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Quand l'entreprise tue
Editorial Politik 3 Min. 08.05.2019

Quand l'entreprise tue

Editorial Politik 3 Min. 08.05.2019

Quand l'entreprise tue

Gaston CARRE
Gaston CARRE
On peut retirer son travail à un travailleur, on ne peut le priver de sa dignité.

Mardi 26 avril 2011, un homme s'immolait par le feu à Mérignac, près de Bordeaux, commettant le supplice le plus épouvantable qu'un homme puisse s'infliger, le plus éprouvant aussi pour le témoin éventuel. Le témoin en l'occurrence était la France entière, confrontée à un suicide en forme d'accusation: l'homme s'est tué sur un site de France Télécom après un «redéploiement» mal vécu, et son geste attirait l'attention sur la politique de modernisation qu'imposait l'opérateur à ses salariés, une politique à la hussarde, marquée par la suppression de 16.000 emplois en deux ans et des «mobilités» contraintes pour ceux qui n'étaient pas sacrifiés. La crise culmina quand 32 salariés se donnèrent la mort, et connut son apogée quand le PDG de l'époque évoqua une «mode du suicide» dans son entreprise.

La faute de vocabulaire en cette affaire n'est que symptôme d'un manquement plus général. Depuis lundi, un dirigeant et six cadres de l'opérateur, devenu «Orange» en 2013, comparaissent en justice face à une centaine de parties civiles venues entendre les circonstances de la «mode du suicide» évoquée plus haut. C'est la première fois qu'un groupe du CAC 40 est jugé pour «harcèlement moral», jugé non pas pour ses choix stratégiques mais pour ses méthodes.

Dans la première plainte déposée, un syndicat parlait d'une «gestion d'une extraordinaire brutalité». Les juges d'instruction ont détaillé des «dispositifs de déstabilisation», des «contrôles excessifs», la «marginalisation» des salariés. En 2006, dans un discours devant les cadres, le PDG Didier Lombard avait donné le ton: «Je ferai les départs d'une façon ou d'une autre, par la fenêtre ou par la porte», tandis que le bureau des Ressources humaines lançait un «crash program» (sic) qui selon les plaignants se traduira par des centaines de «vies brisées».

Certes, France Télécom dans l'inconscient français restait l'émanation des PTT, et la collectivité a toujours vécu un rapport quasi passionnel avec ses grandes entreprises publiques, ces entités paradoxales, pléthoriques dans leur forme mais quasi patriarcales dans le rapport qu'elles suscitaient auprès d'employés qui en escomptaient un emploi à vie.

Certes encore, il faut, face au mal-être d'un individu, faire la part des facteurs décisifs, des causalités intimes et des déterminants professionnels. Le cadre de travail aujourd'hui plus que jamais devient dépositaire et tenant-lieu de nos problématiques personnelles, en regard de quoi il convient d'être attentif à ne pas «sous-traiter» à l'entreprise la responsabilité de maux dont le travail souvent n'est qu'un révélateur, tout au plus un catalyseur.

Cela dit, la justice française va rappeler l'employeur à ses devoirs. Souligner, d'abord, que jamais la raréfaction du travail ne donne droit à l'arrogance face à l'employé, à ce mixte d'intimidation et de déstabilisation qui, sous l'appellation douce de «mobbing», est une forme de terreur de la part d'un employeur qui assujettit l'employé à la mesure de l'inquiétude qu'il génère en lui. Rappeler, ensuite, que jamais, sauf faute grave, un travailleur ne peut être éjecté «par la fenêtre», pas même par la porte: quand sur le fond rien ne va plus et qu'il faut le congédier, la forme devient essentielle – on ne «vire» pas mais on «remercie», afin que la personne qui a perdu son travail conserve du moins sa dignité.