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Un devoir de vigilance
Editorial Politik 3 Min. 09.02.2019

Un devoir de vigilance

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Face aux émeutes comme à la terreur, les Français doivent veiller à ce que la peur ne mène pas à des entorses que l'Etat de droit ne peut accepter.

Nous pensons que les événements nous effleurent sans nous toucher, nous interpellent sans nous bouleverser. C'est faux. L'actualité, dans sa violence, nous atteint et nous transforme, et les mutations ainsi provoquées vont à leur tour s'imposer aux événements à venir.

La France, où qu'elle soit, fût-ce à Neuilly, est affectée par le phénomène Gilets jaunes, à la fois par les détresses qu'il exprime et les excès que cette expression induit, et ce phénomène à long terme va amener une moindre tolérance aux inégalités comme aux débordements de ceux qui les dénoncent. Dans un autre registre, le processus Me-too va resserrer de beaucoup notre intolérance à maintes inconduites, et dans un tout autre domaine encore le terrorisme islamiste va élever d'un cran notre vigilance face aux «différences».

Face à ces transformations positives, des changements détestables sont à l'oeuvre aussi, quand la peur, ou la simple volonté de se protéger pousse à tolérer des dérèglements que hier encore nous aurions refusés. Il faut être très attentif ces jours-ci, face aux exemples bons ou mauvais que donne la France, aux concessions que le souci de protection demande à la démocratie, et aux dérogations que la peur impose à l'Etat de droit.

Face à des manifestants devenant trop menaçants les forces de l'ordre sont en droit de se défendre. Mais l'Etat ne peut opposer à une guérilla urbaine les armes de la guerre tout court, et doit encadrer au plus près l'usage de ses dispositifs les plus offensifs. On ne peut certes accepter qu'un policier risque le lynchage par une foule déchaînée, mais on ne peut tolérer non plus que la confrontation avec les forces de l'ordre laisse sur le pavé des manifestants aux blessures graves.

On ne peut tolérer une loi «anti-casseurs» qui au prétexte d'un état d'exception confère au pouvoir exécutif le droit, absurde, de légiférer sur les formes de sa propre réfutation – il n'appartient pas au président de la République d'interdire ou d'autoriser sa propre contestation. Votée ce mardi en première lecture par les députés français, visant à «renforcer et garantir le maintien de l'ordre public lors des manifestations», ce texte pose une limite pour le moins problématique au droit de manifester – on ne peut, ainsi, exposer au risque d'un an de prison un manifestant qui aurait «dissimulé son visage».

On ne peut accepter qu'un député, un élu, un mandataire supposé de la volonté populaire, déclare haut et fort qu'il faut «liquider» les djihadistes européens avant leur retour en Europe – pour le député LR du Pas-de-Calais Pierre-Henri Dumont, il est «normal de procéder à la neutralisation des djihadistes français, on les tue sur place, des assassinats ciblés ça a toujours été fait». On peut être révulsé – nous le sommes tous – par ce qu'ont commis ces individus, mais jamais l'on ne peut dire «il faut couper la tête de ces gens-là», ni dans l'arène politique ni même en notre for intérieur, car consentir à ce que l'on coupe une tête c'est perdre un peu de la sienne, et c'est concéder une forme de victoire à ce terrorisme qui précisément tente de nous abaisser.

Le temps présent est à la peur, face à la terreur, face aux colères et aux émeutes, et les pouvoirs publics en France comme ailleurs ne savent que répondre à cette peur qui, devenue panique face à l'irrationnel, devient elle-même une forme d'irrationnel. Face à leur désarroi, préférons le constat de leur impuissance au déferlement de la démagogie, et refusons des entorses au droit qui au sentiment d'insécurité ajouteraient le sentiment honteux d'une indignité.