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La souveraineté luxembourgeoise malmenée par l’envahisseur allemand: 4 août 1914: expulsion de l'ambassadeur Mollard
Kultur 24 Min. 03.07.2014

La souveraineté luxembourgeoise malmenée par l’envahisseur allemand: 4 août 1914: expulsion de l'ambassadeur Mollard

Armand Mollard

La souveraineté luxembourgeoise malmenée par l’envahisseur allemand: 4 août 1914: expulsion de l'ambassadeur Mollard

Armand Mollard
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Kultur 24 Min. 03.07.2014

La souveraineté luxembourgeoise malmenée par l’envahisseur allemand: 4 août 1914: expulsion de l'ambassadeur Mollard

Les premières répercussions de l’occupation allemande avec des mesures contre le ministre plénipotentiaire de France.

Par Henri Goedert

En 1914, le Luxembourg eut le triste privilège d’être le premier théâtre d’une opération de guerre sur le front de l’ouest. Le 2 août l’armée allemande envahit le Grand-Duché et l’occupa, en violation flagrante de son statut de neutralité (dont l’Allemagne était l’un des garants).L’Allemagne et la France n’étaient pas encore en état de guerre. Le 3 août seulement, à 18.15 heures, l’ambassadeur d’Allemagne à Paris remit la déclaration de guerre à René Viviani, président du conseil. Le 4 à l’aube, les armées allemandes pénétrèrent en Belgique; dans la soirée, la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne: la catastrophe prenait son cours.

Au Luxembourg, où l’entrée des troupes allemandes s’était effectuée sans effusion de sang, la main de fer de l’occupant ne tarda guère à se faire lourdement sentir. Dès le 4 août, sous la pression allemande, le ministre de France à Luxembourg, Armand Mollard, dut quitter précipitamment le pays. Quelques jours plus tard, l’autorité militaire fit mettre à la porte le ministre de Belgique, Comte van den Steen de Jehay.

Précisions d’ordre militaire

L'empire allemand avait engagé sur le front de l’ouest pas moins de sept armées, échelonnées d’Aix-la Chapelle au nord (1re armée) à Epinal au sud (7e armée). Chaque armée comprenait plusieurs corps d’armée, eux-mêmes subdivisés en divisions et brigades. C’est la 4e armée allemande, commandée par le Duc Albrecht de Wurtemberg, prince héritier du royaume du Wurttemberg, qui eut le plus de contacts avec le Grand-Duché. Forte d’environ 200.000 hommes, elle eut à traverser le Luxembourg – à pied, en train, à cheval, en auto – pour gagner ses positions en Belgique où elle livra, les 22 et 23 août, la bataille, du reste victorieuse, de Neufchâteau.

Parmi les corps d’armée formant la 4e armée figurait le 8e, commandé par le général Tülff von Tschepe und Weidenbach. Tülff séjourna un certain nombre de jours au Luxembourg. C’est lui qui fit distribuer, le 3 août, la fameuse proclamation bilingue tendant à rassurer la population en annonçant notamment que l’occupation ne serait que passagère et justifiant l’invasion par une prétendue violation préalable de la neutralité luxembourgeoise par la France ! Le 8e corps d’armée qu’il commandait comprenait la 16e division, stationnée à Trèves avant la guerre et commandée par le général Fuchs. C’était précisément à cette 16e division qu’incombait la charge d’occuper le Luxembourg, de protéger

les voies ferrées et de façon générale de couvrir la concentration («Aufmarsch») de la 4e armée.

Un corps diplomatique modeste

A la veille de la Première Guerre mondiale, les diplomates chefs de mission résidant à Luxembourg étaient au nombre de quatre: Wilhelm von Buch (pour l’Allemagne), le comte Frédéric van den Steen de Jehay (pour la Belgique), Armand Mollard (pour la France) et le comte Giulio della Torre di Lavagna (pour l’Italie). En dépit du titre d’ambassadeur qui leur a souvent été donné en pratique, ces quatre chefs de mission n’avaient pas le rang d’ambassadeur mais celui, inférieur, d’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire1. En vertu d’un usage qui s’est maintenu jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les grandes puissances échangeaient entre elles des ambassadeurs mais n’accréditaient que des envoyés dans les nations de second plan. Les missions dans ces Etats de moindre importance s’appelaient «légations» et non «ambassades».

A côté des quatre ministres plénipotentiaires résidents, le corps diplomatique accrédité à Luxembourg comptait nombre de ministres plénipotentiaires non-résidents, établis dans une autre capitale européenne (généralement La Haye ou Bruxelles) mais accrédités en même temps auprès de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde. Tel fut le cas notamment pour le représentant des Etats-Unis d’Amérique (Henry van Dyke, résidant à La Haye) et le représentant de la Grande-Bretagne (Sir Alan Johnstone, résidant à La Haye).

Pour ce qui est du corps diplomatique établi à Luxembourg même, il se contracta comme peau de chagrin par l’effet de la guerre : Mollard et van den Steen furent expulsés dans les premiers jours du conflit; le ministre d’Italie pour sa part fut contraint de quitter le pays en 1915, après que l’Italie eut déclaré la guerre aux puissances de l’Entente. Seul von Buch resta en poste tout au long des hostilités et des négociations de paix, jusqu’en 1920.

C’est d’Armand Mollard qui fut le premier à être renvoyé. Né en 1862, il était fils de diplomate. Son père, Joseph Mollard, avait servi comme directeur du service du protocole au ministère français des Affaires étrangères entre 1878 et 1884. Lui-même avait occupé cette fonction de 1902 à 1913, année où il fut nommé ministre plénipotentiaire au Luxembourg, ce qui représentait pour lui une promotion. Ecarté le 4 août 1914, il réintégra son poste à Luxembourg le 14 février 1920 pour y terminer sa carrière en 1924. Il décéda en 1930, à Penne-d’Agenais (Lot-et-Garonne), dans sa propriété où il s’était retiré.

4 août: un drame en plusieurs actes

Menée au pas de charge, l’expulsion d’Armand Mollard fut bouclée en moins de 24 heures. Pour reconstituer exactement ce qui s’est passé en cette journée du 4 août, nous disposons, à côté des documents entreposés aux Archives Nationales du Luxembourg et de ceux reproduits dans le Livre gris sur la neutralité luxembourgeoise2, d’une note rédigée par Mollard lui-même, datée «Paris, le 4 août 1914» et adressée à Gaston Doumergue, ministre français des Affaires étrangères3.

Tractations matinales

La première étape est relatée dans une note manuscrite d’Eyschen lui-même4 . A 08.00 heures, il reçoit la visite du ministre d’Allemagne von Buch lequel vient lui annoncer que le général Fuchs5 lui a déclaré ne pas pouvoir tolérer que le ministre de France reste plus longtemps au Luxembourg. Eyschen répond qu’il va en informer Mollard, mais qu’il tient à avoir cette déclaration sous forme écrite.

Vers 08.30, Eyschen est chez Mollard6. Il lui fait part oralement de la demande allemande, en ajoutant qu’il a cependant exigé « une demande écrite  pour qu’il soit établi qu’il [Mollard] ne quitterait son poste que contraint par la force»7. En réalité, si Eyschen insiste sur une demande écrite de la part des autorités allemandes, c’est autant pour se couvrir lui-même que pour couvrir Mollard. Si toutes ces tractations étaient demeurées orales, Eyschen aurait eu des problèmes plus tard pour prouver qu’il avait agi sous la contrainte allemande.

Von Buch ne fait pas de difficultés. Il délivre à Eyschen une lettre très explicite où il lui demande, « im Auftrage Seiner Exzellenz des Hrn. General Fuchs (…), auf den französischen Gesandten Hrn. Mollard gütigst einwirken zu wollen, dass er so schnell als möglich Luxemburg verlässt und sich nach Frankreich begibt; unsere militärischen Behörden würden sich sonst in die unangenehme Lage versetzt sehen, Hrn. Mollard unter militärische Bewachung zu stellen, im äussersten Falle selbst zu seiner Verhaftung zu schreiten.»8 Von Buch, qui a toujours entretenu de bonnes relations avec Eyschen, conclut par une phrase pouvant trahir un léger embarras : « Genehmigen Euer Exzellenz auch bei diesem Anlass die Versicherung meiner ausgezeichnetsten Hochachtung.“9 E

Eyschen, à 10 heures, est de retour chez Mollard : il lui remet une copie «certifiée »10 de la lettre comminatoire de von Buch11 ainsi qu’une missive d’accompagnement de sa part où, après avoir rappelé les rétroactes, il fait part à Mollard de l’assurance des autorités allemandes «que, dans l’exécution de la mesure, on ne manquera d’avoir tous les égards dus à votre qualité et à votre personne». Il conclut en soumettant à Mollard « l’expression réitérée de tous mes regrets et de mes sentiments les meilleurs ».12 Mollard réplique par une lettre où il accuse réception des documents qu’Eyschen vient de lui remettre et déclare «s’incliner devant la force». Diplomate jusqu’au bout, il prie le ministre d’Etat de bien vouloir transmettre à la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde l’hommage de son profond respect et toutes ses excuses de n’avoir pu aller le lui exprimer lui-même.13

Avant de partir, Mollard confie au gouvernement luxembourgeois la protection des Français restés au pays ainsi que la garde de la Légation et de la Chancellerie14.

Départ et retour en France

Dans sa note à Doumergue, Mollard ajoute un détail intéressant. Le matin, à la fin de l’entrevue au cours de laquelle il lui avait remis la lettre de von Buch, Eyschen aurait demandé au ministre de France «de vouloir bien partir sans bruit, afin d’éviter des manifestations qui ne manqueraient pas […] d’amener des représailles vis-à-vis des Français de la part des autorités militaires allemandes». A nouveau, c’est le vieux routier de la politique qui transparaît chez Eyschen. Sans doute étaient-ce moins les risques encourus par les résidents français qui le préoccupaient que les protestations susceptibles de s’élever au sein de la population luxembourgeoise. «Surtout pas de vagues» a dû être la devise du ministre d’Etat, avant tout soucieux à ce moment d’éviter les frictions avec l’occupant allemand et prêt pour cela à avaler pas mal de couleuvres. Dans sa note à Doumergue, Mollard précise d’ailleurs un peu malicieusement avoir répondu à Eyschen «qu’il n’avait rien à craindre» de ce côté-là.

Il avait été entendu avec les autorités militaires allemandes que Mollard partirait dans son automobile et qu’il devait rentrer en France via Arlon, en suivant la route de Merle [sic], la route de Mamers [sic] et finalement la route d’Arlon, précisions se trouvant dans sa note à Doumergue. Si, le 4 août, les troupes allemandes affluaient déjà en direction de Liège, la région d’Arlon restait calme. Eyschen avait annoncé qu’un officier allemand attendrait Mollard et précéderait sa voiture pour assurer son libre passage. Mollard prit la route après 14.15, sans doute vers 14.30, après que le ministre d’Etat, accompagné du conseiller de gouvernement Henrion, fut venu lui faire ses adieux et recevoir les clefs de la Légation et celles de la Chancellerie. Mollard écrit avoir gagné Arlon par l’itinéraire fixé, sans avoir vu l’officier allemand annoncé. Les détails donnés dans sa note s’arrêtent là. Il ne fournit aucune indication sur le trajet, infiniment plus long, qui l’a conduit d’Arlon à Paris. Toujours est-il que sa note à Doumergue est datée «Paris 4 août 1914» de sorte qu’il faut admettre qu’il a rallié la capitale dans la soirée du 4. Tout porte donc à croire qu’il a pu rentrer sans encombre.

Un camouflet pour Eyschen

L’épisode de l’expulsion de Mollard doit avoir été profondément humiliant pour le ministre d’Etat luxembourgeois. Déjà, dans les deux jours précédents, il avait dû accepter l’occupation du pays comme un fait de la nature auquel il n’avait rien pu opposer si ce n’est des protestations écrites. Au moins avait-il eu la satisfaction morale de voir le chancelier von Bethmann Hollweg tout comme le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères von Jagow (ancien ambassadeur à Luxembourg!) reconnaître les torts de l’Allemagne et promettre réparation des dommages causés. Le 4 août, dans son discours devant le Reichstag, von Bethmann Hollweg déclara: «Wir sind in Notwehr und Not kennt kein Gebot. Unsere Truppen haben Luxemburg besetzt und vielleicht schon belgisches Gebiet betreten. Das widerspricht den Geboten des Völkerrechtes … Das Unrecht, das wir damit tun, werden wir wieder gut machen, sobald unser militärisches Ziel erreicht ist.»15

Ce même 4 août, Eyschen eut à constater sur le terrain à quelle vertigineuse perte de souveraineté conduisait l’occupation du pays. Sur un point essentiel de ses relations extérieures, mettant de surcroît en cause sa neutralité, le Grand-Duché se vit dicter sa conduite par un général allemand. Eyschen se trouva dans cette circonstance réduit au rôle de messager et d’intermédiaire, chargé de transmettre les nouvelles désagréables, son bilinguisme faisant en l’occurrence bien l’affaire.

Que penser de l’empressement d’Eyschen à donner suite aux exigences allemandes? Ayant reçu la visite de von Buch vers 8 heures, il se trouvait chez Mollard une demi-heure plus tard. A 10 heures, il est de retour chez le ministre de France avec la lettre de von Buch officialisant la demande allemande. Etait-ce par déférence envers l’occupant; par souci de la sécurité physique de Mollard? N’aurait-il pas au moins dû chercher le contact avec von Jagow à Berlin plutôt que de plier sans façon devant le pouvoir militaire? N’aurait-il pas pu faire état de la neutralité du Luxembourg et demander aux autorités allemandes d’intervenir elles-mêmes auprès de Mollard? Pourquoi n’a-t-il pas, après coup, envoyé au secrétaire d’Etat von Jagow une de ces protestations écrites qu’il affectionnait? Eyschen, il est vrai, était alors dans sa 74e année. Il venait de vivre des journées terribles. Le staff gouvernemental dont il disposait était des plus indigents. De toute façon, il détenait seul les rênes des relations extérieures et il était très surchargé à ce moment. Ceci explique peut-être la soumission et l’espèce de léthargie dont il fit preuve.

D’autre part, Eyschen a-t-il trouvé, dans l’urgence, le temps de se concerter avec la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde? – ces questions et d’autres, qui d’ailleurs se posent à peu près dans les mêmes termes pour l’expulsion du ministre de Belgique, seule une étude à part pourrait tenter d’y répondre.

Motifs du renvoi de Mollard

Au départ de l’expulsion de Mollard se trouve une préoccupation d’ordre militaire. L’on sait que le Grand-Duché avait été submergé de troupes allemandes tout au long de la journée du 2 août. Parmi les forces d’invasion se trouvait la 16e division d’infanterie, commandée par le général Fuchs, plus spécialement chargée d’occuper le pays ainsi que nous l’avons expliqué plus haut. Le 3 août, à 20.00 heures, cette 16e division envoie un télégramme au Auswärtiges Amt à Berlin, renfermant l’interrogation suivante: «Wie soll sich Divisionskommando mit hiesigem französischen Gesandten betr. Nachrichtenübermittelung desselben an seine Regierung verhalten? »16 Le Auswärtiges Amt communique ce télégramme à plusieurs autres instances dont l’état major général (Generalstab), avec, pour ce dernier, l’observation suivante de von Jagow : «Sr. Exz. dem Herrn Chef des Generalstabs mit der Bitte um gefällige Äusserung. Falls dortseits kein besonderer Wert auf Unterbrechung der Verbindung gelegt wird, würde von meinem Standpunkt aus die Aufrechterhaltung befürwortet werden. »17 On constate que l’autorité civile, en la personne du secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères von Jagow, prend une position assez décontractée et serait prête à accepter que le ministre français reste en poste quoique, depuis plusieurs heures, l’Allemagne et la France se trouvent officiellement en état de guerre.

Y a-t-il chez von Jagow le souci de faire preuve d’un reste de considération pour la neutralité du Grand-Duché? Juge-t-il négligeable le risque militaire représenté par Mollard? Tel n’est pas l’avis du chef d’état major von Moltke qui répond le 4 août, à une heure non précisée, au Auswärtiges Amt: «Auf Unterbrechung der Verbindung des französischen Gesandten in Luxemburg mit seiner Regierung muss militärischerseits Wert gelegt werden.»18 De toute façon, le général Fuchs, sans attendre la prise de position de qui que ce soit, est devenu actif et a obtenu, dans les conditions que nous avons décrites, le départ de Mollard dans la journée du 4 août. L’après-midi, il télégraphie à Berlin, au Auswärtiges Amt: «Antwort auf gestrige Anfrage nicht erhalten. Habe nach Verständigung der luxemburgischen Regierung heute französischen Gesandten ersucht, Luxemburg zu verlassen.»19 Cette fois-ci, le télégramme est signé: Fuchs, Generalleutnant.

Ayant agi sans instruction et donc sans couverture, Fuchs a pourtant agi dans le sens de son supérieur ultime von Moltke et de ce fait, n’est pas susceptible d’encourir la critique du Auswärtiges Amt. On note au passage qu’il altère légèrement la vérité en faisant croire qu’il est lui-même intervenu auprès du ministre de France alors qu’il s’est en fait contenté d’agir en coulisse, faisant endosser le rôle actif à von Buch et surtout à Eyschen, qui s’est obligeamment prêté au jeu. Pourquoi cette liberté prise avec la réalité? Pour ne pas surcharger son bref télégramme? Pour ne pas étaler devant von Jagow les couleuvres qu’il a fait avaler au vieux ministre d’Etat? N’oublions pas que von Jagow a côtoyé Eyschen lors de son séjour comme ambassadeur d’Allemagne à Luxembourg de 1907 à 1909.

A la vérité, on voit difficilement les autorités allemandes tolérer durablement la présence du ministre de France au Luxembourg alors que le pays et la capitale regorgent de soldats et d’officiers allemands. La capitale devient même, à partir du 30 août, le siège du Grand Quartier Général (Großes Hauptquartier). C’est depuis Luxembourg que le chef du grand état-major, le général Helmuth von Moltke, E

E dirigera la bataille de la Marne, du 5 au 12 septembre, d’aucuns ayant d’ailleurs vu dans cet éloignement du théâtre de guerre une des causes de l’échec allemand.

Au demeurant, il ne semble pas que la Légation de France ait été très surprise par la tournure des événements. Le Luxemburger Wort avait fait savoir dès le 3 août 1914: «Die französische Gesandtschaft hat bereits vor einigen Tagen ihre Archive in Sicherheit gebracht.» Dans son édition du 5 août 1914, le même quotidien nous apprend qu’Armand Mollard, marié et père d’une fille, se trouvait seul à Luxembourg au moment de son expulsion20. Quant à son collaborateur, le comte Michel d’Annoville, chargé de la chancellerie à la Légation de France, il n’avait pas attendu l’occupation du pays pour partir. Sitôt les premières troupes allemandes arrivées, il se rend au conseil d’un ami qui vient l’avertir: «Les ennemis envahissent le grand-duché ; prenez une voiture et décampez». En un instant, selon son expression, il fut à la Légation afin, «selon les instructions du ministre Mollard, de détruire le chiffre et de prendre les papiers les plus importants pour les mettre dans mon auto. Puis, à toute vitesse, je filai sur Longwy.»21 

Suites du renvoi de Mollard

Officiellement, le renvoi de Mollard n’altère pas l’attitude de la France à l’égard du Luxembourg. Quoique rendues plus difficiles, les relations diplomatiques ne sont pas rompues entre les deux pays. Mollard, avant de partir, remet la protection des intérêts des Français au Luxembourg entre les mains du gouvernement luxembourgeois. Le Luxembourg, de son côté, demeurait représenté à Paris par son chargé d’affaires, l’ancien procureur général d’Etat et président du Conseil d’Etat Henri Vannerus. Celui-ci, âgé maintenant de 81 ans, détenait sa charge parisienne depuis 1886, charge en réalité bien peu pesante puisqu’il ne séjournait dans la capitale française que de façon très sporadique, un hôtel lui tenant lieu d’ambassade22. En janvier 1915 toutefois, il mit son point d’honneur à assister à la réception du Nouvel An donnée par le président Raymond Poincaré, signalant que son pays continuait d’exister.

Entre-temps, chez certains, l’attitude du Luxembourg, y compris dans l’affaire des ambassadeurs, commençait à être considérée avec moins de mansuétude. «Luxembourgeois et Allemands paraissent faire assez bon ménage», lit-on dans le Journal des débats du 26 décembre 1914. L’Information du 3 avril 1915 écrit, se référant à un article de Jean Herbette paru dans l’Echo de Paris du même jour, «que la Grande-Duchesse a mollement protesté contre l’envahissement de ses Etats [sic], que la protestation du gouvernement luxembourgeois s’est bornée à une timide demande d’explications suivie de l’acceptation d’une indemnité éventuelle, que le ministre de France a été invité par M. Eyschen, chef du gouvernement luxembourgeois, à quitter sans délai le territoire.»23

Mollard et le Luxembourg après 1914

Les événements de 1914 furent loin de marquer la fin des relations entre Mollard et le Luxembourg24. Il continua à jouer un rôle dans les heurs et malheurs du Grand-Duché. Dans son «Im Dienste – Erinnerungen aus verworrener Zeit », Nikolaus Welter – qui le qualifie de «guter Freund Luxemburgs» – nous le montre travaillant en coulisse pour amener les autorités françaises à accepter la survie d’un Luxembourg indépendant au prix d’un changement de monarque25.

Bien plus: quand les remous créés par la guerre se sont apaisés, il retourne à son poste à Luxembourg. Le 13 février 1920, il fait sa rentrée par le train rapide Paris-Luxembourg; une délégation conduite par le ministre d’Etat Emile Reuter va l’accueillir à la gare où il arrive à 9.15 heures26. Le Luxemburger Wort décrit la profonde satisfaction («tiefe Genugtuung») du comité d’accueil «darüber (…), dass seine erzwungene Abreise im August 1914, der das in seinen Souveränitätsrechten tödlich verletzte Luxemburg ohnmächtig zusehen musste, zu dieser freudigen Rückkehr geführt hat». Chacun jugera de la véracité historique de ces propos.

Le lendemain 14 février 1920, il remet à la Grande-Duchesse Charlotte «les lettres par lesquelles le Président de la République [Raymond Poincaré] confirme Monsieur Mollard en sa qualité d’Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de la République Française près la Cour grand-ducale»27. Le mot «confirme» marque la continuité de sa mission, seulement interrompue par les événements de guerre.

Le 15 février suivant, un dimanche, la Grande-Duchesse rencontra le président Poincaré à Thionville, à l’occasion de la remise de la Croix de la Légion d’honneur à cette ville. Elle était accompagnée de son époux, le prince Félix, et d’une délégation dont faisait partie bien entendu Armand Mollard. L’entrevue avec le chef de l’Etat français et l’accueil par la population de Thionville furent, semble-t-il, chaleureux28. Les relations entre les deux pays se trouvèrent dès lors normalisées plus vite et plus complètement qu’on n’eût osé l’imaginer quelques années auparavant.