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Les morts et la muette
Editorial Politik 2 Min. 06.04.2019

Les morts et la muette

Gaston CARRE
Gaston CARRE
La tragédie rwandaise en 1994 soulève maintes questions encore. Il incombe à la France d'apporter les réponses en sa possession.

Par quoi l'Afrique nous fascine-t-elle? Par son ambivalence sans doute, et la fulgurance de ses métamorphoses, quand d'une quiétude aux traits d'idylle pastorale elle bascule, soudain, dans une folie sans nom, comme au Rwanda en 1994, théâtre d'une violence qui dépasse notre entendement, une violence à l'africaine, à la machette et au corps-à-corps, qui en cent jours aurait fait 800.000 morts, Tutsis massacrés par des Hutus, Hutus «modérés» tués par des Hutus déchaînés. Un génocide? Oui, mais commis entre voisins. Non pas dans la «nuit africaine» chère à l'imaginaire occidental mais en plein jour, «en plein soleil» comme disent les rescapés de cet incroyable carnage.

Alors que le monde commémore la tragédie, la France hésite encore à lever le voile sur ses responsabilités. Dont l'élucidation oblige à corriger la «fulgurance» supposée plus haut: le Rwanda en réalité n'a pas «basculé» du jour au lendemain, et la violence qui l'a meurtri a connu des prémices, un contexte, une histoire en somme. L'histoire française, au Rwanda, reste redevable des questions suivantes: quelle fut l'ampleur du soutien militaire de la France au régime du président hutu Habyarimana entre 1990 et 1994, et quelles sont les circonstances de l'attentat qui coûta la vie à celui-ci le 6 avril 1994, attentat dont l'annonce fut le signal déclencheur des tueries ?

Des réponses existent, parmi les milliers de documents établis au temps de François Mitterrand. Quelques-uns de ces documents sont accessibles, pas tous, et régulièrement des chercheurs déplorent les difficultés qu'ils rencontrent dans l'exploration d'un dossier qui empoisonne la France depuis 1994. La France et le monde. Car une force des Nations unies en ce temps-là était chargée du «maintien de la paix» autour des Grands lacs, mais quand le général Dallaire apprit que ses casques bleus devenaient à leur tour victimes de l'embrasement il demanda à New York des renforts en urgence, qui finirent par arriver avec pour mission… d'évacuer les étrangers.

Une responsabilité générale est dès lors établie: instruites de la haine et du ressentiment de la communauté hutue, les Nations sont restées inertes devant un chaudron dont maintes voix averties avaient annoncé l'explosion. Quant à la France, elle s'est obstinée à armer les Hutus alors qu'était notoire l'usage qui aux armes serait réservé. Et ce mal-là étant fait, elle persista de surcroît dans une interprétation erronée du massacre, laissant se répandre un doute sur sa spécificité, négligeant de réfuter ceux qui en haut lieu, au niveau ministériel, laissaient croire qu'il y avait non pas un génocide, un seul, à l'encontre des Tutsis en l'occurrence, mais «plusieurs» génocides.

Le président Emmanuel Macron a été invité aux cérémonies de commémoration par son homologue rwandais Paul Kagame. Des «problèmes d'agenda» l'ont empêché de donner suite, le problème véritable étant que Macron à Kigali aurait été dans l'obligation morale de s'excuser pour le fait que l'armée française jadis ne s'est pas interposée entre tueurs et victimes, sachant qu'une telle repentance lui aurait valu les foudres de quelques généraux au sein de cette armée qu'en France l'on nomme «la grande muette».