Wählen Sie Ihre Nachrichten​

«Une langue infiniment imagée»
Kultur 5 Min. 25.04.2019 Aus unserem online-Archiv

«Une langue infiniment imagée»

 «La reconnaissance du public vaut tous les papiers et toutes les décorations du monde» (Photo: Guy Wolff)

«Une langue infiniment imagée»

«La reconnaissance du public vaut tous les papiers et toutes les décorations du monde» (Photo: Guy Wolff)
Photo: Guy Wolff
Kultur 5 Min. 25.04.2019 Aus unserem online-Archiv

«Une langue infiniment imagée»

Jean-Pierre Marielle était à l'affiche de la pièce «Les Mots et la chose» en novembre 2006 au Théâtre des Capucins. Voici l'interview que l'auteur français nous avait accordée à l'époque.

par Sonia da Silva

Jean-Pierre Marielle fait partie de ces éléphants des planches et du grand écran qui inspirent respect et vénération. Jusqu'au décès de son confrère Philippe Noiret, il formait avec Jean Rochefort l'ultime triptyque des chevaliers de l'élégance, se distinguant par une éloquence rare. A l'affiche du théâtre des Capucins pour une double représentation de«Les Mots et la chose», de Jean-Claude Carrière, Jean-Pierre Marielle et sa compagne Agathe Natanson, à la ville et à la scène, ont été chaudement ovationnés par le public luxembourgeois. Rencontre avec ce monstre du cinéma dont le talent a servi les plus belles toiles de Leconte, Lelouch, Tavernier, Miller ou Blier.

Monsieur Marielle, partons d'une triste actualité: le décès de Philippe Noiret, à l'enterrement duquel vous n'avez pu assister en raison de votre déplacement au Grand-Duché. Que suscite en vous sa disparition?

Cela me cause une grande tristesse parce qu'on est de la même génération, à peu de chose près, et parce qu'on se connaît depuis toujours, on a joué ensemble. Moi j'ai été à un moment donné au TNP avec Vilar – pas très longtemps – et puis on a joué dans beaucoup de films ensemble. On se voyait régulièrement avec mon ami Jean Rochefort qui était également un de ses grands amis. On était assez liés, on peut dire même très liés. Rochefort était plus lié à Noiret que je ne l'étais mais je veux dire que nous avons beaucoup travaillé ensemble et j'appréciais beaucoup Noiret. C'était un homme très pudique, très charmant, très secret, et sous une apparence assez extravertie, il cachait une grande sensibilité. C'était un homme bon.  


(FILES) In this file photo taken on March 15, 2012 French actor Jean-Pierre Marielle poses at his home on March 15, 2012 in Boulogne-Billancourt, outside Paris. - Marielle passed away on April 24, 2019 at the age of 87, his family has announced. (Photo by Jo�l SAGET / AFP)
Décès de l'acteur Jean-Pierre Marielle à l'âge de 87 ans
L'acteur inoubliable pour son interprétation de Monsieur de Saint-Colombe dans «Tous les matins du monde», est décédé mercredi.

Vous qu'on a l'habitude de ranger dans la catégorie «comédie grivoise», vous créez la surprise avec quelques rôles tragiques – je pense notamment au film magistral « Tous les matins du monde » , dans lequel vous interprétez avec force brio un célèbre violiste tourmenté. Comment expliquez-vous que les gens du cinéma aient tardé à vous proposer des rôles aussi «consistants»?

Mais moi je ne pense pas. Non, je ne vois pas: la grivoiserie est quelque chose que je n'aime pas du tout. On dit par exemple que le film « Les galettes de Pont-Aven » est un film grivois mais c'est absolument faux. C'est un personnage totalement désespéré, qui n'a rien de grivois. Un homme qui se trouve embarqué dans cette aventure...

Votre voix chaude et caverneuse vous a valu d'être considéré comme l'archétype du séducteur français. Est-ce pour cette raison que l'on vous confie ce rôle de vieil érudit du verbe vert dans  «Les Mots et la chose» ?

Qui? Moi? Ah, non! Je vais vous en citer des séducteurs. Par exemple Belmondo ou Cassel sont des séducteurs... Moi, je suis ce qu'on appelle un acteur de composition, je joue des rôles très divers, mais jamais je n'ai interprété des rôles de séducteurs, ou bien ils étaient calamiteux ou humoristiques.

Jean-Pierre Marielle fait partie de ces éléphants des planches et du grand écran qui inspirent respect et vénération.
Jean-Pierre Marielle fait partie de ces éléphants des planches et du grand écran qui inspirent respect et vénération.
Photo: archives LW

Revenons à la pièce, comment s'est déroulée la distribution?

Jean-Claude Carrière et moi sommes de grands amis. Il n'y a même pas eu de choix à faire.

Et vous, qu'est-ce qui vous motive à accepter ce rôle de vieil érudit du verbe vert?

On ne peut pas parler de rôle à vrai dire. Ce n'est pas un personnage. Dire un texte, c'est plus être un diseur qu'un interprète: il n'y a pas de recherche du personnage.


JEAN PIERRE MARIELLA, PHOTO GUY WOLFF 28.11.2006
Critique: Deux violoncelles sur un plateau
«Les mots et la chose», avec Jean-Pierre Marielle au théâtre des Capucins: critique publiée le 30 novembre 2006.

Et pour dérouler un vocabulaire aussi érotique, autant avoir pour partenaire à la scène sa compagne dans la vie?

Oh je ne sais pas, non (rires amusés)... Non, parce qu'on ne participe pas du tout, on est les serviteurs de l'auteur, on lit ses textes, bien qu'on prenne un bonheur infini. C'est très agréable et très amusant de voir comment réagit le public. Je vois parfois des gens au premier rang qui sont un petit peu choqués et petit à petit, ça se dégèle. Et puis à la fin, ils rient de bon cœur parce qu'ils s'aperçoivent que c'est un jeu de l'esprit. En aucun cas il n'y a quelque chose de grivois là-dedans.

Cette pièce met certes en exergue la richesse de la langue française pour illustrer «la chose» avec fougue, mais reconnaissez que cette enfilade d'expressions est globalement dénuée de traits d'esprit – exception faite de quelques calembours?

Il n'y a ni suspense ni interprétation. Ce n'est pas une pièce de théâtre. Mais cette représentation n'en est pas moins jubilatoire: la langue française se révèle être particulièrement riche en ce domaine. C'est incroyable, c'est insensé une telle imagerie.

On est les serviteurs de l'auteur, on lit ses textes, bien qu'on prenne un bonheur infini.

L'idée de scander cet échange épistolaire par des interprétations au violoncelle est particulièrement appropriée...

Ce garçon (le violoncelliste) est tout à fait épatant. Tout d'abord c'est un musicien de premier ordre et puis en plus, il a une présence savoureuse sur scène. Il nous aide beaucoup. Et puis il bénéficie d'un physique exquis, non?

N'avez-vous pas l'impression, pour revenir à Noiret et Rochefort, d'être aujourd'hui l'un des derniers serviteurs des trésors de la langue française – cette richesse même que vous illustrez sur scène dans  « Les Mots et la chose» ?

Il y a toute une génération de jeunes gens qui parlent un langage qui leur est propre mais je pense que c'est très bien: c'est un enrichissement de la langue. C'est indispensable pour que la langue française continue de vivre, qu'elle se nourrisse des mots populaires, dont certains peuvent paraître choquants... Je trouve cela très bien. L'argot enrichit la langue, les nouvelles expressions des jeunes d'aujourd'hui seront démodées dans cinquante ans. C'est intéressant.

Vous avez souvent été nominé (à six reprises) pour les César sans jamais décrocher une distinction. Est-ce que ce manque de reconnaissance vous pèse?

Non et je n'aurais même pas été la chercher. Cela ne m'intéresse pas du tout. La seule reconnaissance, la vraie, c'est l'ovation du public à l'issue d'une représentation. Cela vaut tous les papiers et toutes les décorations du monde.