Anaïs Lorentz: «Run, sing and fly»
(GC) - Produit dans un studio de Cologne par le vibraphoniste Pascal Schumacher, cet enregistrement constitue, pour Anaïs, sa première «carte de visite artistique». Nous avons entendu sa musique – aérienne – et nous avons rencontré la musicienne, enjouée comme un pinson au printemps.
A 26 ans seulement, il n'est pas très loin encore le temps où l'on jouait dans les ruelles et places de Bonnevoie. On en porte, encore, l'allégresse délurée, l'exaltation et le sentiment d'infinie liberté. «Je ne demandais qu'à jouer dehors, à courir avec mes petites camarades du quartier»: il émane d'Anaïs Lorentz un frémissement d'oiseau éclos de son nid, l'exultation des premiers envols et la conviction que rien ne peut faire obstacle à son essor.
Guillerette encore, remuante et pépiante, verbe haut et enthousiasme chevillé aux plumes, Anaïs Lorentz se souvient de son enfance au grand air et de ses premiers pas avec le saxophone alto, instrument... à vent.
Des premiers pas peu empressés, à rebours de ces artistes, nombreux, qui vous font accroire une vocation de toute éternité. Le saxo, pour Anaïs, s'est présenté sur les voies du hasard plus que de la destinée: «Oui, ce n'était pas une urgence, ce n'était pas une nécessité. Ma mère m'avait inscrite à l'école de musique. J'aurais préféré les aires de jeu mais c'était ainsi: j'allai une fois par semaine à l'Eveil musical».
Anaïs apprend le solfège, antichambre (de torture) de la pratique instrumentale. Le mot «solfège» est prononcé dans une moue d'ennui – «c'était pas chouette» dit-elle. La maman insista toutefois, le poussin persista. Jusqu'au jour où l'on mit un saxo entre ses pattes. Or là, à l'étonnement de tous, la petite en tire d'instinct de premiers sons, de ce saxophone auquel les élèves les plus décidés – Anaïs le constate aujourd'hui en sa fonction d'enseignante au Conservatoire – peinent à arracher d'emblée un son articulé.
Sax-appeal: le temps du Conservatoire
C'était un saxo soprano, le «grand» soprano précise Anaïs dans un geste mimétique par quoi elle nous signifie qu'il lui fallait le retenir, ce sax, du genou, voire du pied. L'enfant cependant grandit à la mesure de l'instrument, qu'à l'âge de onze ans elle va jouer au service de la fanfare locale – au lecteur de l'imaginer en uniforme, soufflant au pas de charge dans les rues de Bonnevoie.
Le temps passe et une inclination véritable peu à peu se dessine, un dévouement à la musique prend corps, de manière plus résolue, plus réfléchie. Anaïs s'inscrit au Conservatoire de Flandre et y décroche un «master», poursuit à Bruxelles des études de musique, saxophone en spécialité. Là elle découvre les techniques contemporaines de l'instrument, et un répertoire tout aussi contemporain.
Elle découvre les compositions ad hoc, dédiées à cet instrument si particulier. Cette spécificité lui chante: éprise d'authenticité, Anaïs n'est «pas fan» des transcriptions – les fugues de Bach adaptées aux vents, c'est pas son truc. Son truc, aujourd'hui, c'est cet enregistrement – «Run, sing and fly» – qu'elle tient dans ses bras. Qu'elle dépose sur notre bureau pour détailler son contenant, son «cover», un travail signé Mich Welfringer, qui à Schumacher déjà offrait ses talents de graphiste.
«Regardez ces couleurs!». Ce bleu ciel, ces volatiles au vent, ces mouettes – cela, contrairement au solfège, est «chouette». A telle page, «il a voulu me mettre du rouge pétard, Mich, mais quand il a vu ma tête il l'a transformé en mauve. Une photo montre l'artiste au côté de Kae Shiraki, qui l'accompagne au piano, une autre la montre solo, dans une cabane de bois... sur une aire de jeu du Bambësch!
Un voile un court instant émousse le regard de notre interlocutrice: son doigt pointe un oiseau blanc en couverture du livret, dans un ciel azuréen; elle soulève le livret dans sa pochette et un nom en-dessous de l'oiseau apparaît: «To Clément» («Pour Clément»), dédicace pour un ami disparu, mort en haute montagne.
Coquetterie, cette attention au détail graphique, à l'allégorie et à la symbolique? Non: le contentement d'une artiste qui a voulu un produit cohérent, en quoi elle puisse se reconnaître et s'investir. Elle qui fut tout en spontanéité donne ici un enregistrement longuement réfléchi, mûri et ciselé – «un travail de deux ans».
«Lue's Bird Blues»:la patte de Pascal
Une Rhapsodie de Debussy d'abord, «un des grands compositeurs connus pour avoir écrit pour le saxophone». Une Rhapsodie très peu jouée. Pourquoi? «Parce qu'elle n'est pas très virtuose, or les saxophonistes d'habitude aiment montrer leurs muscles».
Puis la «Fuzzy Bird Sonata» de Takashi Yoshimatsu, suave et serpentine, tout en circonlocutions telle un oisillon sautillant autour de sa proie, avec le mouvement «Fly Bird» où la bravoure instrumentale reprend ses droits quand bien même «la virtuosité n'est pas une priorité; le plus important pour moi était d'avoir un concept, une cohésion, un fil rouge».
Ce fil, on l'a compris, est parcouru de bout en bout par des oiseaux, éléments fédérateurs de cet enregistrement thématique. «Lue's Bird Blues» a été composé par Pascal Schumacher», elliptique, véloce et haletant comme une envolée de Charlie Parker, le maître saxophoniste, qu'on surnomma... «The Bird»! «Silent Bird» est un oiseau sombre, nocturne et incantatoire, tandis que «Phoenix» est un oiseau songeur, en suspens, dans l'étonnement qui le saisit à l'instant d'émerger de ses cendres. Il s'agit d'une composition de Ryo Noda, «une pièce assez libre, presque une improvisation pour saxo solo et danse, débutant par un poème japonais qui raconte le cycle éternel de vie du phénix, l'oiseau de feu de la mythologie japonaise» (le poème est rapporté dans le «cover» du disque, en japonais, dans sa restitution phonétique et en traduction anglaise).
«Angry Bird» a été donné, sur commande d'Anaïs, par la compositrice britannique Emily Howard – «Je lui avais laissé carte blanche, sur un motif d'oiseau. Elle m'a écrit une composition pour saxo et vibraphone, et elle a choisi le 'casoar à casque', un oiseau aussi féroce que dangereux».
Des improvisations, avec la pianiste Kae Shikari, font lien et liaison entre les différentes pièces, et il est à noter qu'une danseuse interviendra sur la pièce «Fushisho» lors du concert qu'Anaïs Lorentz donnera à Neumünster le 28 février, pour une première exécution scénique de son enregistrement.
Plénitude: «Je l'écoute, je le contemple»
Ce CD, on l'a dit, fut enregistré au studio Loft de Cologne. Pour la qualité de ses dispositifs, pour le superbe piano que put y jouer sa partenaire Kae Shikari et, aussi, «pour la distance que Cologne établissait entre moi et mon existence quotidienne. Je ne voulais pas mettre un lave-linge en route entre deux enregistrements».
Pas de corvée ménagère donc, mais un travail soutenu: «Nous avions deux jours et demi pour mettre en boîte l'ensemble des morceaux. J'ai joué plus de six heures par jour! Et je vous assure que souffler dans un saxophone, une journée entière, c'est autre chose que de jouer huit heures de harpe».
La récompense de tant d'efforts advint durant les pauses. Sur le toit du studio Loft, bien entendu, d'où l'on avait «une vue magnifique sur toute la ville de Köln». Anaïs Lorentz enseigne le saxophone au Conservatoire de la ville de Luxembourg. Depuis l'âge de 20 ans! Enseignante exubérante, résolument extravertie, elle incite ses élèves à faire pareillement preuve d'expressivité: «Je leur dis de jouer comme s'ils lisaient un texte. Dans l'imagination, dans le mouvement; il faut que ça bouge».
A ces élèves, elle fera écouter sans doute son «Run, sing and fly». Car elle en est fière: «Je suis ravie. Je l'écoute, je le contemple». Mieux qu'un contentement: la plénitude d'une artiste qui a mené à terme une aventure musicale telle qu'elle l'avait voulue, scellée par cet enregistrement conçu comme un ensemble aux parties indéfectiblement liées, et articulé sur une thématique en trame continue.
L'oiseau folâtre a fait l'expérience de la réflexion, de la continuité, du temps long. Anaïs a fini sans doute de jouer. Sa musique, elle, est «chouette».
Anaïs Lorentz sera en concert le 28 février à l'Abbaye de Neumünster, salle Krieps. Réservation: tél. 26 20 52-444 (CCRN), billetterie@ccrn.lu.
Son enregistrement «Run, sing and fly» (15 euros) est disponible dans les bacs des disquaires, ou auprès de l'artiste, sur son site.