine Emil Ferris, le jury du 46e festival d'Angoulême a réparé un long oubli des femmes dans le palmarès du plus convoité des prix de BD. La présidente du jury, l'artiste Dominique Goblet, s'est exprimée dans une interview accordée au Luxemburger Wort sur la question de la place des femmes dans le Neuvième Art. 

  • Comment se retrouve-t-on présidente de ce jury prestigieux?

C’est Stéphane Beaujean, directeur du festival, qui m’a contactée il y a six mois. Il m’a dit qu’il m’a choisie pour une double raison. La présidence du jury du festival est une année masculine, une autre année féminine.

Leur intention est par ailleurs d’avoir un artiste qu’ils estiment important, dont la pratique est de l’ordre de la recherche, avec l’intention d’ouvrir les frontières de la bande dessinée, mais qui en même temps n’est pas une superstar, pas nécessairement connu par le grand public.

Donc quelqu’un comme Riad Sattouf, pour donner un exemple, ne serait probablement pas choisi parce qu’il est déjà sous les feux de la rampe. Ça ne va rien lui apporter de plus, alors qu’une personne qui a un rayonnement plus intimiste, va peut-être un peu profiter de cette position. 


Un autoportrait de la lauréate du Grand Prix du Festival International de la bande dessinée d'Angoulême 2019, la Japonaise Rumiko Takahashi. Cette avant-gardiste du manga, qui est suivie par des millions de lecteurs au Japon et des milliers en Europe, reste néanmoins très discrète – pas de photos, pas d'interviews.
Consécration d'une mangaka
Le Grand Prix du Festival international de la bande dessinée 2019 décerné à Rumiko Takahashi.

  • En quoi consiste le travail du jury?

C’est d’abord un grand travail de lecture, entre 70 et 80 livres. Il y a eu une présélection réalisée par les personnes en charge du festival. Pour moi, il y avait plein de découvertes. Je ne suis pas une très grande lectrice de bande dessinée: je mange de la culture mais pas spécifiquement des livres de bande dessinée. Je lis de la littérature, des livres d’essai, je regarde des films, j’écoute de la musique.

Il faut se nourrir de choses extérieures à la bande dessinée pour l’enrichir. Et puis, il y avait des livres que je ne lirais pas forcément, où je dois faire un effort de les lire et quand je dis effort, c’est parce que ça correspond à des univers qui me sont très étrangers ou qu’a priori je n’adore pas, disons-le très clairement.

  • Comment dès lors faire des choix?

Etre présidente, c’est une double mission: d’abord influer sur la couleur du résultat final. J’ai une politique artistique très forte et cette politique artistique fait sens par rapport à ce jury.

Il faut que les livres qui sont nominés ouvrent, élargissent les frontières de la bande dessinée, puissent remettre en question les codes qu’on a l’habitude de voir et se dire que sans ce prix, ces livres n’auront peut-être pas le rayonnement qu’ils pourraient avoir. Dans mon esprit, je les lis tous avec cette dynamique, c’est ça qui m’intéresse. Ça veut dire que les livres vers lesquels je n’irais pas, je vais les lire de la même manière.

Par exemple, je suis moins attirée par le heroic fantasy ou par la science-fiction. Je vais approcher ces livres avec l’esprit honnête, en ne mettant pas en avant «J’aime, je n’aime pas»: je trouve cela stupide. Je vais me demander si ce livre de science-fiction présente des aspects qui questionnent le genre. Ça doit faire mal aux stéréotypes, ça doit les bousculer. Je crois que c’est ça la responsabilité d’un membre du jury.

  • Et à part ça?

Un autre point très important est: est-ce que ce travail aurait pu se faire dans un autre médium que la bande dessinée? Si la réponse est oui, pour moi c’est un paramètre très négatif. Le deuxième rôle du président est de faire départager les votes en cas d’ex-aequo.

  • La question de la place des femmes a fait couler beaucoup d’encre ces dernières années. Comment vous situez-vous dans ce débat?

Il y a deux réponses. Mon rapport à ma féminité a une incidence très grande sur mon travail, sur ma manière de lire et sur ce qui me paraît important à exprimer. C’est extrêmement personnel, je ne peux répondre que pour moi-même: l’amour et les questions sensibles tiennent une place très importante dans ce que j’ai envie de créer.

Est-ce que c’est spécifiquement masculin ou féminin, j’en sais rien, mais moi en ce qui me concerne, j’ai l’impression que ça touche à ma féminité. Ensuite, c’est bien qu’il y ait des gens qui prêtent une attention à ce que les femmes, à tous les niveaux, ne soient pas oubliées.

  • Peut-on dire qu'il y a un changement?

Lorsque j’ai commencé la bande dessinée, il y 20, 25 ans, je faisais partie de groupes presque exclusivement masculins. C’est vrai qu’à l’époque, personne ne se posait la question de savoir pourquoi il y avait tant de garçons par rapport aux filles.

Je sais que ça m’a mise par moments dans des situations très compliquées, avec beaucoup de rapports de force. A l’époque, j’ai eu plusieurs rencontres fortes avec des auteurs comme Anke Feuchtenberger d’Allemagne ou Caroline Sery de France. Aujourd’hui, ce n’est plus une thématique sur laquelle je mets toute mon énergie, comme il y a vingt ans où c’était une douleur, une nécessité absolue. 

  • Est-ce que le fait d’avoir été présidente vous a donné d’autres envies?

C’est chaque fois des pièces d’expérience. Il y a une sorte de reconnaissance dans le regard des autres du fait que j’ai été choisie comme présidente. Est-ce que ça va avoir une influence sur moi? Je ne crois pas. Je ne vais pas changer mon rapport à l’expérimental et je veux rester artiste. Ma vie, c’est la création.