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Un livre phare de la rentrée littéraire en France: Une libre enquête sur les traces des premiers apôtres
Kultur 7 Min. 14.12.2014 Aus unserem online-Archiv

Un livre phare de la rentrée littéraire en France: Une libre enquête sur les traces des premiers apôtres

Emmanuel Carrère.

Un livre phare de la rentrée littéraire en France: Une libre enquête sur les traces des premiers apôtres

Emmanuel Carrère.
Photo: Hélène Bamberger
Kultur 7 Min. 14.12.2014 Aus unserem online-Archiv

Un livre phare de la rentrée littéraire en France: Une libre enquête sur les traces des premiers apôtres

Emmanuel Carrère signe avec «Le Royaume» une lecture à la fois personnelle et stimulante des Evangiles

Par Marie-Laure Rolland

Que signifie être chrétien au XXIe siècle? Pourquoi, plus de 2000 ans après la mort d'un homme nommé Jésus à Jérusalem, plus de 2,3 milliards de personnes dans le monde sont-elles membres de l'Eglise du Christ? Emmanuel Carrère a fait partie de cette communauté de croyants. C'était il y a vingt ans et cela a duré trois ans. Dans «Le Royaume», il rouvre cette page de son histoire qu'il croyait classée mais qui continue de le tarauder. Un livre passionnant en forme de libre enquête sur les traces de deux grandes figures de l'histoire de la chrétienté – saint Paul et saint Luc – en même temps que la confession d'un enfant du siècle.

S'il a fallu un peu plus d'un an de travail à Emmanuel Carrère pour écrire ce livre, sa gestation aura duré de longues années. Entre-temps, il a signé des scénarios de films ou de téléfilms (on lui doit notamment «L'Adversaire» de Nicole Garcia avec Daniel Auteuil, ou «La Moustache» avec Emmanuel Devos), raconté son expérience du tsunami dans «D'autres vies que la mienne» (POL, 2009) et obtenu le Prix Renaudot avec «Limonov» (2011). On lui doit aussi quelques scénarios de la série «Les Revenants» (International Emmy Award en 2013).

Profession d'incrédulité

Pourquoi «Le Royaume»? «Je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu'un homme soit revenu d'entre les morts. Seulement, qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse – je ne sais pas quel verbe convient le mieux. J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J'écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens», écrit Emmanuel Carrère (p. 354). Formidable phrase qui fait profession d'incrédulité en même temps que d'une incapacité à ne pas croire.

«Le Royaume» est une publication inclassable. Il ne s'agit ni d'un livre d'histoire, ni d'un traité de théologie, ni d'un essai, ni d'une autobiographie. Dire qu'il mélange un peu tous ces genres serait réducteur car il faut y ajouter une touche de fiction, le tout naviguant entre érudition, humour et auto-dérision.

Ce livre est une enquête sur la foi chrétienne dans laquelle, pour parvenir à ses fins, l'auteur utilise tous les moyens à disposition. Cela inclut les sources classiques que sont notamment le Nouveau Testament et son exégèse mais aussi les documents historiques relatifs au premier siècle de notre ère. A cela, Emmanuel Carrère ajoute ses propres carnets dans lesquels il a rédigé quotidiennement durant trois ans ses commentaires de l'Evangile selon saint Jean. Surtout, il livre au lecteur sa propre expérience de la foi – une parenthèse de trois années qui a profondément bouleversé celui qui n'était pas athée mais qui regardait les croyants avec une bonne dose de condescendance. Plutôt que d'aller étudier les chrétiens comme on le ferait de sujets de laboratoire, il a fini par se dire qu'il valait mieux ausculter ce qu'avait vécu celui qu'il connaît le mieux, à savoir lui-même. Un homme dans lequel se reconnaîtront bon nombre de personnes, croyantes ou non, pour qui les questions de Dieu et de la foi se déclinent sous forme de points d'interrogation plutôt que de dogmes.

Une lecture atypique 
du Nouveau Testament

Si le substrat sur lequel repose l'enquête est pour le moins hétéroclite, la méthode de l'auteur n'est pas moins anti-conventionnelle. Ne l'oublions pas, celui-ci est écrivain et scénariste. C'est aussi à ce titre qu'il peut proposer une lecture atypique du Nouveau Testament. «Ce texte qu'autrefois j'ai abordé en croyant, je l'approche maintenant en agnostique. Je voulais autrefois m'imprégner d'une vérité, de la Vérité, je cherche maintenant à démonter les rouages d'une oeuvre littéraire», dit-il.

Si l'évangéliste Luc, le compagnon de route de l'apôtre Paul, le fascine, c'est qu'il décèle chez lui un scénariste hors pair. A ses yeux, Luc excelle dans la mise en scène de Jésus et dans sa capacité à rendre son message accessible au plus grand nombre. Un confrère, en quelque sorte, qui avait tout compris bien avant l'invention des frères Lumière. Manifestement, le courant passe entre Luc et lui. On sent une fraternité par delà les siècles et même, au fil des pages, une certaine identification à l'apôtre. Lorsqu'il dévoile ses ficelles de scénariste, c'est tout juste s'il ne s'en excuse pas. Et lorsque l'évangéliste laisse des zones d'ombre, Emmanuel Carrère conjecture ce qu'il aurait fait, lui, à la place de Luc (en ayant bien soin de souligner qu'il ne s'agit là que d'hypothèses).

Son récit de la rencontre de Paul et Luc par exemple est symptomatique de cette «méthode» d'identification. Face à Paul l'idéaliste qui se méfie de la chair et pour qui seul compte le Royaume de l'au-delà, Luc le médecin pragmatique n'a-t-il pas eu de doutes? «Je me demande si une fois à bord (de la barque de Paul, ndlr) il n'est pas traversé par le soupçon qu'il fait une énorme connerie. Qu'il voue sa vie entière à quelque chose qui tout simplement n'existe pas et tourne le dos à ce qui existe vraiment: la chaleur des corps, la saveur douce-amère de la vie, l'imperfection merveilleuse du réel» (p. 296).

L'un des livres phares de l'édition française en 2014.
L'un des livres phares de l'édition française en 2014.
Editions POL

D'hier à aujourd'hui

La méthode de Carrère surprend aussi par les analogies que l'auteur élabore entre le monde des premiers chrétiens et celui d'aujourd'hui, pour essayer de rendre plus palpable ce qu'a été leur aventure. Ainsi, il rappelle que Jésus était un nom extrêmement banal au début du millénaire. D'après lui, lorsque Paul commence à parler de ce sauveur nommé Jésus dans les synagogues, après la litanie des prophètes d'Israël, cela «fait un effet aussi incongru que si après avoir dévidé la liste des rois de France on disait que le dernier, c'est Gérard ou Patrick». De quoi bousculer les notables! Un peu plus loin, il évoque le climat de méfiance entre les chrétiens «historiques», tels Pierre et Jean, qui ont connu Jésus, et les «néo» tels Paul qui sont arrivés après. Un scénario qu'il calque sur les querelles entre Trotsky et Staline.

On le voit, l'auteur n'hésite pas à recourir à des raccourcis que d'aucuns trouveront douteux. Ceux-ci ont le mérite d'offrir une grille de lecture davantage compréhensible au commun des mortels que les exégèses réservées aux spécialistes. Des effets littéraires qu'Emmanuel Carrère peut d'autant plus se permettre qu'ils s'appuient sur une réelle érudition et une totale honnêteté. Alors fatalement, son «Royaume», à son corps défendant, nous tend les bras.⋌M

Emmanuel Carrère: «Le Royaume», éditions P.O.L, 630 pages, ISBN 9.782818.021187.


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